Ban-Kélé ou la Guerre du Refus

Le texte  qui suit est un extrait du livre d’Yves Person intitulé: Samori  la renaissance de l’empire mandingue. Il relate la grande révolte consécutive au terrible effort de guerre imposé  aux populations suite au siège désastreux de la citadelle de Sikasso  par l’armée de Samori. Instinctivement, je suis tenté de rapprocher ces rebellions aux insurrections et dissidences hubbhus  dans le Fouta Djallon théocratique qui se produisirent à peu près à la même époque pour des raisons similaires. Je pense aussi au soulèvement spontané  des femmes de Conakry en 1977 contre les abus de la Police économique et la dictature stalino-mandingue  du PDG. C’est aussi à l’appel des syndicats, la quasi -insurrection de janvier-février 2007 des travailleurs et de la jeunesse guinéenne contre la pauvreté et le despotisme du régime Conté. Nos populations ont de fortes traditions de lutte contre les injustices et les tyrannies depuis la nuit des temps. Là où règnent l’oppression et la misère, les peuples finissent toujours par se révolter car l’aspiration à la liberté est inscrite par Dieu dans le cœur de tout homme. C’est un don et un dépôt inaliénables. Chacun en rendra compte au grand et terrible Jour. Carton jaune donc à la dictature militaro-ethno fasciste naissante du RPG (Diallo Boubacar Doumba).

Yves Person raconte :

  En cette fin  d’hivernage 1888, le conflit s’étend partout. Nous l’avons indiqué: las des réquisitions imposées par l’almami, las de l’intransigeance religieuse dont font preuve ses lieutenants, les peuples soumis ou même librement alliés se soulèvent. La révolte qui se propage en quelques semaines sera appelée « Ban-Kélé » ou « Guerre du refus ». Le mouvement est accentué par les faux bruits que colportent les griots et les marchands : beaucoup affirment que Samori est mort, ce qui délie tous ceux qui ont bu le dégué et ont juré obéissance : d’autres faisaient assaut de  mauvaises nouvelles, prétendent que, furieux contre sa famille, l’almami a nommé comme successeur Moryfindian, son griot inconditionnel. Cette invention provoque le résultat que l’on attend : elle choque tous les chefs dans leur mépris des hommes de caste et plus particulièrement les animistes qui détestent pêle-mêle tout ce qui s’avoue musulman.

L’insurrection éclate partout à la fois : apparemment sans liens. Le mouvement paraît spontané : les insurgés n’essaient pas de s’unir. Moins que des chefs vénérables, ce sont de jeunes hommes, des  guerriers encore inconnus qui mènent le soulèvement. Il naît de toutes parts des champions tribalistes, des défenseurs de religions contradictoires. Tous invoquent la liberté et lancent des coups de boutoir contre l’unité qui s’effondre.

Les premiers  craquements ont lieu sur les frontières, parmi les peuples imparfaitement acquis. Dans la vallée du Niger, les Français, qui croient, ou feignent de croire, à la disparition de l’almami soutiennent la révolte. Les troupes bambaras, menées contre leur volonté vers l’ouest, se mutinent. Malgré le dévouement de fidèles, les sofas attaqués, trahis de toutes parts, s’enfuient. Ils refluent tandis que l’ennemi étend sa puissance sur les routes de Freetown, l’indispensable pourvoyeuse de fusils.

En quelques semaines, il ne s’agit plus de maintenir l’intégralité du territoire mais de sauver la capitale, d’interdire les accès menant à Bissandougou.

Là, aucune trahison ne semble à craindre. La favorite et régente, Sarankényi, fait preuve d’énergie  et d’intelligence. Elle sait jouer des fidélités et remplace, aussi bien qu’un homme l’almami.

Cependant, les gens du Wasoulou, à leur tour, se mettent dans la danse. Ils coupent Sikasso et ses assiégeants exsangues du reste de l’empire. Cette révolte, arrêtant les colonnes de ravitaillement, devrait faire comprendre aux samoriens qu’il n’est plus temps de s’obstiner. Pourtant, devant l’évidence, l’almami se cabre. Il minimise le soulèvement, surestimant ses ultimes chances.

C’est alors que le centre même de l’empire, le Konyan, vacille. Persuadés que la mort de Samori, refusant de se soumettre à son successeur présumé, une large partie des clans Kamara se révolte. Seules quelques chefferies demeureront fidèles. Fidélité inestimable : elle empêchera les insurgés du haut Konyan de rejoindre les révoltes de l’ouest.

