Pourquoi cette divergence de développement entre l’Afrique et l’Asie ?

Actualités de Guinée Conakry. Noyvelle République dez Guinée, www.nrgui.colm Jacques Foccart ici tout juste derrière Albert Bongo devenu Ali Bongo, président du Gabon.

L’analyse du professeur Nadim Kalife*

L’économiste togolais estime qu’à la différence des asiatiques, les régimes au pouvoir en Afrique n’étaient pas soumis à la pression du résultat.
Comparant l’évolution du niveau de vie des populations des anciennes colonies françaises avec celle des pays asiatiques tout aussi sous-développés d’avant 1960, tout Africain ressent une grande humiliation : les 2 régions avaient alors un Revenu/tête d’env. 60 US$, tandis qu’aujourd’hui le Togo est à 350 US$ contre 28.000 US$ en Corée du Sud ; de même, l’espérance de vie du Togolais est-elle, aujourd’hui, de 50 ans contre 80 ans pour le Coréen. Pourtant, les 2 régions ont vécu sous la dictature ! Alors, pourquoi cette si grande divergence ?

Des dictatures économiquement différentes

A la suite de la guerre de Corée de 1950/53, révélant aux USA les visées expansionnistes du communisme chinois en Asie du Sud-est, les stratèges américains mobilisèrent des moyens efficaces pour écarter la tentation communiste de l’appétit des populations asiatiques pauvres. Ils y ont favorisé une croissance économique rapide et durable, accompagnée de nombreuses créations d’emplois, dans le dessein d’éviter le chômage à la jeunesse de ces pays pour qu’elle ne soit pas attirée par le modèle communiste chinois ou soviétique, interdisant le chômage et considérant le travail comme libérateur de l’homme.

Aussi, face à l’épouvantail communiste menaçant, les stratèges américains imposèrent-ils aux dirigeants politiques de ces pays, de pratiquer une politique économique visant à faire acquérir à leurs populations un niveau de vie nettement supérieur à celui des communistes Chinois et Nord-Coréens, leurs voisins. Cette stratégie politique explique la formidable croissance économique de Formose (ou Chine nationaliste, par opposition à la Chine Populaire communiste),Singapour, Hong Kong, Corée du Sud, Thaïlande et Malaisie, qui ont constitué les premiers pays « émergents » dans la période 1960-1990, bien avant la Chine d’aujourd’hui qui s’en est inspirée après la disparition de Mao Tsé Toung, en 1978, sous Den Xiao Ping.

Il faut encore noter que l’industrialisation accélérée de ces « dragons » asiatiques, alliés idéologiquement aux USA, se fit grâce aux capitaux américains et de leurs alliés-vaincus nippons, qui y formèrent une main d’œuvre qualifiée dont la renommée internationale attirera, plus tard, les délocalisations des industries européennes. Aussi, ces pays dominent-ils aujourd’hui le marché international, grâce à l’OMC qui leur a ouvert tous les marchés du monde, appelé désormais « grand village planétaire », et dont les « quartiers » pauvres sont habités par les pays africains à gouvernance errante depuis leurs Indépendances de 1960.

Le maintien au pouvoir des dirigeants de ces pays asiatiques dépendait étroitement des services secrets américains, la CIA. Aussi, ces Chefs d’Etat devaient-ils se plier aux deux impératifs de la politique américaine, assurant leur stabilité politique : d’une part, ces dirigeants asiatiques devaient être des « hommes sûrs », fidèles et anti-communistes ; d’autre part, ils devaient réaliser leur objectif de prospérité économique nationale, offrant du travail à la jeunesse pour qu’elle ne tourne pas ses aspirations vers le modèle communiste leur promettant des lendemains enchanteurs.

La 1ère condition, celle d’anticommunisme farouche, permit à ces dirigeants asiatiques, devenus peu scrupuleux, de sévir contre toute opposition politique, en la taxant de procommuniste. C’est ainsi qu’ils devinrent dictateurs, soutenus par la superpuissance américaine. Néanmoins, leur dictature fut adoucie par la 2nde condition des Américains, de faire prospérer l’économie dans le but suprême de faire barrage à la tentation communiste. C’est ce qui obligea les dictateurs asiatiques (à la différence de leurs homologues africains)à se plier aux règles de bonne gestion économique de leur pays, favorisant la formation professionnelle et offrant des avantages fiscaux aux investissements productifs et créateurs d’emplois. Aussi, cette politique vertueuse permit-elle d’offrir du travail à la jeunesse asiatique, améliorant très vite son niveau de vie en terre non communiste, à la différence des populations africaines qui sombrèrent dans l’extrême pauvreté.

En effet, alors que la stratégie géopolitique américaine empêchait leurs dictateurs asiatiques d’adopter des comportements irresponsables et criminels dans leur gouvernance économique, les dictateurs africains des années 1970 pillaient sans vergogne les richesses naturelles et les Finances Publiques de leur pays, tout en laissant très mal gérer les entreprises publiques de production et de service. Cette mauvaise gouvernance ne pouvait attirer les investissements privés ni les I.D.E (Investissements directs étrangers). Pire encore, cela empêcha l’éclosion d’une bourgeoisie africaine d’affaires performante comme en Asie, où elle dame le pion aux concurrents étrangers. Ce comportement des dictateurs africains fut rendu possible parce qu’aucune obligation de résultats de bonne gestion économique ne leur était demandé par leurs protecteurs stratégiques, les réseaux Foccart, qui assuraient leur pérennité au pouvoir.

De la sorte, à la différence de leurs homologues asiatiques, les dictateurs africains n’ont pas promu une vraie bourgeoisie d’affaires, par crainte qu’elle ne porte les germes d’un contre-pouvoir. Cette stratégie du vide autour du pouvoir ne changera qu’avec l’arrivée des nouveaux dirigeants après le souffle démocratique de 1990, lesquels favoriseront l’émergence d’une bourgeoisie d’affaires dans des milieux proches d’eux, qui s’accaparent les marchés publics, tandis que le peuple continue à être délaissé, survivant en majorité dans une pauvreté extrême.

Tout cet échec africain semble reposer sur le rôle pervers des «réseaux Foccart» dans la politique africaine de la France. En effet, le Général De Gaulle, consacra toute son énergie à rebâtir l’image de la France dans le monde. A ses yeux, cette image était dégradée par l’instabilité politique qui régna, sous la IV° République, de 1952 à 1958. Aussi, dès son accession au pouvoir, se tailla-t-il une Constitution (la V° République)à la mesure de ses ambitions, et s’attela-t-il à créer le Franc Fort, la bombe atomique, une puissante aviation militaire (les Mirage) et civile (la Caravelle) ainsi qu’une puissante marine avec sous-marin atomique, une vraie alliance avec l’Allemagne, l’ennemie séculaire, ainsi qu’à lutter contre l’hégémonie du dollar US$ et de la puissance militaire américaine en refusant l’OTAN, à instaurer des liens diplomatiques avec la Chine de Mao Tsé Toung, ...etc. L’Afrique Noire, à la différence l’Afrique du Nord, était loin de ses soucis, ne la connaissant qu’à travers sa contribution majeure aux troupes coloniales de la « France Libre », durant la 2nde Guerre Mondiale.

