Alice une Noire au pays des merveilles

Alice Bah Kuhnke, une métisse de 42 ans, originaire de la Gambie, est désormais le nouveau ministre suédois de la Culture et de la Démocratie.

Née d'un père gambien et d'une mère suédoise, Alice est une ex-animatrice de télévision et un des membres fondateurs du groupe de réflexion dénommé Sektor3, une cellule de réflexion suédoise dont l'objectif est, entre autres, d'analyser et de sensibiliser à l'importance des organisations de la société civile.

Alice Bah a grandi à Horda dans la province de Smayland, auprès de sa mère suédoise.

Selon des informations parvenues ce week-end à Banjul, la capitale gambienne, Alice Bah a été nommée au gouvernement en ce début du mois d'octobre 2014.

Michaëlle Jean : "Ma candidature à la Francophonie est le résultat d'une écoute"

 

 

La Canadienne Michaëlle Jean, à Jeune Afrique, le 10 septembre. La Canadienne Michaëlle Jean, à Jeune Afrique, le 10 septembre. © Vincent Fournier pour J.A.

À deux mois du sommet de l'OIF, prévu à Dakar les 29 et 30 novembre, cinq candidats sont en lice. Parmi eux, la Canadienne d'origine haïtienne Michaëlle Jean, qui aspire à devenir la première femme secrétaire générale de l'institution.

Elle cite Aimé Césaire sans notes, use volontiers des anaphores comme ce "moi, arrière-arrière-arrière-petite-fille d'esclaves" devenu célèbre au Québec, admire Toussaint Louverture et René Depestre, son oncle, poète caribéen essentiel.

Michaëlle Jean, 57 ans, a la francophonie dans le sang et elle est aussi la vraie surprise de la bataille feutrée qui se livre en coulisses pour la succession d'Abdou Diouf à la tête de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF). Seule femme parmi les cinq candidats pour l'instant déclarés, cette Canadienne d'origine haïtienne, épouse du cinéaste français Jean-Daniel Lafond et mère d'une fille née en Haïti, est riche d'un parcours unique.

Du Port-au-Prince des sinistres Tontons Macoutes aux ors de Rideau Hall à Ottawa, où elle a officié pendant cinq ans comme gouverneure générale du Canada, en passant par le militantisme féministe et les studios de télévision, cette diplômée en littérature comparée a appris cinq langues, reçu quelques coups et séduit bon nombre de chefs d'État de la planète. Excellente communicatrice avec ce qu'il faut de charme et un certain goût pour la transgression, Michaëlle Jean dégage une énergie dont auraient a priori bien besoin un concept - la francophonie - et une institution - l'OIF - encore largement abstraits aux yeux de la plupart des locuteurs de la langue de Molière, de Senghor et de Stromae.

Ces atouts seront-ils suffisants pour compenser son déficit d'expérience en matière de gestion d'une organisation complexe et pour convaincre le "grand électeur" français, jusqu'ici hésitant ? "En l'absence d'un candidat africain de consensus, Paris devra s'y faire", dit-on dans l'entourage de la candidate. En attendant, Mme Jean fait campagne, avec méthode et le soutien appuyé de son gouvernement. Bruxelles, Paris, Berne, Tunis, N'Djamena, en attendant New York, où elle sera présente en marge de l'Assemblée générale de l'ONU : son agenda de septembre est déjà plein. Et si l'on en juge par le temps qu'elle nous a consacré, pas moins de trois heures, venir rendre visite à Jeune Afrique faisait partie de ces rendez-vous obligés...

Jeune afrique : Pourquoi êtes-vous candidate au secrétariat général de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) ?

Michaëlle Jean : L'OIF n'est pas une découverte pour moi. C'est une organisation que j'ai fréquentée à différents moments de ma vie. En tant que journaliste, puis gouverneure générale du Canada. Durant mon mandat, j'ai reçu à plusieurs reprises l'actuel secrétaire général de l'OIF, Abdou Diouf. Peu après avoir quitté mes fonctions, il m'a nommée grand témoin de la francophonie pour les Jeux olympiques et paralympiques de Londres en 2012. Cette nomination a constitué un gage de confiance. J'ai beaucoup d'admiration pour Abdou Diouf. Il y a entre nous une vraie convergence de vues. Pendant presque deux ans, j'ai pu voir de l'intérieur comment fonctionnait l'OIF. Travailler avec cette équipe a été formidable.

