Nicki Minaj, plurielle de majesté

Nicki Minaj lors des MTV Video Music Awards à Inglewood (Californie), le 24 août 2014.

Nicki Minaj, c’est d’abord un « flow », ce style unique de scansion qui départage les héros du rap et le vulgum pecus. Celui de la jeune femme, 32 ans, est impérial, mordant, acrobatique. Sa torride participation en 2010 au titre Monster, de Kanye West, suivi d’un premier album au succès fulgurant, Pink Friday, lui a valu d’être consacrée « rappeuse la plus influente de tous les temps » par le New York Times. Nicki Minaj est la première femme à entrer dans le sacro-saint du rap américain, parmi les mieux payés, les plus fameux – en 2014, elle est onzième du classement Forbes de la richesse par le hip-hop, dominé par des hommes d’affaires aguerris comme P. Diddy, Jay-Z et Dr Dre.

Pink Print, son troisième album, vient de paraître, marqué en couverture de l’empreinte digitale, rose, de la prétendante au trône. L’opus avait été annoncé dès l’été par des singles à succès, tels les polémiques Anaconda, vulgaire par principe, ou Only, hypersexuel, accompagné par d’un premier clip jugé scandaleux (un film d’animation à l’imagerie empruntée au Troisième Reich), et d’un second, officiel celui-ci, où l’excellente réalisatrice Hannah Lux Davis l’a imposée en veuve noire, dominatrice. Aux pieds de Minaj, ses collègues masculins : Drake, Lil Wayne, Chris Brown.

Pink Print est à la hauteur des espérances. En seize titres (plus six sur l’édition de luxe), à commencer par All Things Go, évocation de l’assassinat en 2011 à Brooklyn de son cousin Nicholas Telemaque, l’album prend l’industrie du hip-hop à revers. Avec talent, il dévoile une Nicki Minaj chanteuse R & B, objet de titres à part, tel I Lied, hymne à l’amour composé après sa séparation d’avec son complice en musique et boyfriend, Safaree Samuels, dont elle aurait, selon le site américain TMZ, détruit la « Benz » (Mercedes) à coups de batte de base-ball. Bien campé dans le hip-hop contemporain, Pink Print propose, outre les hommes précités, de nombreux invités – Beyoncé, Ariana Grande, Meek Mill… Chaque titre est écrit et produit à la découpe, somme de mots et de sons additionnés par une dizaine d’intervenants, remixés par des machines multiples, seconde après seconde.

« Cindy Sherman du rap »

Nicki Minaj modifie sa voix, passe de l’aigu au blues rocailleux, prend l’accent cockney, rit à gorge déployée ou lance des youyous. Dans cet exercice de maîtrise de l’hystérie, Nicki Minaj est une sorcière en arc-en-ciel. Elle met son art au service de l’enfant lunatique qui l’habite. Le New York Times, encore, l’a qualifiée de Cindy Sherman du rap, en référence à la photographe qui multiplie les autoportraits, déguisée sous une kyrielle d’identités fantasques.

La jeune femme change de perruque comme de chemise, et cultive l’opacité idéologique avec ses avatars – Cookie, Harajuku Barbie, Nicki Teresa, Rosa, Roman Zolanski « le démon qui est en elle » – à l’instar de Slim Shady, le double malfaisant et torpilleur d’Eminem. Fille d’un père alcoolique, drogué, violent, la gamine, explique-t-elle, s’échappait des guerres domestiques en s’inventant des personnages. Le grand public américain a pu se familiariser avec la rappeuse depuis son apparition dans le jury d’American Idol (équivalent de « La Nouvelle Star ») ; mais, pour le reste de l’humanité, elle a imposé comme point fixe son fessier, brandi comme une arme antimachiste – le clip Anaconda, aux accents saphiques, met le rappeur canadien Drake à la torture, l’objet du désir placé littéralement sous son nez, avec interdiction d’y toucher.