Aussi, confia-t-il la gestion des anciennes colonies françaises d’Afrique occidentale et équatoriale française à son vieux collaborateur et homme de confiance, Jacques Foccart, qui la connaissait bien depuis 1943, à travers l’immense réseau policier et d’affaires qu’il y a tissé avec l’appui de nombreuses sociétés commerciales coloniales, auprès desquelles il récoltait des fonds importants servant, d’abord, au soutien de la France Libre durant la 2nde Guerre Mondiale, puis, pour financer les luttes du parti gaulliste, le RPF (Rassemblement du Peuple Français), entre 1946 et 1958, en vue de la conquête du pouvoir par De Gaulle en 1958 en France.

C’est ainsi que, grâce à son puissant réseau barbouze, Jacques Foccart, le 1er « Monsieur Afrique », fut investi des pouvoirs absolus pour orienter la politique française en Afrique : depuis sa cellule de l’Elysée, il sut remarquablement user de tous les moyens, policiers comme financiers, pour installer et protéger les nouveaux chefs d’Etat africains francophones, « amis » de la France, tout en les maintenant dans des liens étroits de dépendance néocoloniale. Et, de plus, par cette alliance spéciale dit «françafricaine», aux votes de l’Assemblée Générale des Nations Unies, la France disposait des 14 voix de ces 14 pays africains indépendants, de quoi satisfaire l’ambition du Général De Gaulle de voir briller la voix de la France (qui en comptait 15 !) face aux deux superpuissances, USA et URSS, qui disposaient des voix de leurs pays satellites. En outre, cette néo-colonisation, dirigée par Foccart, servait à renforcer l’industrie française qui continua à transformer chez elle les matières premières exportées par ses anciennes colonies, et transportées par des navires français. Enfin, ces pays, usant des facilités de change du FCFA en FF, continuaient à importer, de préférence, des produits industriels français, contribuant à l’équilibre des échanges extérieurs de la France et renforçant la stabilité du Franc Français (FF).

Malheureusement pour les populations africaines (à la différence des pays asiatiques sous parapluie CIA)la stratégie néocoloniale de gouvernance de leurs jeunes Etats, confiée aux réseaux Foccart, n’avait pas du tout pour priorité d’améliorer rapidement leur niveau de vie. Foccart se contentait de les garder sous tutelle de la France par la force d’encadrement policier et militaire de ses réseaux barbouzes, ce qui lui était facile grâce à l’éloignement géographique de la Chine qui ne s’intéressait pas encore assez de près à l’Afrique lointaine. Par conséquent, le danger de voir ces anciennes colonies basculer dans le camp communiste et sortir du giron français, était écarté par l’assistance militaire et policière permanente de la France, noyautée par les « réseaux Foccart » qui pouvaient déjouer tous les complots et même en inventer pour éliminer toute opposition politique susceptible de se passer de la protection néocoloniale française. La preuve en est que ces réseaux ont été capables d’aider à organiser des coups d’Etat ou de faire assassiner certains chefs d’Etat africains gênants.

De plus, la toute puissance de ces réseaux Foccart était soutenue par certains milieux d’affaires qui les alimentaient en échange de protection fiscale et d’avantages dans les marchés publics. Et ces milieux d’affaires, à tendances maffieuses, inspirèrent les équipes dirigeantes de ce pré-carré africain dans leur façon de diriger frauduleuse, sans se soucier du bien-être des populations sans défense. Compte tenu de la toute puissance des dictatures protégées, il n’y avait de comptes à rendre à personne, d’autant plus que la mécanique électorale frauduleuse était bien huilée par les réseaux Foccart. C’est ainsi que les élites dirigeantes africaines firent sombrer leur Peuple dans la pauvreté, en ne partageant pas la richesse nationale avec de nombreux bénéficiaires des créations d’emplois, à la différence de ce qui se passait en Asie du Sud-est.

En outre, les Américains acceptaient les prises d’intérêt des familles des dirigeants asiatiques dans les investissements productifs dans leur pays, pour la simple raison que cela attirait des investisseurs étrangers à s’associer avec eux et favorisait les créations d’emplois, parade anticommuniste par excellence. Ainsi, les familles de l’élite dirigeante asiatique ont-elles investi leurs richesses dans leur propre pays, à la différence des dirigeants africains qui faisaient évader leur fortune dans des paradis fiscaux, au profit de pays étrangers et au détriment de leurs populations qui s’en retrouvaient sans emploi et de plus en plus appauvries.

Aussi, beaucoup de jeunes diplômés sans travail, ainsi que des opposants persécutés par le pouvoir des dictateurs africains et beaucoup d’hommes d’affaires à l’horizon bouché par les pratiques d’exclusion du cercle de la corruption d’Etat, durent partir à l’étranger pour s’y établir durablement avec leurs enfants, en adoptant la nationalité du pays d’accueil. Et, après un demi-siècle d’Indépendance, la diaspora africaine est devenue très importante, privant ses pays d’origine d’une élite productive, désormais intégrée dans les pays développés comme la France, l’Allemagne, le Canada, la Belgique, la suisse, les USA, les Antilles, l’Italie, la Suède, ...etc.

40 millions d’intellectuels ont fuit l’Afrique

Ce constat est néfaste pour l’avenir africain, car une statistique de l’ONU révèle que, du fait de sa mauvaise gouvernance, l’Afrique Noire a subi une hémorragie annuelle de 800.000 cadres ou « matière grise », soit 40 millions d’Intellectuels sur ces 50 années d’Indépendance ! Or, ce capital de ressources humaines, à haute intensité intellectuelle et productive, aurait pu éviter à l’Afrique de tomber dans son extrême pauvreté, si la mauvaise gouvernance ne les avait pas éloignés... Il s’agit là d’une hémorragie contemporaine de ses ressources humaines, plus handicapante que les 20 millions d’esclaves africains qui avaient été transportés de force et par mer sur le continent américain au cours des XVI°-XIX° siècles, par des négriers Blancs ayant corrompu des rois et des valets locaux. A présent, c’est la mauvaise gouvernance des despotes africains modernes qui en est la cause.