Votre candidature est aussi une décision politique. Qui a fait le premier pas, vous ou Stephen Harper, votre Premier ministre ?

Les encouragements du Canada ont été très clairs. Mais il faut avoir plus qu'une ambition personnelle pour se présenter à un tel poste. Il s'agit d'une affaire de convictions. Lors de mon mandat de gouverneure, j'ai effectué de nombreuses visites d'État, dont dix sur le continent africain. Cela s'est poursuivi quand j'étais chancelière de l'université d'Ottawa et envoyée spéciale de l'Unesco pour Haïti. Avec mes interlocuteurs, notamment en Afrique, nous avons parlé désir d'émergence, accélération de la croissance, renforcement des capacités de production...

J'ai dit à Paul Kagamé que le Rwanda avait toute sa place dans cet espace. Il m'a écoutée.

Et, inévitablement, à chaque fois, on m'interrogeait sur la Francophonie : "Ce serait bien que vous y pensiez..." Et je répondais : "Et vous, que pensez-vous de la Francophonie ? De quelle Francophonie avez-vous envie ?" Cela m'a permis de faire un état des lieux. Ma candidature est donc le résultat d'une écoute : la plupart des chefs d'État que j'ai rencontrés m'ont demandé d'y réfléchir.

Est-il vrai que vous avez convaincu Paul Kagamé, le président rwandais, de maintenir son pays dans l'OIF, alors qu'il voulait en sortir ?

Nous avons eu une longue conversation sur ce sujet en 2009, lors d'un forum international sur la condition des femmes organisé au Liberia par la présidente Ellen Johnson-Sirleaf. Il m'a parlé de ses hésitations. Il était prêt à quitter l'institution. Je lui ai dit que le Rwanda avait toute sa place dans cet espace. Il m'a écoutée.

Lorsqu'on regarde votre site de campagne, on distingue très vite les atouts dont vous entendez jouer. Vous vous présentez comme une candidate de consensus, qui vient du Nord et du Sud, des Amériques, d'Afrique, mais aussi d'Europe...

Oui. Et je le dis d'autant plus que c'est une force qu'on me reconnaît.


Lors du dernier sommet de l'OIF, à Kinshasa, en 2012. © Issouf Sanogo

Vous revendiquez aussi le fait d'être une femme. Le poste de secrétaire général, créé en 1997, a été jusque-là occupé par deux hommes, l'Égyptien Boutros Boutros-Ghali, puis le Sénégalais Abdou Diouf. Le temps des femmes est-il venu pour l'OIF ?

Pourquoi pas ? Les femmes doivent faire partie de l'équation, à tous les niveaux. Nous avons une façon particulière d'aborder les réalités du quotidien et du monde. Tout simplement parce que nous les percevons à travers les combats que des femmes comme moi et d'autres ont menés et continuent de mener. Les femmes sont aujourd'hui incontournables, et je crois que la Francophonie est prête à nommer une femme à sa tête. Ce serait un symbole très fort, un symbole de modernité. Mais attention, être une femme ne suffit pas. Il faut aussi avoir de l'expérience, du contenu, être dans l'action. Ce n'est pas qu'une simple question de genre et de parité.

Troisième atout : vous accordez une importance toute particulière à votre mandat de gouverneure générale et insistez sur le fait qu'il s'agissait d'une fonction de chef d'État et de commandante en chef. On croyait pourtant que c'était là un poste avant tout honorifique et protocolaire...

Le Canada est une monarchie constitutionnelle et une démocratie parlementaire. Depuis 1947, tous les pouvoirs du souverain sont conférés au gouverneur, qui devient commandant en chef des forces canadiennes. Il y a donc un chef d'État en titre, qui est aujourd'hui la reine Élisabeth II, et un chef d'État qui la représente, le gouverneur général. Ce dernier, qui n'a pas de pouvoir exécutif, a un rôle précis : informer, aviser, et prévenir le Premier ministre. Mais aussi impulser des actions. Au cours de mon exercice, certaines de mes actions ont eu un impact très direct sur la société canadienne.

Pour diriger une organisation comme l'OIF, il faut de l'expérience en matière de gestion des ressources humaines, mais aussi de diplomatie et de prévention des conflits. L'avez-vous ?