Nicki Minaj s’est envolée dans l’univers du rap grâce à l’appui du label de La Nouvelle-Orléans Young Money Entertainment, fondé par le bad boy du rap sudiste, Lil Wayne, roi de l’univers des « grilz » dentaires, des pendentifs de diamants, du sexe outrancier, de la codéine diabolique. « L’hypersexualisation du business », selon elle – que l’on retrouve sur tout le continent américain, funk brésilien compris –, l’a amenée à vampiriser la figure de la « bitch », la pute, ainsi transformée en « independant bitch », pute sans complexe, forte et autonome, clé de voûte d’un nouveau féminisme, du spectacle de la féminité et des « culs nègres » (paru en mars, le single Lookin Ass Nigga, assorti d’une photo de Malcom X, a fait scandale).

Grossière

On la juge grossière, elle s’en défend : un homme qui baise est un héros, une femme, une traînée, explique-t-elle en substance. A la femme, on demande d’être tout et son contraire, et c’est épuisant d’être en permanence clouée au pilori. « La liberté d’esprit des femmes a été volée par les réseaux sociaux », déclarait-elle en novembre au mensuel V Magazine. Ce qu’elle partage avec la star planétaire Rihanna, c’est un profond vague à l’âme qui prend les jeunes filles d’aujourd’hui aux tripes, quand bien même elles se lissent les cheveux comme des Indiennes d’Amazonie, se rembourrent les soutiens-gorge, se renforcent le popotin comme si elles « en avaient ».

Comme Rihanna, qui est Barbadienne, Nicki Minaj vient du sud des Caraïbes. De son vrai nom Onika Tanya Maraj, elle est née le 8 décembre 1982 à Port of Spain, capitale de l’île de Trinidad-et-Tobago, siège d’un fameux carnaval. Elevée par sa grand-mère, elle fut transplantée à l’âge de cinq ans dans le Queens new-yorkais. A une époque où les Afro-Américains cherchent leurs racines par ADN interposé, les réseaux sociaux notent que Maraj est un patronyme d’origine hindou (« Marahadja ») – une partie de la famille paternelle serait arrivée d’Inde au XIXe siècle. La couverture de V Magazine, réalisée par le photographe de mode Mario Testino et où elle pose en caryatide, est titrée « The Royal Minajesty Returns » (« Le Retour de Sa Minajesté royale »). Manque l’éléphant.

Pink Print, 1 CD Cash Money Records/Universal Music. mypinkfriday.com



"Homme" de l'année : Awa Marie Coll Seck !

Elle s’est retrouvée en première ligne dans la lutte contre la plus terrible épidémie qu’a connue l’humanité en ce début de millénaire. Face au spectre de ce terrible fléau (6 841 morts, sur 18 464 cas enregistrés, d’après le dernier bilan fait par l'Organisation mondiale de la santé, ce lundi 15 décembre 2014), elle s’en est sortie haut la main. Et c’est avec sa blouse blanche de praticien, qu’elle a enfilé comme un treillis militaire, qu’Awa Marie Coll Seck est venue à bout, troublée mais sereine,  de la propagation du virus Ebola au Sénégal.

Face à l’apparition d’un premier cas importé de la Guinée Conakry, le 26 août 2014, le Sénégal est sorti de la zone rouge en l’espace de trois semaines. Aussi vite que la maladie a été identifiée, un traitement a été élaboré et le virus neutralisé. Awa Marie Coll, en bon commandant de bord, a pu mettre un dispositif efficace, une communication offensive, mais rassurante, pour empêcher les populations de céder à la panique.

Les soixante-dix personnes en contact avec le patient infecté ont vite été identifiées et placées sous contrôle médical. Heureusement, aucune d’entre elles, n’a été déclarée positive.