Dans ces conditions, nous constatons qu’aucun pays asiatique n’a eu besoin de recourir à l’initiative PPTE, à la différence des Etats africains qui rampent aux ordres du FMI pour obtenir un gros allègement des dettes criminelles que leurs anciens despotes avaient contractées de façon irresponsable dans les années 1970/80, en pratiquant une très mauvaise gouvernance, sous la protection policière et militaire du réseau de Jacques Foccart, le père de la « Françafrique ». Et c’est cette gestion calamiteuse de ces pays sous la période Foccart qui explique le spectacle actuel d’une grande pauvreté qui a fini par apitoyer les pays riches en les amenant à accorder l’effacement gracieux de leur dette extérieure restantepar l’ « Initiative PPTE », qui permet à leur gouvernement actuel de recourir à de nouveaux emprunts publics servant à financer la réfection des routes, la réhabilitation des hôpitaux et des centres de santé, et le rééquipement progressif des écoles, collèges, lycées et universités de l’éducation nationale. Cependant, le doute et la suspicion demeurent dans les esprits des citoyens, sur le bon usage de ces emprunts, parce que la nature du pouvoir en place n’autorise toujours pas la confiance dans des institutions non adaptées à l’Afrique !

Une autre faiblesse structurelle de nos pays africains par rapport aux pays asiatiques réside dans leur balkanisation, qui exige leur fédération pour atteindre le seuil d’efficacité économique, qui aurait pu en faire une puissance vraiment indépendante, à croissance autoentretenue. Or, le souci de Jacques Foccart étant de perpétuer leur dépendance néocoloniale, il fit en sorte de reconduire dans les faits l’ancien « pacte colonial », en maintenant tous ces nouveaux Etats africains dans leur spécialisation antérieure à exporter des matières premières à l’état brut, faisant ainsi pleinement profiter les grandes sociétés commerciales coloniales françaises demeurées sur place, qui continuèrent à dominer le marché de chaque pays, tant à l’exportation qu’à l’exportation. Donc, leurs matières premières étaient toujours transformées en France, procurant du travail et les profits industriels à l’ancienne Métropole et non à l’Afrique.

Enfin, il y avait un manque manifeste de volonté politique panafricaniste des dirigeants africains, malgré leurs discours politiques réclamant l’Union Africaine. Cela s’explique par la jalousie maladive de leur pouvoir autocratique, devenu maniaque, ne supportant aucune limite à leur cupidité ni à leur pouvoir totalitaire doublé de kleptocratie. Certains avaient fini par se croire investis par Dieu, comme Eyadema qui proclamait que s’il agissait mal, Dieu lui barrerait la route, expliquant pourquoi il n’accepta point de perdre aux élections...

Ainsi, ces despotes n’acceptaient point de se soumettre à une autorité supranationale qui leur serait imposée du fait d’une Fédération politique de l’ancienne A.O.F & A.E.F, alors que cette union aurait pu devenir une véritable puissance économique et industrielle, offrant un meilleur niveau de vie à leurs populations qui ne seraient pas dans son état actuel d’extrême pauvreté. Mais il faut croire que Jacques Foccart avait été assez habile pour les dissuader de ce projet fédérateur, cher à Senghor : en isolant individuellement chacun des chefs d’Etat dans son périmètre national, Jacques Foccart, pouvait aisément entretenir avec lui des liens dissymétriques, lui garantissant son maintien au pouvoir grâce à ses réseaux de barbouzes, dirigés depuis sa cellule de l’Elysée, à l’ombre du Gal De Gaulle. A partir de là, il supervisait toutes les affaires d’Etat du pré-carré africain, à l’image du « centralisme démocratique » du P.C.F où toute décision doit transiter par le centre, avant d’être dictée à chacun des membres pris séparément.

Dans ces conditions, le niveau de vie des populations africaines n’intéressant pas au premier chef Jacques Foccart, les jeunes chefs d’Etat françafricains n’en firent pas leur priorité de gouvernance, à la différence des dictateurs asiatiques qui respectèrent les consignes américaines d’améliorer rapidement le niveau de vie de leur peuple, dans le but de les dégoûter de la tentation communiste. Pour Foccart, à l’esprit néocolonialiste et ultra secret, ces Etats africains devaient dépendre de la France à 2 niveaux :

a) au niveau sécuritaire, l’assistance militaire et policière, supervisée par les réseaux Foccart, devait servir à protéger les chefs d’Etat africains amis contre toute tentative de déstabilisation de leur pouvoir personnel, surtout en ces temps de « guerre froide » où des coups d’Etat étaient souvent fomentés par l’URSS ou la Chine pour instaurer un régime procommuniste, Foccart se faisant en outre aider par la CIA ;

b) au niveau financier, par la Coopération française noyautée par ses réseaux, où Foccart obtenait du Trésor français tout l’appui budgétaire nécessaire à ces jeunes Etats.

L’enchevêtrement de ces chaînes de dépendance individuelle de chacune des anciennes colonies françaises d’Afrique envers leur ancienne Métropole, ne pouvait servir qu’à instaurer une dictature à tendance despotique le cas échéant, ignorant le bien-être du Peuple. En effet, ces chefs d’Etat profitèrent de cette protection toute puissante, élargie aux pays voisins où les réseaux Foccart pouvaient tout observer, pour éliminer toute opposition politique, en suivant les conseils machiavéliques du 1er « Monsieur Afrique ». C’est ainsi que ces dictateurs africains purent ignorer allègrement leurs devoirs minimas envers leur peuple, et qui auraient consisté à donner priorité à la création d’emplois productifs pour la jeunesse de leur pays. C’est ce qui entraîna l’émigration massive des jeunes diplômés et des cadres Africains à la suite de la mauvaise application des « P.A.S » du FMI, où l’on compressa les emplois publics et parapublics, tout en divisant par 2 le pouvoir d’achat des salaires par la dévaluation du 11 janvier 1994, sans qu’elle ne fût accompagnée des mesures adéquates internes pour le redémarrage de l’économie et la création de nouveaux emplois compensateurs. Dans toutes ces politiques économiques et sociales, il manquait l’amour du peuple et de la patrie : c’est compréhensible de la part des réseaux Foccart et de leurs commis politiques qui dirigeaient ces anciennes colonies d’Afrique devenues indépendantes sous la tutelle omniprésente de ce « 1er Monsieur Afrique ».

Pire encore, malgré ce contexte socioéconomique dévastateur, les astuces maléfiques des réseaux Foccart permettaient à tous ces despotes africains d’enregistrer des records de victoire électorale avec des taux de 99%...! Et les Présidents américains les accueillaient à Washington avec faste, en raison de leur anticommunisme affiché. Tout l’Occident fermait les yeux sur leurs violations répétées des droits de l’homme ainsi que sur leur pillage sans vergogne des finances publiques et des richesses nationales de leur pays, pourtant classé très pauvre !

C’est ainsi que l’Afrique indépendante connut cette période de « despotisme obscur »qui se révéla bien pire, en termes d’errance économique et d’humiliation de ses peuples, que la période coloniale de 1884 à 1960, ceci à tel point que nombre d’Intellectuels africains regrettent que leur pays ait obtenu cette Indépendance-là, violant les droits humains et pillant les richesses du Peuple.