Tout à fait. Le gouverneur général du Canada gère toute une institution ! Il a son cabinet et plus de 200 personnes autour de lui. Il signe tous les décrets du gouvernement et peut en renvoyer certains, en demandant plus d'explications. Par ailleurs, j'étais commandante en chef quand le Canada a déployé ses troupes en Afghanistan. J'ai donc travaillé avec le chef d'état-major, au plus près des armées, et avec le ministre de la Défense. Que faut-il de plus ?

Mon père, qui dirigeait le collège Saint-Pierre, a été torturé. À sa sortie de prison, il était défiguré, couvert de sang.

Vous êtes née en septembre 1957 à Port-au-Prince, le mois même où le dictateur François Duvalier, dit Papa Doc, a accédé au pouvoir en Haïti. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

Le régime était très dur, c'était un régime barbelé. Chaque mot devait être pesé. Lorsque les gens parlaient en créole, ils utilisaient des onomatopées. Pour un oui ou pour un non, on vous exécutait sur la place publique, ce dont j'ai été témoin. Les gens disparaissaient. Ma mère, enseignante, a été arrêtée et relâchée. Mon père, qui dirigeait le collège Saint-Pierre, a été torturé. À sa sortie de prison, il était défiguré, couvert de sang. Il m'a dit que ce sang n'était pas uniquement le sien. Son compagnon de cellule, qui était un ami, est mort dans ses bras. Son tortionnaire s'appelait Luc Désir, l'un des plus sinistres agents de Papa Doc.

Vos parents étaient-ils engagés en politique ?

À l'époque, il suffisait de penser librement, de s'exprimer, de dire non à un régime qui voulait tout cadenasser, pour être considéré comme un opposant. Et d'un coup, toute votre famille le devenait. À cause de la répression, des dizaines de milliers d'Haïtiens ont dû fuir. Mes parents m'ont toujours dit : "Tu ne pourras jamais être indifférente, ce n'est pas une option. Tu dois toujours avoir un point de vue sur ce qui se passe autour de toi." L'atmosphère est devenue irrespirable, et il a bien fallu choisir l'exil. Cette expérience a défini la personne que je suis devenue.

Vous avez quitté Haïti pour le Canada en 1968, à l'âge de 11 ans...

Oui. Et il a fallu tout reconstruire. Nous habitions dans un petit appartement, dans le sous-sol d'un immeuble à Montréal. Ma mère nous a élevées seule, ma soeur et moi. Il ne lui restait parfois que 25 cents à la fin de la semaine, et elle devait téléphoner à la cantine de l'école pour demander un délai de paiement. Elle est restée très digne, comme ma grand-mère, veuve, qui avait élevé seule ses cinq enfants. C'est de là que nous venons, René Depestre, mon oncle [grand écrivain de la francophonie et Prix Renaudot 1988] et moi. Et non de l'opulence.

Après la chute de Duvalier fils, Bébé Doc, en 1986, vous êtes retournée en Haïti. Dans quel état avez-vous trouvé le pays ?

Il y avait des graffitis partout sur les murs, notamment en créole, alors qu'au moment de mon départ, on ne l'écrivait plus. Les femmes, les journalistes, s'activaient... C'était un foisonnement extraordinaire.

Que pensez-vous de Jean-Bertrand Aristide, cet ancien prêtre catholique qui fut président à plusieurs reprises entre 1991 et 2004 ?

Il a représenté, à un moment donné de l'histoire d'Haïti, un espoir. C'est un prédicateur, il savait donc parler à la population. Beaucoup de gens ont cru qu'il y avait la possibilité de prendre, avec lui, un tournant. Ensuite, est venue l'heure de la déception et des milices, les Chimères. Les mots n'étaient plus rassembleurs, mais incendiaires. On a alors réalisé qu'on ne sortirait pas de trois décennies de dictature du jour au lendemain.

Le 12 janvier 2010, Haïti est ravagé par un terrible séisme qui cause la mort de plus de 230 000 personnes. Comment l'avez-vous vécu ?