Avec Awa Marie Coll Seck, aujourd’hui, l’espoir d’éradiquer la pandémie est permis. Au moment où la maladie fait rage en Afrique Occidentale, particulièrement au Libéria, en Sierra Léone et en Guinée, atteignant le Mali et traversant même les frontières africaines jusqu’en Espagne et les Etats-Unis, le Sénégal a su, grâce à l’engagement de son ministre de la Santé et de son équipe, prendre les dispositions idoines pour barrer la route au virus hémorragique. Une bonne gestion de cette pandémie qui a poussé les Etats-Unis à envoyer équipe de chercheurs américains au Sénégal pour s’imprégner du modèle Coll Seck, devenu un cas d’école à travers le monde, si l’on se fie aux explications du Docteur Abdoulaye Seck, conseiller technique  n°2 du ministère de la Santé.  Chauvin, me diriez-vous, mais une expérience exceptionnelle pour un médecin ! A faire pâlir de jalousie les autres fils d’Hippocrate.

Une femme simple

Malgré son expertise et ses résultats éloquents, la ministre de la Santé est une femme simple, au style classique. Pas plus haute que trois pommes, cette ancienne joueuse internationale de basket a l’engagement et la détermination en bandoulière. Elle est de la race de ceux qui ont choisi la médecine pour ne plus voir mourir, impuissante, des proches. 

Née le 1er  mai 1951, Awa Marie Coll Seck a blanchi sous le harnais de la médecine. Devenue tour à tour doctorante d’Etat en médecine, chercheuse diplômée en bactériologie-virologie et en maladies infectieuses et tropicales à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, elle est, de 1996 à 2001, responsable de département à l’Onusida à Genève. 

Grâce à ses nombreuses formations en méthodologie de la recherche et en pédagogie à Dakar, Libreville et Bordeaux, elle devient, à seulement 33 ans, la première femme agrégée de médecine au Sénégal et l’une des pionnières en Afrique francophone. 

En 1989, elle est nommée professeur titulaire de la chaire de maladies infectieuses à l'université de Dakar et chef du service des maladies infectieuses au Centre hospitalier universitaire de Fann. 

De 1989 à 1996, elle est responsable du groupe clinique-counseling du Comité national de lutte contre le sida (Cnls). À ce titre, elle coordonne les activités de prise en charge médicale et psychosociale des malades du sida, dont elle a diagnostiqué le premier cas au Sénégal en 1986, ainsi que la formation des personnels de la santé et de l’action sociale en matériel de Mst/Sida. 

Pendant cette période, elle est également membre du comité directeur du Programme de lutte contre le paludisme du Sénégal (1994-1996) et membre de l’équipe-pays de l’Oms Sénégal (1993-1994).

Démise par Wade pour «défaut de militantisme»

En mai 2001, elle est appelée par le président Abdoulaye Wade pour occuper, pour la première fois, le poste de ministre de la Santé et de la Prévention. Très vite, les résultats suivent. Grâce à son action, de nombreuses réformes institutionnelles ont été réalisées dans les domaines de la santé, notamment la réforme hospitalière, le programme élargi de vaccination, la lutte contre le paludisme, le sida, les maladies non transmissibles, la santé des personnes du troisième âge, la motivation du personnel, la gestion financière, la contractualisation et les relations avec les partenaires. 

On lui reconnait ses mérites et la missionne pour partager son expérience. Elle garde, partout, son style et surtout ses distances. On ne lui colle pas d’étiquette politique. Awa Marie Coll Seck n’adhère à aucun parti et n’accepte pas de militer. Elle aime sa corporation et a fait le vœu sacro-saint de garder son indépendance. Ca passe mal !

Malgré la pression pour qu’elle rejoigne la grande prairie bleue (le Pds), le médecin refuse de se plier. Elle n’est pas un béni-oui-oui. Résultat : elle est démise de ses fonctions, en même tant que le général Mamadou Niang, alors ministre de l’Intérieur, non pas pour insuffisance de résultats, mais pour «défaut de militantisme».

Awa Marie Coll Seck s’en va et rejoue son combat humanitaire contre le paludisme, sans tambours ni trompettes. Neuf ans plus tard, elle est de retour. Depuis avril 2012, Awa Marie Coll Seck enfile à nouveau sa blouse blanche, au service du ministère de Santé et de l’action sociale.