Et ne voilà-t-il pas que, par ironie de l’Histoire, à l’occasion de sa visite à Lomé en février 2011, dans le cadre d’un projet de réforme de l’Administration togolaise par une formation de HEC-Paris, J-P Raffarin, ancien Premier Ministre de Jacques Chirac, dit ceci dans sa conférence de presse : « Il est important que les pays africains, et notamment le Togo, élaborent par eux mêmes leur stratégie de développement ; autrement, ils seront obligés de subir les stratégies des autres” ; puis, il ajouta ceci : « Il n’y a pas de développement sans un schéma conducteur efficient dans lequel les citoyens se retrouvent » ; et il conclut par cette phrase : « Les valeurs de l’avenir sont en Afrique ».

Ce sont là des paroles d’or, prononcées 23 ans après la disparition de Jacques Foccart : elles sont à l’opposé de tout ce que Foccart avait entrepris depuis les Indépendances jusqu’à sa mort en 1997, où les pays africains du pré-carré français connurent la descente aux enfers... Ces paroles elles invitent les Africains à conduire leur propre cheminement de gouvernance, comme l’ont fait les Chinois de Chine Populaire. Il nous faut donc bien commencer par bâtir nos propres institutions politiques, qui soient adaptées aux us et coutumes des citoyens africains, pour qu’ils s’y retrouvent, sans plus faire de suivisme béat en portant un costume institutionnel anachronique, étranger aux mentalités populaires. Il faut donc trouver sa propre voie, pour rebâtir ces institutions de façon à ce que le citoyen africain se sente concerné et partie prenante.

Le mal profond qui mine nos pays se trouve dans la corruption systémique qui empêche la pratique des conditions harmonieuses de la concurrence dans l’économie, ainsi que la pratique d’une justice sereine, à l’abri des pressions politiques. Il s’agit là des deux conditions de base pour gagner la confiance des opérateurs économiques sérieux, avant de risquer leurs capitaux. Mais ce n’est là qu’un rêve dans le cadre de la gouvernance actuelle, où la pyramide du pouvoir présidentiel centralisé et exclusif, a pour effet d’empêcher la reconstitution de l’unité nationale, atteinte en 1960, à l’occasion de la proclamation de l’Indépendance.

Il nous faudrait une renaissance politique, capable de nous sortir du cercle vicieux de la pauvreté dans lequel nos pays sont enfermés depuis la dérive des pouvoirs dictatoriaux, quoique habillés dans le costume de la Constitution de la V° République française, si bien adaptée aux besoins du peuple français, mais point du tout aux nations africaines.

Et pour parvenir à cette Renaissance politique africaine, il faudrait un système politique adapté aux valeurs africaines traditionnelles, de sorte que la façon de gouverner les peuples africains ne soit plus ressentie comme plaquée de l’extérieur, étrangère aux besoins des populations de vivre ensemble, dans un esprit solidaire. Or, la plus grande valeur politique africaine précoloniale est illustré par « l’arbre à palabre », symbolisant le consensualisme.

Il faut qu’un jour prochain l’Afrique puisse trouver une place honorable dans le concert des nations, en ayant adopté une voie qui lui soit propre, tout comme cela a déjà réussi à la Chine Populaire qui a réussi à se faire respecter dans sa propre voie politique et son système de gouvernement, malgré certaines réticences.

Il ne s’agit pas de se limiter aux atteintes aux droits de l’homme... Il faut voir plus loin, à long terme et à la dimension de 1,5 milliard d’habitants au sud du Sahara en 2050, masse très difficile à contenir, au risque de tout faire exploser et de tomber dans des guerres civiles, incontrôlables avec la multiethnicité.

Il faut bien être conscient de ce que le succès institutionnel de la Chine repose sur l’idéologie confucéenne datant du VI° siècle av. JC, prônant la voie du milieu, qui doit permettre au peuple de vivre en paix. Cette méthode de gouvernement associe le respect de l’autorité au souci de l’harmonie sociale. Et c’est en appliquant cette méthode que, à la grande surprise de tous les pays du monde, la Chine a réussi à marier le socialisme d’Etat instauré par Mao-Tsé Toung au capitalisme privé réintroduit par Deng Xiao Ping, réalisant les meilleures performances économiques du monde depuis 1990.

La Chine a trouvé sa propre voie pour réussir dans l’harmonie, après le désordre volontaire qu’avait voulu instaurer Mao-Tsé-toung avec ses fameux « Gardes rouges » en vue de sortir le peuple chinois de ses pratiques archaïques de soumission aveugle aux traditions, qui étouffaient sa stratégie de croissance économique accélérée à travers sa politique des « grands bonds en avant ». A présent, la Chine semble être bien sur la voie du succès dans tous les domaines technologiques, sans pour autant renier ses traditions millénaires si riches.

Quant à l’Afrique, à son tour, elle doit pouvoir entreprendre de « changer de voie ». Et cela commence par gouverner autrement ses populations, ô combien sacrifiées depuis un demi-siècle d’Indépendance illusoire et fourbe... Pour cela, il faudrait des institutions démocratiques d’un style mieux adapté à ses valeurs culturelles et traditionnelles. Pour y arriver, il faudrait favoriser la liberté de conscience pour parvenir à la liberté de recherche et d’expression servant à créer une démocratie propre à l’Afrique, associant les pratiques culturelles de son passé précolonial où était pratiquée la règle du consensus populaire.

Or, la règle du consensus diverge profondément du manichéisme politique actuel, créé par le modèle parlementaire européen au XVIII° siècle, et qui isole environ la moitié de la population dans une opposition impuissante, l’excluant de participer à la réalisation du bien commun, dicté par la majorité au pouvoir. Cette pratique d’exclusion est contraire aux mœurs politiques traditionnelles du temps précolonial, où prévalait l’esprit de consensus et de solidarité communautaire, ce qui assurait la « cohésion nationale ». Ce consensualisme était symbolisé par l’image vivante de « l’arbre à palabres » dans chaque village, unissant la société derrière son chef, lequel pouvait aussi être déposé, en cas de besoin, par consensus, pour abus de pouvoir.

Et ce système consensuel, certes traditionnel, pourrait très bien s’adapter au système républicain moderne de séparation des 3 pouvoirs, législatif, judiciaire et exécutif, tout en évitant les dérives du despotisme obscur que les pays africains indépendants depuis 1960 ont tous pratiquées, malgré leur constitution républicaine de type occidental. Or, la règle africaine du consensus, hérité du temps de l’arbre à palabres, pourrait fort bien réussir là où le modèle importé du manichéisme politique et de l’exclusion de l’adversaire vaincu a échoué.