Comme un choc majeur. J'étais dans mon bureau de gouverneure générale, à Ottawa. La catastrophe a lieu à 16 h 50. À 16 h 51, je suis prévenue par des aides de camp. Mon réflexe est de joindre tout de suite notre chancellerie en Haïti, sur un portable satellite, pour comprendre la situation. Je contacte ensuite le Premier ministre et le ministre de la Défense. À ce moment-là, il ne peut y avoir de demande formelle d'aide de la part des autorités haïtiennes, car l'État n'est plus là, il n'est nulle part. Mais nous avons quand même déclenché une intervention d'urgence pour rechercher et sauver des gens. C'est ainsi qu'un avion des forces canadiennes a été l'un des premiers à arriver sur place.

Lorsque ce drame éclate, vous occupez le poste prestigieux de gouverneur général depuis septembre 2005. Vous attendiez-vous à cette nomination ?

Pas du tout. En septembre 2005, j'étais journaliste, je travaillais pour Radio Canada, à la télévision publique, depuis plus de dix-huit ans, et préparais ma prochaine saison. Lorsqu'on m'a proposé ce poste, je me suis mise à écrire une liste de noms de personnes que je pensais capables, tout autant que moi, d'occuper ces fonctions. Et je me suis dit : "Pourquoi moi ?" Puis j'ai réfléchi : "Pourquoi pas moi, en effet ?"


Michaël Jean entourée (de g. à dr.) du Gabonais Jean Ping, du Nigérien Goodluck Jonathan,
du Malawite Bingu Wa Mutharika (disparu depuis), de l'Algérien Abdelaziz Bouteflika, du Sénégalais
Abdoulaye Wade, du Sud-Africain Jacob Zuma et de l'Éthiopien Mélès Zenawi (décédé),
au sommet du G8 en 2010. © Simon Hayter/Getty images/AFP

Le fait que vous représentiez une "minorité visible" a-t-il aussi compté dans votre nomination ?

Je l'ignore. On ne me l'a jamais dit comme ça.

Pour autant, n'était-ce pas un coup politique de la part du Premier ministre de l'époque, Paul Martin ?

Je ne crois pas. On m'a toujours dit que j'étais vraiment emblématique de ce qu'est le Canada : un pays moderne, une terre d'accueil. Le Canada contient le monde en lui. Ici, la diversité ne se vit pas comme une problématique, mais comme une force. Et partout où je suis allée, on était étonné de voir une femme née en dehors du Canada avoir de telles responsabilités. J'ai été militante féministe, puis journaliste, j'ai enseigné, je parle cinq langues, ce n'est pas banal. C'est tout cela que j'ai utilisé pour parler au nom de mon pays.

Votre nomination n'a pas fait que des heureux à l'époque. Pour les souverainistes québécois, vous trahissez la cause en acceptant de devenir la représentante de la reine d'Angleterre. Et pour les anglophones, vous êtes une indépendantiste mal repentie. Un vrai dilemme que vous avez dû trancher en publiant un communiqué officiel d'allégeance au Canada !

Tout cela, ces attaques, ces injures, émanaient de petits groupes dont la stratégie consistait à jouer sur une corde très sensible et médiatique. Trouvez-moi un Québécois qui n'a pas, dans son entourage, des amis souverainistes ou fédéralistes. Mon mari et moi n'avons jamais appartenu à un parti ou à un mouvement indépendantiste.

Je n'ai pas été déchue de la nationalité française, je n'y ai pas formellement renoncé non plus. J'ai en quelque sorte été suspendue de cette nationalité.

Il n'empêche, vous avez dû donner un gage précis : renoncer à votre nationalité française.

Oui. Mon mari et ma fille sont franco-canadiens et j'ai obtenu la nationalité française quelques mois avant d'être nommée au gouvernorat général. S'il n'y avait pas eu cette nomination, la question ne se serait jamais posée. Mais il a bien fallu trancher, non pas parce que certains journalistes se sont emparés de l'affaire, mais parce que la commandante en chef des armées ne pouvait être sous deux bannières. Après consultation avec le Premier ministre canadien, mon cas a fait l'objet d'un examen inédit à Paris : je n'ai pas été déchue de la nationalité française, je n'y ai pas formellement renoncé non plus. J'ai en quelque sorte été suspendue de cette nationalité.

Votre mandat de gouverneure générale a pris fin en 2010. Souhaitiez-vous être reconduite ?