Malgré ces noyaux de résistance, les insoumis estiment avoir secoués le joug. Partout, ils se réjouissent quand parvient une terrible nouvelle : Samori n’est pas mort. Il pénètre dans ses terres et surgit brutalement en ces derniers jours d’août 1888, après avoir quitté secrètement Sikasso. Alors, les légendes basculent.

Les mêmes qui répandaient le bruit de son décès, affabulent et décuplent sa force.  Les révoltés invincibles d’hier craignent de l’affronter. A l’euphorie succède la panique.  Dans un empire qui n’est plus qu’étoffe déchirée, le seul nom de l’almami suffit à semer la terreur. S’ils étaient capables de conserver la tête froide, les insurgés sauraient  qu’ils demeurent sans conteste les plus forts. Mais retrouvant le vieux respect du maître, la plupart sont déjà fascinés. On dit que l’almami affronta les premiers villages dissidents à peu près seul et que ses adversaires demeurèrent pétrifiés devant lui.

La vérité semble tout autre. Samori, loin de se livrer à une tentative aussi désespérée que romantique, se  renseigne : il médite sur la tactique à suivre ; il met de son côté tous les atouts. Le plus important parait être de reconstituer un semblant de force. L’opération n’est pas facile. Beaucoup des sofas que n’a pas décimés le siège ont trahi ; d’autres demeurent suspects. La première armée qu’il rassemble paraît le fantôme branlant  d’une puissance abolie. Mais Samori a retrouvé ses vielles méthodes : séduction, division, intimidation mêlée de promesses.  En quelques semaines, il parvient à saper le moral de ses ennemis.

Quand il donne l’assaut, les révoltés s’estiment, sans raison profonde, aux abois. Là se place l’épisode le plus sanglant de son histoire, à Samamouroula, qui lui ferme la route de Bissandougou et du Milo. Pour ne pas s’en indigner, il faut se rappeler combien la situation était désespérée. Pour l’almami, une seule alternative : retrouver immédiatement sa pleine autorité ou disparaitre. Recouvrir les chemins de sa capitale ou demeurer dans l’isolement.

Les assiégés tentent  de négocier ? Il fait décapiter leurs parlementaires. Il investit la place : les rebelles, au nombre de plusieurs milliers, sont mis à mort. La légende affirme que les bourreaux décapitèrent pendant de longues heures sans prendre un instant de repos. On montre encore aujourd’hui, au nord de ce village, un ravin qui, selon plusieurs témoignages, aurait été creusé par des ruisseaux de sang.

D’après Yves Person

Note

Au moment je terminais  la saisie de ce récit, je reçus un coup de fil d’un de mes frangins  auquel je fis part de mon intention d’écrire quelque chose sur « Ban-Kélé ».Grand lecteur et très averti, il me fit aussitôt un rappel  de l’ extrait suivant  du  roman, grand prix littéraire de l’Afrique Noire en 1974, Je laisse les internautes deviner le titre et l’auteur de ce chef d’œuvre  ainsi que la signification des deux anagrammes « Yorsam » et « Noubigou » . Le héros W de ce livre ,de son vrai nom Samba Traoré raconte :

« Son pays fut le triste théâtre de longues guerres du conquérant Yorsam, qui luttait contre les habitants de Noubigou pour se tailler un empire ,tandis que d’un autre côté ,il guerroyait contre les Français pour conserver les domaines conquis.

Les atrocités inutiles commises par Yorsam poussèrent les gens de Noubigou à ouvrir leurs bras aux conquérants Français. Beaucoup de jeunes gens s’engagèrent dans les corps militaires constitués par les indigènes. C’était l’armée des tirailleurs sénégalais.

La population avait juré d’avoir Yorsam et de le livrer aux Blancs. Elle ne devait y parvenir qu’après plus de quinze ans de guerre.

Les Français craignaient cependant un revirement possible de la part des chefs et notables du pays en faveur de Yorsam, si jamais celui-ci obtenait le moindre avantage militaire sur les troupes françaises. Pour se garantir contre cette éventualité ils créèrent l’Ecole des otages à Kayes où ils envoyèrent de gré ou de force tous les fils de chefs et de notables….. »

J’espère que ce « copier-coller » que je vous livre intéressera  plus d’un . Personnellement, cela m’a édifié à plus d’un titre .

Was salam

Diallo Boubacar Doumba

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Commentaires   

 
#1 Guest 18-01-2015 16:54
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