Des femmes viennent déposer la terre récupérée par les mineurs au fond des boyaux. Elle sera ensuite triée et tamisée.

A Safuna Kole, les orpailleurs n’ont pas conscience de travailler sur Mars. C’est l’impression du visiteur débarqué d’Europe sur ce caillou rouge crevé de chaleur. Impossible de croire que le nom de cette mine publique de Kintinian en Guinée signifie « petit marigot » en malinké. Ici, la terre est sèche, une poudre cannelle forée de centaines de cavités jusqu’à l’horizon vallonné. Des puits de sept mètres de profondeur, assez larges pour laisser passer un corps recroquevillé, autour desquels les femmes, telles des funambules, se déplacent en zigzaguant, des seaux de glaise sur la tête. A un faux pas du trépas.

« Il ne se passe pas un jour sans qu’un puits ne se referme sur un mineur ou que quelqu’un glisse et s’y précipite », raconte Kadia s’agenouillant sous la tente. En décembre dernier, l’agence Reuters faisait état de treize morts dans l’écroulement d’une mine à Kintinian. Ses avant-bras sont boueux, ses vêtements sales. Elle attrape son fils pour l’allaiter. « Voilà pourquoi je veux que mes enfants étudient, pour ne pas qu’ils aient à travailler dans les mines aurifères », lance-t-elle encore essoufflée. La jeune mère, 24 ans, vient de remonter d’un de ces gouffres qui engloutit les vivants « mais rend riche parfois », précise-t-elle. Hier, elle a exhumé cinq dixième de gramme d’or, « une chance ! ». Tous les orpailleurs n’en ont pas autant. « Le même jour, une jeune fille de 17 ans a trébuché et est tombée dans un trou. Heureusement, elle n’était que blessée. Quand c’est un mort, les hommes renvoient les femmes au village pour ne pas qu’elles voient la victime. »

Un homme descend un seau dans un boyau de la mine  aurifère de Kintinian en Guinée. 7 mètres plus bas, son collègue le chargera de pierres et de boue.

Kadia a appris à ne pas avoir la frousse. A Safuna Kole, c’est une des seules femmes qui fait le travail des hommes. « Descendre dans le boyau creuser la terre à la pioche ce n’est pas pour nous, explique-t-elle. En général, les femmes sont chargées de tamiser les seaux de pierres et de glaise qui sortent des puits afin de révéler les particules d’or ». Il s’agit rarement de pépites. Ce qui n’empêche pas des centaines d’orpailleurs de creuser ici tous les jours, portés par l’espoir d’une richesse presque toujours illusoire. Tout le monde véhicule la légende d’un mineur « qui s’en est sorti » mais personne ne se souvient de son nom.

Et les légendes, ça forge un espoir tenace. Comme celui d’Adiata, 25 ans, qui depuis un mois tamise la boue sans rien trouver. Mais elle persévère. Elle n’a pas quitté son village de la région de Faranah, à 350 kilomètres de là, pour revenir bredouille. De toute façon, elle n’a pas le choix, il faut bien nourrir ses quatre enfants. Au village, l’agriculture ne suffisait plus, et puis« l’or ! », dit-elle, les yeux grands ouverts, c’est ce qui a attiré ses parents ici. Ils ont fait le déplacement les premiers.

Adiata a fait 350 km pour trouver de l’or dans cette mine. Ici elle pose avec son fils de 4 mois, Mohamed, qui l’accompagne dans les carrières.

Dans la mine, elle travaille avec des Guinéens, des Maliens, des Ivoiriens parfois… enfin « tous les gens qui ont besoin que je tamise pour eux ». C’est souvent le même groupe de trois partenaires qui se lient par contrat et partagent, plus ou moins équitablement, les bénéfices lorsque du métal est découvert. Et si elle n’en trouve toujours pas, dans un mois ? « Je resterai », répond-elle d’un sourire convaincu, le visage tacheté de boue. En attendant, ses enfants restent à l’ombre de la tente. Aucun d’eux n’est scolarisé « mais tous sont vaccinés », promet-elle montrant le doigt colorié d’encre violette de Mohammed, 4 mois. « Je les mettrai à l’école une fois de retour au village, quand je serai riche ».

Cette promesse, Kadia la connaît. Elle n’a jamais été scolarisée même si elle l’avait voulu. Ses parents étaient trop occupés à chercher leur avenir au fond d’un puits. Sa mère est sous la tente, aujourd’hui comme tous les autres jours. Elle écrase des feuilles d’épinard de son potager qu’elle cuisinera avec du poisson et de l’arachide pour donner de la force à ses petits-fils. Abou Berete, c’est son nom, les garde quand leur mère travaille. « Ils sont déjà bien plus résistants que leurs parents », sourit-elle. Un résultat qu’elle met sur le compte de la vaccination, cette « bénédiction qui a sauvé beaucoup de gens ».

Après s’être essuyé le visage pour enlever la poussière irritante de la mine, Kadia pose avec son enfant et sa mère, Abou Berete.

Abou Berete n’est pas une mauvaise mère. Si elle comprend la rancœur de sa fille, elle accuse la pauvreté et l’habitude. « Mes parents non plus ne m’ont pas scolarisée. Petite déjà, je cherchais l’or avec eux. Kadia est l’aînée de mes huit enfants. Quand j’ai eu un peu d’or, j’ai mis les autres à l’école mais Kadia était trop âgée. » Alors Kadia pioche, tamise, comme des milliers de personnes tous les jours, de 9 heures à 19 heures, pour récolter 5 à 10 grammes d’or par mois, quand elle a de la chance. En Guinée, 5 grammes se négocient entre 80 et 195 euros selon la pureté. « Dans ma jeunesse, on gagnait beaucoup plus, se souvient Abou Berete. De 30 à 50 grammes par mois. Mais les sites s’épuisent, les mineurs sont trop nombreux. » Depuis une année qu’elle est là, Kadia creuse plus profond, prend plus de risques. Comme dit sa mère : « Ici nous sommes nés dans l’or. Nous sommes nés pauvres. »

 

Dans la mine de Safuna Kole, des centaines de mineurs et d’orpailleurs s’entraident et se concurrencent pour trouver la pépite qui leur assurera un avenir doré.

MATTEO MAILLARD

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Cet article est un épisode de la série d’été du Monde Afrique, « Un combat pour la vie », qui va nous mener du Sénégal aux rives du lac Tchad, 4 000 km que notre reporter Matteo Maillard a parcourus entre avril et juin 2016.

 



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