Si le Premier ministre avait soulevé cette question avec moi, il y aurait eu matière à réflexion. Il ne l'a pas fait et je ne vois pas où est le problème : un seul gouverneur a fait deux mandats, dans l'histoire du Canada, et il est décédé au cours du second. C'est presque la norme d'en faire un seul.

Si vous êtes élue, que comptez-vous faire pour redynamiser l'OIF ?

L'OIF est une institution solide. Aujourd'hui, l'ONU, l'Union africaine et la plupart des organisations se tournent vers elle lorsqu'il y a des actions à mener en faveur de la démocratie, pour accompagner des processus électoraux et réfléchir sur les crises, notamment en Afrique. L'OIF répond toujours présent. Et il faut reconnaître le travail accompli par Abdou Diouf, qui a su lui donner des objectifs, des documents de référence, une crédibilité sur le plan international. C'est une organisation extrêmement bien gérée, avec une administration exemplaire. Elle n'est pas du tout sclérosée, loin de là. C'est sur ces fondations qu'il faut désormais développer une vraie stratégie de Francophonie économique.


La gouverneure générale et le président Barack Obama, à Ottawa, le 19 février 2009.
JIM WATSON / AFP

Le numéro deux de l'OIF, l'administrateur Clément Duhaime, est canadien, tout comme vous. Si vous êtes élue, il faudra donc qu'il démissionne alors que son mandat court jusqu'en 2018. Avez-vous évoqué ce sujet avec lui ?

Le secrétaire général a la responsabilité de nommer l'administrateur. Il est clair qu'il faudra veiller à maintenir un tandem Nord-Sud à la tête de l'institution. De cela, l'administrateur actuel est tout à fait conscient. Il aura un rôle important à jouer dans le choix de son successeur et dans la période de transition qui suivra.

Avez-vous déjà un nom en tête pour lui succéder ?

J'ai souvent eu l'occasion de rencontrer des individus qui ont les compétences requises. Dont, bien sûr, bon nombre d'Africains. Vous comprendrez que je n'en dise pas plus.

Si les chefs d'État des pays africains membres de l'OIF parvenaient à se mettre d'accord sur un candidat unique, maintiendriez-vous votre propre candidature ?

Évidemment. Et qui vous dit que ce consensus ne pourrait pas se faire autour d'une candidate d'un pays du Nord ?

La France vous soutient-elle ?

Le gouvernement canadien et moi-même avons notre propre idée là-dessus.

Quelle est-elle ?

Je ne vous le dirai pas. La nomination du secrétaire général de l'OIF est une décision qui va être prise par les chefs d'État et de gouvernement, de manière consensuelle. Il faut respecter ce processus.

Connaissez-vous vos concurrents actuels ?

J'ai rencontré Henri Lopes une seule fois je crois, à Paris. Je n'ai pas encore eu le plaisir de rencontrer les autres.

Qu'est-ce qui vous fait courir, vous, l'arrière-arrière-arrière-petite-fille d'esclaves de Saint-Domingue ?

Il y a d'abord un héritage. Je suis dans le prolongement d'une histoire. Puis le courage, les convictions, les valeurs, les droits, les libertés et, surtout, la responsabilité. Toute ma vie j'ai vécu avec le sens de la responsabilité, que j'ai reçu de mes parents. Et puis je crois en la Francophonie. C'est un espace extraordinaire grâce auquel on peut montrer au monde ce qu'il est possible d'accomplir lorsque nos efforts sont fédérés. Et il ne s'agit pas là de mots, mais de réalité.

Propos recueillis par François Soudan et Haby Niakate

Jeune Afrique

 



Thuli Madonsela, la Dame de fer sud-africaine qui ose réclamer des comptes au président

Seule face à tout l'appareil d'Etat, la médiatrice sud-africaine Thuli Madonsela incarne aux yeux de nombres de ses compatriotes les valeurs de la jeune démocratie fondée par Nelson Mandela, depuis qu'elle a engagé un implacable bras de fer contre le président Jacob Zuma lui-même.

L'affaire qui fait de cette femme de 51 ans une héroïne des journaux libéraux et des réseaux sociaux est la rénovation de la résidence privée du chef de l'Etat, aux frais du contribuable, pour un montant de 24 millions de dollars. Sous couvert de travaux de sécurité, l'architecte a construit une piscine, un amphithéâtre, un enclos pour le bétail et... un poulailler. 