Par exemple, pourquoi, dans une grande réforme des institutions républicaines des pays d’Afrique Noire, n’envisagerait-on pas que toutes les grandes décisions à prendre au niveau gouvernemental, soient décidées de façon consensuelle en consultant l’ensemble des partenaires politiques, qui ne seront plus traités en ennemis mais en « frères » de la grande famille gouvernante, réunie autour du Chef du gouvernement ?

De même, pourquoi les députés ne seraient-ils pas réunis autour du Président de l ‘Assemblée pour modifier consensuellement les lois à adopter, sans plus considérer « les Autres », jusque là membres de l’Opposition parlementaire, comme des adversaires ennemis à exclure de la décision nationale ? Ils seraient alors traités en « frères », ayant certes des idées différentes sur les divers problèmes soulevés, mais qui sauront apporter leurs contributions enrichissantes dans l’élaboration de la loi, dans cet esprit de solidarité nationale, et ils ne sentiront plus exclus, dans une opposition systématique ne servant qu’à nuire à l’avancement des solutions adéquates aux problèmes de la société africaine, où il n’y a pas encore de véritable fracture sociale entre capitalistes et prolétaires. Tout le monde se retrouverait alors associé au pouvoir !

Ce consensualisme deviendrait la règle de fonctionnement de toutes les structures politiques et administratives du pays, où resurgirait alors l’esprit de consensus et d’harmonie sociale qui prévalait dans les communautés africaines précoloniales. Par exemple, les postes sensibles actuels des Ministres des Finances, de l’Intérieur, de la Justice et de la Défense, objets de suspicions de la part des partis d’opposition, devraient être attribués de façon consensuelle à des personnes compétentes, reconnues pour leur rigueur morale, leur probité et leur compétence. Il devrait en être de même pour toutes les nominations aux postes officiels sensibles, comme celles de Président des commissions parlementaires des finances, de la justice ou de la sécurité, pour regénérer la confiance de tous les citoyens dans les institutions qui les gouvernent.

UN SYSTEME POLITIQUE QUI SOIT ADAPTE AUX TRADITIONS DE L’AFRIQUE NOIRE

Pour que l’Afrique Noire puisse trouver une place honorable dans le concert des grandes nations, il lui faut adopter une voie de gouvernance reflétant sa personnalité propre, à l’instar de ce qu’a fait la Chine qui, à notre grande surprise, a su muter le communisme d’Etat et la pensée marxiste de Mao-Tsé Toung en socialisme/capitalisme hybride, respectant les principes confucéens de la vie traditionnelle chinoise que Mao-Tsé-Toung avait essayé d’effacer par la force de ses « gardes rouges ». Cette Renaissance chinoise, qui débarque dans la mondialisation d’aujourd’hui, a su demeurer à l’abri des crises économiques du capitalisme financier occidental, grâce au génie politique et économique d’une équipe de réflexion mise en place par Deng Sao Ping, arrivée à partir de 1978, et qui permet à la société et à l’économie chinoise de rattraper à grands pas ses retards par rapport aux progrès de l’ère moderne, en réalisant, tous azimuts, les meilleures performances du monde depuis 30 ans. L’Afrique peut aussi emprunter sa propre voie !

En premier lieu, le mal africain provient du sommet de sa pyramide sociale, notamment de sa gouvernance politique, qui est inadaptée à son développement : il faudrait « changer de voie » dans la façon de gouverner et d’administrer les populations, pour qu’elles se sentent concernées et puissent pleinement participer à la vie de façon nationale et ne plus se limiter à survivre dans son cocon familial ou dans son village, comme si elles étaient seules et non intégrées à la nation. Il leur faut, certes, des institutions démocratiques et républicaines universelles, mais qui reflètent leurs propres valeurs culturelles et traditionnelles, celles de l’Afrique Noire précoloniale, avant l’introduction des vices de la traite négrière puis de la colonisation, qui ont enterré la vertu du consensualisme prédominant dans les petits royaumes et les villages.

Or, la règle de gouvernance consensuelle à l’africaine diverge profondément de la gouvernance manichéenne occidentale, née sous la forme parlementaire en Angleterre au début du XVIII° siècle, grâce à la vacance du pouvoir royal, puis renforcée sous la Révolution française de 1789 qui opposa les républicains révolutionnaires aux royalistes conservateurs, sans compromis possible entre les 2 options. Et il se trouve que ce système de gouvernance manichéen occidental exclut une moitié de la population dans une opposition impuissante, privée de participer à la réalisation du bien commun de la nation entière ; ce qui n’est guère conforme aux traditions sociales africaines de l’époque précoloniale, où prévalait l’esprit de solidarité communautaire, donc de véritable « unité nationale » en termes politique d’aujourd’hui. En dehors des périodes de plus en plus fréquentes de troubles causés par la chasse aux esclaves Noirs destinés à alimenter la traite négrière à partir du XVI° siècle, il y avait une paix sociale au sein de chaque royaume, mue par le consensualisme, mode de gouvernement pratiqué par les chefs traditionnels, qui réunissaient leur communauté ou ses représentants familiaux sous l’ « arbre à palabre », situé au centre de chaque village, veillant à ce que tous les membres de la communauté demeurent unis, grâce à ce consensus qui pouvait aller jusqu’à déposer le chef traditionnel lui-même s’il était jugé incapable par le conseil des sages l’entourant. C’était de la démocratie directe, à son état pur.

Il ne s’agit pas pour nous de revenir à ce système de gouvernement dans nos Etats d’aujourd’hui, mais il s’agit d’adapter son esprit consensuel pourrait très bien s’adapter au système républicain moderne de séparation des 3 pouvoirs, législatif, judiciaire et exécutif, pour éviter les dérives dictatoriales que les pays africains indépendants ont subies depuis leurs indépendances en 1960. En effet, cette ancienne pratique africaine du consensus, héritée du temps de l’arbre à palabres, a déjà bien fonctionné au Togo durant la période de l’APG en 2006 (Accord Politique Global signé à Ouagadougou, sous l’égide du Président Compaoré), où, durant un an, le Peuple togolais vécut de façon sereine en préparant les élections législatives de 2007, qui eurent lieu sans violence, les partis d’opposition n’ayant reproché au pouvoir établi que le mauvais découpage électoral qui l’avait amplement favorisé en nombre de députés.