En deux ans, beaucoup de premiers ministres et de ministres ont perdu leur maroquin, mais la ministre de la Santé reste solidement ancrée à son poste. Signe de la confiance que lui témoigne le chef de l’Etat, Macky Sall. Mais son vrai mérite, Awa Marie Coll Seck ne le doit qu’à son modèle. A son image : sobre et serein. Son sacerdoce, c’est de guérir les corps et soigner les esprits. Quoi de mieux ? Chapeau !

La santé, un grand corps malade

Toutefois, le combat gagné contre Ebola cache mal les maux du secteur de la santé au Sénégal. En dépit des efforts consentis par le ministère de la Santé pour améliorer leurs services, de nombreuses difficultés gangrènent le secteur. D’abord, la question des ressources humaines compétentes et en nombre suffisant dans les différentes spécialités s’est toujours posée dans le secteur de la santé. 

Aussi bien qu’en pédiatrie, gynécologie, neurologie, obstétrique, etc., le problème est le même à tous les niveaux. Et se pose avec acuité en milieu rural et dans la plupart des structures hospitalières régionales où il existe un réel déséquilibre quant à la politique de recrutement qui ne répond pas toujours aux besoins réels des structures et la répartition géographique du personnel. Les zones enclavées souffrent d’un déficit chronique de personnel.  

A cela s’ajoutent, la disponibilité de ressources humaines de qualité, des infrastructures, d’équipements adéquats et l’accessibilité des services de santé surtout en cas d’urgence du fait parfois des longues distances ou du refus de certaines structures de prendre en charge les patients qui se retrouvent ballotés d’hôpital en hôpital. Sans parler de l’accueil du personnel soignant longtemps décrié ou encore de l’accompagnement et l’alimentation qui font souvent défaut dans les services sanitaires.

Les différentes réformes mises en place pour faire décoller le secteur peinent à prendre forme, notamment en ce qui concerne la prise en charge des indigents, c'est-à-dire les malades qui sont dans l’impossibilité de payer le minimum de frais. Au Sénégal, la Loi n° 62-29 du 16 mars 1962 stipule que la prise en charge de l’hospitalisation des malades indigents incombe à l’État. 

Mais, bien souvent ces  personnes démunies se retrouvent face à « un mur d’exclusion » et ont du mal à accéder aux services sanitaires de base. Car,  la prise en charge des indigents occasionne des dettes que l’Etat met du temps à rembourser aux hôpitaux, qui n’acceptent plus les certificats d’indigence.

Toutefois, l’adoption de la couverture maladie universelle (Cmu) en 2013 semblait soulager les populations. La nouvelle politique sociale garantit l’accès gratuit à des soins de qualité aux enfants de 0 à 5 ans, la gratuité de la césarienne et l’application du plan sésame qui offre aux personnes du 3e âge l’accès aux soins. Sauf qu’elle présente beaucoup d’incongruités. 

La gratuité des accouchements ne concerne que les postes et les centres de santé, alors que la césarienne n’est prise en charge que dans les centres de santé à soins obstétricaux d’urgence et les hôpitaux, à l’exception de Dakar. 

Quant au plan sésame, du fait de l’absence de certains mécanismes de contrôle, bon nombre de retraités font fi de leur statut qui les couvre à près de 70% pour faire supporter entièrement les charges à l’Etat. Ce qui n’est pas sans conséquence dans les procédures de remboursement qui affectent les hôpitaux déjà touchés par de graves problèmes financiers. Des sentiers sur lesquels, on attend encore Awa Marie Coll Seck.