Mme Madonsela a non seulement dénoncé le scandale, dans un rapport explosif, mais elle a sommé le chef de l'Etat de rembourser les sommes indûment dépensées. Et elle s'attire désormais les foudres du gouvernement, du parlement et de l'ANC, le tout-puissant parti au pouvoir.

Dotée du titre officiel de "Public Protector", cette mère de deux enfants, au calme et à la détermination impressionnants, dirige les services du médiateur, chargés d'enquêter sur "les plaintes déposées contre les agences ou responsables du gouvernement" en matière de droits de l'homme, de corruption, d'abus de biens sociaux, etc.

Elle n'a pas de pouvoir coercitif et ne peut qu'émettre des recommandations. Mais sa rigueur et son courage font désormais l'admiration au-delà des frontières de l'Afrique du Sud. 

"Thuli Madonsela est un exemple et une source d'inspiration pour ce que doivent être les hauts fonctionnaires en Afrique. Sa capacité à dire la vérité au pouvoir et à s'attaquer à la corruption au plus haut niveau est hors du commun", a dit d'elle l'ancien gouverneur de la banque centrale nigériane Lamido Sanusi, lorsque le magazine Times l'a placée cette année dans sa liste des 100 personnalités les plus influentes dans le monde.

- Traînée dans la boue -

Depuis la publication de son rapport, en mars, le président et sa majorité font bloc et rejettent toute accusation d'abus de biens publics. 

En août, Mme Madonsela a donc saisi le parlement et sommé Zuma d'expliquer publiquement pourquoi il ne devrait pas rembourser. Et le 21 août, un groupe de députés populistes a provoqué un incident à l'Assemblée et l'évacuation de l'hémicycle en criant au président, lors d'une séance de questions: "Rends l'argent, rends l'argent".

Depuis l'ANC s'est déchaîné contre elle, l'accusant d'avoir "en permanence l'intention de discréditer le parti et ses dirigeants". 

En pleine tempête, Mme Madonsela a convoqué la presse jeudi: "Même si le parlement n'est pas content, l'hystérie et traîner les gens dans la boue ne sont pas les bonnes méthodes", a-t-elle dit, de son ton posé, porté par une voix d'une étonnante douceur chez cette Dame de fer africaine.

Née dans une famille modeste, dans le township de Soweto, aux portes de Johannesburg, à une époque où les Noirs n'avaient aucun droit dans le pays, formée au droit constitutionnel, elle a modestement mais personnellement participé à l'élaboration de la très libérale Constitution post-apartheid, comme conseiller technique du comité de rédaction.

Aujourd'hui, elle personnifie les valeurs d'honnêteté et de rectitude portées par le premier président noir du pays, Nelson Mandela, à la chute de l'apartheid en 1994.

Beau parcours pour une femme qui avoue avoir terriblement manqué de confiance en elle dans sa jeunesse. Dans une lettre fictive à l'adolescente qu'elle fut à 16 ans, publiée par un magazine en 2012, elle s'écrit à elle-même: 

"Je sais que tu es mal à l'aise dans la vie, en proie au sentiment tenace de ne pas être aimée, et laide. Cela vient peut-être du fait d'avoir été moquée pour ton gros nez (...) Avoir deux soeurs toujours admirées pour leur beauté ne t'a pas non plus aidée". 

Mais, poursuit-elle: "Tes craintes de ne pas pouvoir être aimée étaient infondées. Tu as été aimée et soutenue au-delà de toute mesure tout au long de ta vie". 

Aimée et soutenue, Thuli Madonsela l'est plus que jamais, en tout cas par tous les Sud-Africains qui placent en elle leurs espoirs de voir leur jeune démocratie devenir un solide Etat de droit.

Slate Afrique

"Fessemania" : l'avant-garde de l'arrière-train africain

 

L'oeil de Glez. L'oeil de Glez. © Glez

Les tenants de l’ordre esthétique mondial ont décidé que les grosses fesses étaient désormais à la mode. L’Afrique n’a pas attendu leur diktat…

Plus personne ne doute de la capacité de l’Afrique à imposer ses goûts au monde. Dans le domaine vestimentaire, les Camerounaises Rahmée Wetterich et Marie Darouiche font un tabac en Allemagne avec leur "Noh-Nee", ce modèle de robe traditionnelle bavaroise agrémentée de pagnes africains. Dans la production musicale, il est de bon ton de croiser ses vocalises avec la Camerounaise Irma ou la Nigériane Asa. Il ne restait plus à l’Afrique qu’à imposer ses canons de beauté, notamment les formes callipyges éloignées des traditionnels mannequins efflanqués.