Aussi, après un demi-siècle de dérive politique outrancière, appuyée sur un régime présidentialiste autocratique dont les pratiques étaient inspirées du centralisme démocratique du parti communiste soviétique, nos chefs d’Etat africains francophones usèrent et abusèrent des conseils machiavéliques du réseau Foccart, pour asseoir un système politique manichéen poussé à l’extrême, excluant toute opposition, la pourchassant tous azimuts, jusqu’à l’assassinat politique dans des conditions mystérieuses. L’on sait tous, ici, les effets néfastes que produisit cette forme de gouvernance politique sur les populations africaines, dont le niveau de vie baissa durablement alors que dans les anciens pays pauvres d’Asie il n’a cessé d’augmenter allègrement, et ce, jusqu’à aboutir aujourd’hui à ce que plus de la moitié des Africains se limitent à un seul pauvre repas par jour, et dans des conditions sanitaires et d’éducation déplorables, 51 ans après la chanson d’« Indépendance tchatcha »... Pire encore, cette forme de gouvernance a divisé les populations d’un même pays, en opposant politiquement les ethnies entre elles, par l’effet de ce manichéisme destructeur qui exclut les uns au profit des autres sur la base de critères régionalistes, dans le but machiavélique de diviser pour régner, amenant de plus en plus de citoyens éclairés à regretter le temps colonial où ces tensions n’existaient guère.

Aussi, vaut-il mieux s’inspirer aujourd’hui du consensualisme africain précolonial pour refonder la cohésion sociale et nationale, à travers une nouvelle forme de République solidaire, où l’esprit de consensus animerait toute l’architecture institutionnelle et démocratique importée d’Occident ! Et, de la sorte, l’Afrique Noire retrouverait-t-elle sa propre voie de l’Indépendance dans la réconciliation de toutes ses composantes sociales, tout en apportant du sang neuf à la philosophie politique humaniste, par cette contribution à l’Universel, comme le souhaitait Léopold Sedar Senghor en y apportant la Francophonie.

Et, pour accompagner ce nouveau choix de gouvernance politique consensuelle, le Continent Noir doit encourager son élite intellectuelle et ses chercheurs dans les travaux de réflexions sur de nouvelles pistes de formation de la jeunesse, pour l’éveiller à une prise de conscience de son existence, au lieu de continuer à vivre dans l’insouciance, chacun avec sa tête baissée, regardant par terre, sans chercher à savoir d’où il vient ni où il va, se contentant des miettes qu’il obtient ou arrache de ci de là, sans quête d’absolu, sans espérance, dans un néant obscur...

C’est alors que l’hémorragie annuelle de 800.000 cerveaux africains vers l’Occident s’arrêtera, et que la nombreuse Diaspora africaine se décidera, massivement, à rentrer avec bonheur en Afrique, où elle osera investir ses capitaux en toute confiance. Et, dans la foulée de son retour au pays natal, cette importante diaspora africaine entraînera avec elle de dizaines de milliers d’autres investisseurs amis, européens et américains, qui viendront valoriser sur place les matières premières africaines avant d’être exportées, en y créant des millions d’emplois, notamment dans l’agriculture, les mines, l’industrie de transformation et les services, pour le plus grand bonheur des Peuples africains. La victoire finale contre la pauvreté sera alors obtenue, sans plus avoir à quémander ni d’aide financière extérieure, ni d’aide humanitaire qui ne cesse d’humilier les Intellectuels africains alors que leur pays prétend avoir obtenu son Indépendance depuis un demi-siècle...

UNE PREMIERE PIERRE POUR BÂTIR LE NOUVEL EDIFICE POLITIQUE AFRICAIN

Pour renoncer au manichéisme politique ambiant, nuisant au souhait des Intellectuels africains de bâtir une Afrique unie, il faut commencer par accepter de ne plus concentrer le pouvoir entre les mains du seul parti vainqueur des élections. Ce renoncement suppose un humanisme de dépassement de soi, qui devrait émerger du cœur et de la raison des responsables politiques. De la sorte, les partis d’opposition seraient tous associés au pouvoir, dans un esprit d’égalité positive et une volonté de solidarité agissante. Plus personne ne se sentirait plus alors exclue de la gouvernance politique du pays.

Cette stratégie de gouvernance consensuelle s’inspire de la diplomatie précoloniale africaine de « l’arbre à palabre ». Et ce genre de politique du consensus fut pratiqué entre les partis politiques togolais à l’occasion de l’APG (Accord Politique Global) signé à Ouagadougou en août 2006. Et tous les Togolais se souviennent de ces 12 mois paisibles qui meublèrent leur vie jusqu’en septembre 2007. Malheureusement, après la victoire du RPT aux élections législatives d’octobre 2007, le manichéisme prévalut à nouveau dans la pratique du pouvoir, en concentrant la réalité du pouvoir entre les mains du Président de la République et de ses partisans. La pratique antagonique reprit ses droits, en soumettant tous les pouvoirs à l’autorité centrale ou assimilée. Or, en comptabilisant les voix des élections législatives, l’opposition totalisait bien la moitié, alors qu’elle n’avait que le tiers des sièges de députés et sans aucune prise de participation à la gestion du pays. C’est cette exclusion de l’Autre qui nuit à l’Afrique qui doit concevoir un autre système politique que celui qui lui a été calqué de l’extérieur, sans adaptation à ses valeurs culturelles. En effet, se regarder « comme chien et chat » n’est pas authentiquement africain, car, quel que soit notre bord politique, nous nous interpellons tous par cette apostrophe : « mon frère »... Donc, l’esprit d’exclusion n’est pas africain, et cette exclusion politique ne doit plus être appliquée, si nous voulons une Renaissance africaine, comme l’Europe l’a connue aux XVI°-XVIII° siècles !

OU SONT NOS CONTRADICTIONS POLITIQUES ?

Ce qui aliène le système de gouvernance africain depuis un demi-siècle d’Indépendance, c’est d’avoir calqué l’ordre institutionnel gouvernant les pays africains sur celui du monde soviétique, lequel répondait aux besoins du centralisme démocratique du PCUS : il avait pour mission de transformer intégralement les mentalités et le mode de vie des populations soviétiques de 1917, en les soumettant à de nouveaux rapports de production avec l’appui d’un système politique dirigiste. Or, Jacques Foccart, le chef d’orchestre de la Françafrique, accepta l’adoption par les chefs d’Etat africains francophones, de ce système autocratique et centralisé de gouvernement, parce qu’il servait son dessein d’harmoniser son contrôle permanent de la politique de chaque Etat membre de sa galaxie françafricaine. Malheureusement, tous ces chefs d’Etat s’y engouffrèrent par cupidité, jusqu’à la rupture de 1990, occasionnée par la Chute du Mur de Berlin, et qui amena l’Occident à exiger désormais le respect des droits de l’homme, suite à la disparition de l’épouvantail communiste. C’est alors que ces chefs d’Etat se replièrent sur le modèle de la V° République française pour gouverner leur Peuple, tout en viciant la séparation des pouvoirs et la gestion des fiances publiques sous diverses formes invisibles. C’était aussi un ordre institutionnel manichéen, excluant la participation réelle de l’opposition, désormais tolérée, à la gouvernance de l’Etat, loin du consensualisme de « l’arbre à palabre ».

