Nicki Minaj lors des MTV Video Music Awards à Inglewood (Californie), le 24 août 2014.

Nicki Minaj, c’est d’abord un « flow », ce style unique de scansion qui départage les héros du rap et le vulgum pecus. Celui de la jeune femme, 32 ans, est impérial, mordant, acrobatique. Sa torride participation en 2010 au titre Monster, de Kanye West, suivi d’un premier album au succès fulgurant, Pink Friday, lui a valu d’être consacrée « rappeuse la plus influente de tous les temps » par le New York Times. Nicki Minaj est la première femme à entrer dans le sacro-saint du rap américain, parmi les mieux payés, les plus fameux – en 2014, elle est onzième du classement Forbes de la richesse par le hip-hop, dominé par des hommes d’affaires aguerris comme P. Diddy, Jay-Z et Dr Dre.

Pink Print, son troisième album, vient de paraître, marqué en couverture de l’empreinte digitale, rose, de la prétendante au trône. L’opus avait été annoncé dès l’été par des singles à succès, tels les polémiques Anaconda, vulgaire par principe, ou Only, hypersexuel, accompagné par d’un premier clip jugé scandaleux (un film d’animation à l’imagerie empruntée au Troisième Reich), et d’un second, officiel celui-ci, où l’excellente réalisatrice Hannah Lux Davis l’a imposée en veuve noire, dominatrice. Aux pieds de Minaj, ses collègues masculins : Drake, Lil Wayne, Chris Brown.

Pink Print est à la hauteur des espérances. En seize titres (plus six sur l’édition de luxe), à commencer par All Things Go, évocation de l’assassinat en 2011 à Brooklyn de son cousin Nicholas Telemaque, l’album prend l’industrie du hip-hop à revers. Avec talent, il dévoile une Nicki Minaj chanteuse R & B, objet de titres à part, tel I Lied, hymne à l’amour composé après sa séparation d’avec son complice en musique et boyfriend, Safaree Samuels, dont elle aurait, selon le site américain TMZ, détruit la « Benz » (Mercedes) à coups de batte de base-ball. Bien campé dans le hip-hop contemporain, Pink Print propose, outre les hommes précités, de nombreux invités – Beyoncé, Ariana Grande, Meek Mill… Chaque titre est écrit et produit à la découpe, somme de mots et de sons additionnés par une dizaine d’intervenants, remixés par des machines multiples, seconde après seconde.

« Cindy Sherman du rap »

Nicki Minaj modifie sa voix, passe de l’aigu au blues rocailleux, prend l’accent cockney, rit à gorge déployée ou lance des youyous. Dans cet exercice de maîtrise de l’hystérie, Nicki Minaj est une sorcière en arc-en-ciel. Elle met son art au service de l’enfant lunatique qui l’habite. Le New York Times, encore, l’a qualifiée de Cindy Sherman du rap, en référence à la photographe qui multiplie les autoportraits, déguisée sous une kyrielle d’identités fantasques.

La jeune femme change de perruque comme de chemise, et cultive l’opacité idéologique avec ses avatars – Cookie, Harajuku Barbie, Nicki Teresa, Rosa, Roman Zolanski « le démon qui est en elle » – à l’instar de Slim Shady, le double malfaisant et torpilleur d’Eminem. Fille d’un père alcoolique, drogué, violent, la gamine, explique-t-elle, s’échappait des guerres domestiques en s’inventant des personnages. Le grand public américain a pu se familiariser avec la rappeuse depuis son apparition dans le jury d’American Idol (équivalent de « La Nouvelle Star ») ; mais, pour le reste de l’humanité, elle a imposé comme point fixe son fessier, brandi comme une arme antimachiste – le clip Anaconda, aux accents saphiques, met le rappeur canadien Drake à la torture, l’objet du désir placé littéralement sous son nez, avec interdiction d’y toucher.

Nicki Minaj s’est envolée dans l’univers du rap grâce à l’appui du label de La Nouvelle-Orléans Young Money Entertainment, fondé par le bad boy du rap sudiste, Lil Wayne, roi de l’univers des « grilz » dentaires, des pendentifs de diamants, du sexe outrancier, de la codéine diabolique. « L’hypersexualisation du business », selon elle – que l’on retrouve sur tout le continent américain, funk brésilien compris –, l’a amenée à vampiriser la figure de la « bitch », la pute, ainsi transformée en « independant bitch », pute sans complexe, forte et autonome, clé de voûte d’un nouveau féminisme, du spectacle de la féminité et des « culs nègres » (paru en mars, le single Lookin Ass Nigga, assorti d’une photo de Malcom X, a fait scandale).

Grossière

On la juge grossière, elle s’en défend : un homme qui baise est un héros, une femme, une traînée, explique-t-elle en substance. A la femme, on demande d’être tout et son contraire, et c’est épuisant d’être en permanence clouée au pilori. « La liberté d’esprit des femmes a été volée par les réseaux sociaux », déclarait-elle en novembre au mensuel V Magazine. Ce qu’elle partage avec la star planétaire Rihanna, c’est un profond vague à l’âme qui prend les jeunes filles d’aujourd’hui aux tripes, quand bien même elles se lissent les cheveux comme des Indiennes d’Amazonie, se rembourrent les soutiens-gorge, se renforcent le popotin comme si elles « en avaient ».

Comme Rihanna, qui est Barbadienne, Nicki Minaj vient du sud des Caraïbes. De son vrai nom Onika Tanya Maraj, elle est née le 8 décembre 1982 à Port of Spain, capitale de l’île de Trinidad-et-Tobago, siège d’un fameux carnaval. Elevée par sa grand-mère, elle fut transplantée à l’âge de cinq ans dans le Queens new-yorkais. A une époque où les Afro-Américains cherchent leurs racines par ADN interposé, les réseaux sociaux notent que Maraj est un patronyme d’origine hindou (« Marahadja ») – une partie de la famille paternelle serait arrivée d’Inde au XIXe siècle. La couverture de V Magazine, réalisée par le photographe de mode Mario Testino et où elle pose en caryatide, est titrée « The Royal Minajesty Returns » (« Le Retour de Sa Minajesté royale »). Manque l’éléphant.

Pink Print, 1 CD Cash Money Records/Universal Music. mypinkfriday.com



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