"Nous sommes entrés dans l’ère du gros derrière", titrait récemment Vogue, la référence du goût entériné. Le magazine américain annonçait ainsi une véritable révolution dans le monde de la mode occidentale, univers dont la fesse rebondie était jusque-là bannie. Les guérilleros fessus de cette nouvelle idéologie corporelle sont les chanteuses américaines Jennifer Lopez, Beyoncé, Nicky Minaj, la rappeuse australienne Iggy Azalea ou encore Kim Kardashian, la star de téléréalité devenue d’autant plus influente qu’elle vient d’épouser Kanye West. Les infographistes spécialistes du logiciel Photoshop devraient donc apprendre à bomber les popotins plutôt qu’à les atrophier…

>> Lire aussi : Le bal des faux-culs

La tendance évoquée par "Vogue" n’est pas qu’esthétique. La revendication des gros fessiers truffe désormais les lyrics de chansons plus ou moins triviales. Au point que ça devient une obsession. Dans "Bang Bang", l’anglaise Jesse J chante des paroles que se seraient traditionnellement réservées les plus machistes des rappeurs : "Ses fesses sont comme une Cadillac". "Oh mon Dieu, regarde son cul", répète Nicki Minaj dans le titre "Anaconda". Quant à Jennifer Lopez et Iggy Azalea, c’est par deux –comme les fesses– qu’elles se font mobilisatrices : "Si tu aimes les grosses fesses, lève les bras !", lancent-elles dans "Booty". Les chanteuses ont donc pris les manettes d’une glorification jusque-là masculine et grotesque de la croupe féminine. On se souvient des dizaines de fesses qui parsemaient le décor du vidéo-clip de "Can’t Believe It" des rappeurs Flo Rida et Pitbull.

L'acte à la parole

Désinhibées, les nouvelles égéries de l’arrière-train joignent l’acte à la parole avec un usage récurrent du "twerking", cette acrobatie d’arrière-train vibrionnant, danse qui choque une partie de la prude Amérique. À bien y regarder, le "twerking" est vieux comme le monde. Ou plutôt vieux comme l’Afrique. Tout du moins vieux comme les choristes de Fela Anikulapo Kuti, voire comme les danseuses traditionnelles du "kigba", cette chorégraphie ouest-africaine qui consiste à provoquer des collisions de fessiers. Les canons de beauté africains célèbrent, depuis longtemps, la générosité des postérieurs. Et tant pis si les occidentaux masquaient, jusque-là, leur désir par de la moquerie, comme ce fut le cas lors de l’exposition foraine de la callipyge Vénus Hottentote, au début du XIXe siècle.

En Afrique de l’Ouest, on ne dit pas "être gros", mais "être en forme". Une femme grêle suscite des rumeurs de maladie, tandis que sa voisine corpulente attire les regards ; parfois même les regards de jurés dans des élections de "miss ronde" où le poids minimum des candidates est de 90 kilos. Alors on rembourre sa jupe avec des chiffons, pour simuler les convoités “pistolets”. On se gave de lait de chamelle ou de produits destinés à engraisser le bétail, notamment à base de cortisone ou de psychotropes…

Décomplexer les fessues occidentales pourrait encourager l’obésité galopante dans la moitié nord de la planète, alors que les célèbres promotrices des gros derrières continueront d’être encadrées par des diététiciens, misant moins sur l’engraissement que sur la chirurgie et ses implants fessiers.

En attendant, si la grosse fesse est africaine et si l’Occident s’y est mis, on comprend mieux l’empressement du groupe pornographique "Penthouse" à lancer en Europe sa chaîne "Penthouse black" dont les fictions sont interprétées à 80% par des comédiens noirs. Pas sûr que l’occident ait retenu ce qu’il y a de plus raffiné dans l’apologie africaine du galbe fessier…

 

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Par Damien Glez



Jeune Afrique

Massacres de Womè : l'odyssée de Cynthia

Cynthia, une rescapée de la tuerie témoigne: « J’ai vu des gens arriver au loin avec des machettes et des lance-pierres »

Mardi après-midi, une délégation d’une quinzaine de personnes s’est rendue à Womé, sous-préfecture de la région de N’zérékoré, dans le sud-ouest de la Guinée Conakry. Parmi eux, des représentants du personnel de santé de l’hôpital de N’zérékoré, un pasteur, des représentants de l’État guinéen et plusieurs journalistes venus couvrir l’opération. L’objectif de la délégation : informer sur les risques d’une propagation du virus Ebola dans une région qui connaît un regain d’épidémie ces deux dernières semaines.