Il faudrait rappeler, ici, que le manichéisme politique convient bien à l’histoire des sociétés européennes où, après la chute de la Monarchie en 1789 en France, les Royalistes et les Républicains ne cessèrent de se battre au Parlement pour l’aller-retour du Roi ou de la République. Les 2 courants politiques étant incompatibles, il en résulta un mode de gouvernement alterné, le parti victorieux excluant l’autre, alors que sous le règne de Louis XIV, le Roi absolu, il y avait une cohabitation des « Anciens » et des « Modernes ». Le manichéisme politique à l’occidentale résulte donc de l’incompatibilité des royalistes et des républicains au niveau politique. Et cela s’est perpétué entre les défenseurs des intérêts capitalistes et des propriétaires terriens, et les défenseurs des travailleurs et des exploités depuis l’avènement de la civilisation capitaliste industrielle et financière.

Rien de tout cela en Afrique, qui a dû faire un suivisme béat, pour servir les intérêts des pilleurs des richesses nationales africaines, qu’ils soient des autochtones ou leurs alliés étrangers disposant de puissants moyens pour les protéger à l’insu des peuples africains noyés dans l’ignorance et la misère.

LA VALEUR REPUBLICAINE AFRICAINE PRECOLONIALE : « LA PALABRE »

A présent, ayant diagnostiqué l’irrationalité historique et structurelle de nos institutions africaines d’aujourd’hui, il faut que les citoyens africains se réapproprient leur ancestrale institution de la palabre, à logique démocratique consensuelle, pour l’intégrer dans leurs structures républicaines modernes, de façon à rendre nos républiques compatibles avec la philosophie africaine authentique du vivre ensemble. En effet, cette anthropologie politique de la palabre contient un énorme potentiel démocratique, méprisé jusqu’ici, parce cette pratique démocratique proprement africaine et précoloniale avait été rejetée par le colonisateur comme relevant d’un ordre social inférieur : il la traita de désuète, alors qu’en réalité, sa pratique par l’autorité africaine traditionnelle aurait gêné l’autorité administrative coloniale, qui était centralisée au niveau du Gouverneur Blanc et des ses préfets, qui craignaient de devoir affronter un contre-pouvoir local émanant du peuple et pouvant résister au pouvoir du colonisateur. Par la suite, c’est l’enseignement colonial qui a imprégné l’esprit des colonisés africains de ce mépris de leurs anciennes traditions, jugées comme dépassées, et ce, d’autant plus que l’école de pensée européenne était et est toujours considérée comme la source de la connaissance moderne.

Or, comme preuve du caractère républicain de la gouvernance démocratique africaine traditionnelle, il suffit de lire le « Courrier de l’UNESCO » de mars 1999, rappelant qu’au début du XVIIe siècle, le père Mariano, missionnaire catholique portugais, expliquait en ces termes, son impuissance à évangéliser la population du petit Royaume de Sahadia, situé sur la côte ouest de Madagascar : « Si, au moins leur roi avait de l’autorité, nous n’aurions pas de motifs de désespérer. Mais il ne possède que la ville où nous résidons ; il est pauvre et très peu redouté ; ses sujets allant où bon leur semble sans qu’il ose y redire. En réalité, ce peuple forme une sorte de République : dès qu’il arrive une affaire importante, tout le monde s’assemble en conseil ».

Il s’agit, en fait, de la tradition ancestrale africaine de la palabre, qui était le principal système politique en vogue sur le continent Noir avant son partage colonial officiel en 1884 par le Traité de Berlin. Cette appellation, apparemment méprisante, provient du fait que cette forme de démocratie consensuelle se pratiquait jusque dans les villages, où des assemblées étaient réunies sous « l’arbre à palabre » du centre du village : c’est là qu’étaient librement débattues tous les problèmes découlant du vivre ensemble dans la communauté. Son avantage social était de régler, à l’amiable et de façon consensuelle, les conflits latents ou les nouveaux problèmes qui surgissaient entre les membres de la communauté. Les participants avaient tous droit à la parole en public, exprimant leurs plaintes et leurs réclamations ou celles du groupe social qu’ils représentaient. De plus, le «demandeur» avait la possibilité de se faire représenter, soit par un griot (poète, conteur et chanteur traditionnel), soit par un porte-parole, pour ne pas faire pression directe sur le médiateur.

Par ailleurs, Nelson Mandela, dans son autobiographie de 1995, intitulée « Un long chemin vers la liberté », écrit ceci : «L’idée que je me ferais plus tard de la notion de commandement, fut profondément influencée par le spectacle du régent et de sa cour. J’ai observé les réunions tribales qui se tenaient régulièrement à la Grande Demeure, et elles m’ont beaucoup appris (...) Tous ceux qui voulaient parler le faisaient. C’était la démocratie sous sa forme la plus pure. Il pouvait y avoir des différences hiérarchiques entre ceux qui parlaient, mais chacun était écouté (...) En tant que responsable, j’ai toujours suivi les principes que j’ai vus mis en œuvre par le régent à la Grande Demeure».

Alors, si notre idole politique encore vivante, Nelson Mandela, s’est inspiré de cette démocratie consensuelle pour gouverner la République « Arc en ciel », pourquoi ne pas formaliser cette richesse républicaine africaine ancestrale, d’autant plus qu’elle mieux adaptée à nos habitudes de vivre non encore effacées par le mimétisme occidental, puisque, même l’adversaire est communément interpellé par « mon frère » ou « grand frère » ?

COMMENT INTEGRER LA PHILOSOPHIE POLITIQUE DE LA PALABRE DANS LES INSTITUTIONS REPUBLICAINES MODERNES EN AFRIQUE NOIRE?

Tout d’abord, il faudrait qu’au niveau du pouvoir central, toutes les grandes décisions gouvernementales soient décidées de façon consensuelle, càdire après consultation sérieuse et positive de l’ensemble des partenaires politiques, de sorte que les partis d’opposition ne se sentent plus exclus ni traités en ennemis, mais en « frères » de la grande famille gouvernante, dirigée par le Chef du gouvernement nommé par le Président de la République. En cas de conflit entre un ou plusieurs partis d’opposition et le Chef du gouvernement, le Chef de l’Etat sera saisi des plaintes pour défaut de consensualisme avant de devoir intervenir en arbitre et rassembleur du consensus national, et non pas en partisan politique.

Au niveau de l’Assemblée Nationale, tous les députés doivent pouvoir adopter les lois par consensus, sans plus considérer « les Autres », les opposants, comme des ennemis. Tous les Députés doivent se traiter en « frères », ayant certes des idées différentes sur la politique soutenue par la majorité parlementaire, mais pouvant contribuer positivement aux projets de loi dans le sens du bien commun, montrant un véritable élan de solidarité nationale. Cela est d’autant plus aisé à mettre en pratique que la société africaine ne connaît pas encore la grande fracture sociale entre capitalistes et prolétaires, comme dans le monde occidental. Donc, tous les représentants du peuple doivent pouvoir s’associer à la bonne gouvernance sans animosité.

Certes, dans le passé précolonial, la palabre avait-elle un champ d’application plus limité que ce qu’elle aura à arbitrer dans notre monde moderne où les problèmes sont beaucoup plus variés et complexes (elle délibérait d’un mariage ou d’une vente, réglait un différend, étudiait les circonstances d’un méfait dont il fallait trouver le coupable en décidant de la punition à lui infliger ...etc), mais, comme il s’agit d’une institution de dialogue social garantissant la paix sociale par voie consensuelle, elle sera tout aussi capable de gérer tous autres différents de nature politique, à partir du moment qu’il n’y a pas encore de profonde fracture sociale généralisée entre les exploiteurs et les exploités, ni de véritable esprit d’exclusion qui soit ancré au sein de la grande majorité de la population africaine, habituée, encore de nos jours, à traiter son prochain ou « l’autre », au sens occidental du terme, de « mon frère », « grand frère », ou bien de « ma sœur », « maman » selon l’âge ou la respectabilité.

Aussi, faudrait-il vite profiter de cet état d’esprit non imprégné du manichéisme occidental, pour instaurer un mode de gouvernement consensuel, inspiré des traditions républicaines africaines précoloniales, pour mieux faire fonctionner nos institutions politiques calquées sur la vie politique occidentale et héritées de la colonisation, afin d’adapter les valeurs africaines traditionnelles, fondées sur le consensus, aux rouages démocratiques importés en leur état brut, par mimétisme inconscient. En Afrique Noire, nous pourrions très bien les dépasser, par enrichissement du modèle républicain occidental, ce qui nous permettrait d’éliminer les dérives dictatoriales que les peuples africains ont trop mal subies en un demi-siècle d’Indépendance errante et humiliante pour l’identité africaine.

Et pour illustrer ce consensualisme, il faudrait que les postes de ministre, dits sensibles, comme celui des Finances, de l’Intérieur, de la Justice et de la Défense, soient attribués par consensus, à des personnalités reconnues pour leur rigueur morale, leur probité intellectuelle et leur compétence en chacun de ces domaines. Il devrait en êtret de même pour les divers postes de Présidence des commissions parlementaires.

Quant au Président de la République, il doit se comporter en véritable arbitre de ces nouvelles institutions, en veillant de près à la bonne pratique du consensualisme dans toutes les institutions de la nouvelle République consensuelle africaine. Il ne doit plus agir en partisan politique mais doit se placer au dessus de la mêlée, pour gagner la confiance de tous par son objectivité et son souci permanent du bien commun. Aussi, vaut-il mieux que son élection se fasse par un collège électoral restreint, composé de « grands électeurs », notamment, les conseillers municipaux, les maires, les chefs coutumiers, les députés, les anciens ministres, les membres des bureaux d’associations de la société civile, des syndicats professionnels, etc..., tous appelés à l’élire dans un scrutin majoritaire à un seul tour, de façon à ce que la probité morale et la compétence d’arbitre déterminent le meilleur choix possible, sans combinaison des partis politiques qui s’allieraient dans un second tour. En effet, son rôle majeur consistera à arbitrer les conflits nés de l’application de la règle consensuelle au sein de toutes les institutions publiques concernées, en laissant le pouvoir exécutif s’exercer entre les mains du gouvernement dirigé par un Premier Ministre issu de la majorité parlementaire et choisi par le Président de la République dans le parti ou la coalition majoritaire. En outre, il doit disposer du droit de dissolution de l’Assemblée nationale en cas de crise politique grave au sein de cette Assemblée, pour ne pas laisser le pays paralysé. Il veillera également sur la lutte anti-corruption dans tous les secteurs d’activité, parce qu’indispensable pour la bonne marche du consensualisme.

CONCLUSION : SUR LE CHEMIN D’UNE RENAISSANCE AFRICAINE

Par ce mode consensuel, tous les partis politiques de l’Opposition, jusqu’ici isolés dans une sorte d’apartheid les excluant de l’exercice du pouvoir, se retrouveraient associés à la gouvernance de l’Etat, en participant sinon en suivant de près l’action gouvernementale.

Cette première approche du projet républicain consensuel n’est qu’une proposition pour le lancement d’une étude approfondie avec l’aide de spécialistes du droit constitutionnel et de la sociologie politique. Il s’agirait de concevoir un nouveau cadre de gestion politique du pouvoir où, par esprit solidaire et consensuel, tous les partis politiques (jusqu’ici cantonné dans une opposition stérile en étant exclus de participer à la gestion du pouvoir, alors qu’ils représentent une partie non négligeable de la population)se retrouveraient associés au gouvernement chargé de l’exercice du pouvoir exécutif. Il en serait de même pour l’élaboration et le vote des lois au sein de l’Assemblée des représentants du Peuple. De la sorte, tous les citoyens se sentiraient confiants dans cette nouvelle façon de vivre ensemble.

Il faut comprendre que ce consensualisme dépasse le système de cohabitation politique à la française. C’est une méthode africaine d’enrichir la science politique, à la différence de la méthode dichotomique et manichéenne qui se pratique dans le monde occidental depuis le siècle des Lumières, où fut remis en cause le droit divin du Roi qui réunissait sous son autorité absolue la totalité de son Peuple depuis que le christianisme fut déclaré religion d’Etat en 496 par Théodose, Empereur d’Orient et d’Occident.

Il s’agit bien d’une tradition républicaine africaine précoloniale, occultée par la colonisation par crainte des conflits de pouvoir entre le gouverneur et les pouvoirs locaux traditionnels. Mais son avantage est de promouvoir une démocratie de tolérance politique où l’opposition est associée au pouvoir au lieu d’être exclue, une sorte de République solidaire, réunissant les 10 doigts de nos deux mains pour bâtir ensemble l’édifice national au lieu d’opposer les deux poings représentant la majorité au pouvoir excluant l’Opposition du pouvoir, lesquels n’ont jamais réussi à sortir nos Etats subsahariens du sous-développement qui les englue depuis 51 années d’Indépendance déclarée.

Mais la république consensuelle suppose des élections transparentes, acceptées par tous, la vérité des urnes étant l’un des facteurs basiques de toute logique démocratique. Et, une fois ce consensualisme instauré dans nos institutions, la règle du consensus, comme l’a souhaité Nelson Mandela, pourrait redevenir le mode de fonctionnement de toutes les structures dirigeantes des pays africains subsahariens, du gouvernement central jusqu’au niveau le plus décentralisé, la mairie du village. Et l’Afrique Noire contribuera ainsi, de nouveau, à la civilisation de l’Universel, comme le souhaitait Senghor.

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