« Quand nous sommes arrivés à Womé, nous avons été bien accueillis par la population. Le gouverneur de la région de Nzérékoré a d’abord fait un discours en français pour exprimer la détermination de la Guinée à vaincre le virus Ebola. Puis, un interprète a traduit ses propos en langue locale à la foule. Au bout de quelques minutes, une personne s’est levée et a dit dans la langue locale : « C’est vous qui nous amenez Ebola ! Vous allez nous abandonner « et il y a eu une clameur. Les autorités ont essayé de reprendre la parole pour calmer les gens. Mais, immédiatement, on a reçu une pluie de pierres. J’ai vu des gens arriver au loin avec des machettes et des lance-pierres. Tous les membres de la délégation ont pris leurs jambes à leur cou pour s’enfuir.

C’était chacun pour soi : certains ont réussi à s’enfuir avec leur véhicule, ils ne se sont pas préoccupés de moi [des véhicules ont été caillassés avant de réussir à s’enfuir, notamment celui du gouverneur et du préfet, ndlr]. J’étais terrorisée, et j’ai couru aussi loin que j’ai pu pour me cacher dans un buisson. Ça a été de très longues heures d’angoisse à attendre, les yeux rivés sur mon téléphone portable, à la recherche de réseau pour prévenir mes proches. Au milieu de la nuit, j’ai réussi à envoyer un texto pour leur dire qu’il s’était passé quelque chose de grave à Womé, mais que j’étais vivante. Je leur ai indiqué que l’endroit où j’étais cachée. Ils ont réussi à venir me chercher et je suis rentrée saine et sauve mercredi à Nzérékoré.

Derrière moi, j’ai laissé des amis, sans pouvoir les aider. Ceux qui s’en sont pris à la délégation n’ont fait aucune distinction entre médecins, journalistes ou politiques : pour eux, nous étions tous venus pour les contaminer. « 

Cynthia a effectivement échappé au pire : jeudi 18 septembre, les autorités guinéennes alertées sur la gravité de l’événement ont retrouvé sept corps sans vie dans une fosse commune, dont certains présentent des blessures à coups de machette. Parmi eux notamment, le sous-préfet de Womé, le chef de la santé régionale, et trois journalistes. 21 personnes ont été blessées et deux personnes sont toujours portées disparues.

« Des SMS disent qu’Ebola est une invention du gouvernement guinéen »

Plusieurs cas d’opposition virulente à des actions de sensibilisation ont eu lieu dans la région de Guinée forestière ces dernières semaines, mais c’est la première fois qu’une rébellion de la population fait des morts. Jeudi18 septembre, le Premier ministre guinéen a condamné avec « la plus grande fermeté [cet] acte de cruauté intolérable et injustifiable « et annoncé l’ouverture d’une enquête de police. Six personnes auraient déjà été interpellées.

Nixon (pseudonyme) connaissait bien un des journalistes stagiaires d’une radio locale qui a été tué lors de la couverture de l’événement.

« Rien ne laissait présager que cette descente à Womé pouvait être dangereuse : ce n’est pas un village à risque. C’était cependant la première fois depuis l’épidémie d’Ebola qu’une délégation se rendait là-bas pour appeler la population à la vigilance à cause de la recrudescence de cas dans la région [des actions de sensibilisation avaient déjà eu lieu auparavant, mais auprès des instances religieuses, ndlr].

Le problème, c’est que la désinformation bat son plein dans la région : depuis plusieurs semaines, des SMS circulent sur les téléphones portables pour dire qu’Ebola est une invention du gouvernement guinéen pour décimer la population de Guinée forestière. Les habitants de ces zones rurales n’ont pas du tout confiance dans les représentants politiques. »

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste aux Observateurs de FRANCE 24.