Source : seneweb

 

Les noces barbares de Daech

 

Elles seraient 4 000 femmes yézidies enlevées, violées et réduites en esclavage par les djihadistes de l'Etat islamique. " Nous préférons mourir ", supplient-elles

 

agrandir la taille du texte
diminuer la taille du texte
imprimer cet article
Classer cet article

Elle se souvient des premiers appels de numéros inconnus sur son téléphone portable. C'était à l'aube du 3  août et elle dormait encore, dans sa grande maison d'un quartier chic d'Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Elle n'a pas tout de suite répondu mais quand elle a vu les appels se succéder, elle a pressenti une urgence et décroché avec anxiété. " Des combattants de Daech prenaient d'assaut tous les villages yézidis de la région du Sinjar, au nord-est de l'Irak. Des femmes m'appelaient dans une panique totale. Et ce qu'elles disaient était effroyable. "

A travers le combiné, Vian Dakhil a entendu, pétrifiée, des hurlements, des coups de feu, des sanglots, des menaces. Elle a compris qu'un massacre à grande échelle se produisait. Que les hommes étaient exécutés et les femmes capturées, triées par âge et emportées dans des bus vers des destinations inconnues. Les appels s'interrompaient brutalement mais d'autres surgissaient, d'un village, puis d'un autre. Une, deux, dix femmes terrorisées téléphonaient en cachette, en un réflexe ultime, à la seule députée yézidie du Parlement irakien, âgée de 43 ans." Pendant ma campagne électorale, j'avais souvent donné mon numéro de portable aux femmes. J'avais promis que je serai toujours là pour elles. " Elles s'en étaient souvenues.

En quelques heures, la nouvelle s'était répandue en Irak et dans le reste du monde. Des dizaines de milliers de yézidis de tous âges fuyaient la violence islamiste en cherchant refuge, sous une chaleur caniculaire, vers les massifs désolés du mont Sinjar. Leur situation était catastrophique et des appels pour les sauver s'élevaient du monde entier. Mais des femmes emportées par Daech (acronyme arabe de l'Etat islamique), on ne savait rien encore. Où étaient-elles passées ? Pourquoi les combattants s'étaient-ils encombrés de tant de prisonnières quand leur objectif avoué était d'éradiquer les yézidis, cette minorité religieuse kurdophone dont les souvenirs remontent à l'arche de Noé et que les islamistes qualifient d'" infidèles " ?

" Venez nous libérer "

C'est alors que Vian Dakhil a reçu un premier appel de Mossoul, la deuxième ville d'Irak sous le contrôle des islamistes depuis le mois de juin. Un appel furtif, affolé, d'une jeune fille qui se trouvait au milieu de centaines de femmes et d'enfants tout juste débarqués dans la prison Badush, entassés les uns contre les autres, privés d'air, d'eau, de nourriture, ignorant tout du sort qui leur serait réservé. Puis une autre a téléphoné : " Les hommes de Daech viennent se servir ! Ils choisissent les filles qui leur plaisent et les prennent de force. Ils les tabassent si elles résistent, ils les traînent par les cheveux ! " Vian Dakhil restait agrippée à son portable." Je me doutais bien qu'il ne s'agissait pas d'arrestations politiques. " Et les appels ont continué, confirmant ses pressentiments les plus sombres : " Les filles sont revenues ! Elles ont été violées ! " Les voix se sont faites implorantes : " Vous savez où nous sommes ! Venez nous libérer ! "

Pendant des jours, la députée a multiplié les appels à l'aide, s'est adressée aux ambassades et aux chancelleries, s'est rendue au Parlement de Bagdad pour supplier, en pleurs, le président et ses collègues de tout faire pour venir en aide aux yézidis. La vidéo de son intervention a fait le tour du monde et renforcé son image d'icône du peuple yézidi peu de temps avant qu'elle ne soit grièvement blessée dans le crash d'un hélicoptère qui apportait de l'aide aux réfugiés du mont Sinjar. Mais comment faire pour libérer les femmes dans une zone entièrement contrôlée par Daech ? " J'ai reçu alors de la prison une demande inouïe émanant de plusieurs femmes :Demandez à l'armée de bombarder le site ! Nous préférons mourir ! Comme je les comprenais ! Alors en tant que parlementaire, j'en ai fait la demande officielle, soutenue par de nombreuses familles. C'était fou, irréalisable. Mais j'assume. Mieux valait des martyres au ciel plutôt que des esclaves. "

Elle se tient bien droite dans la salle de réception de sa maison d'Erbil, le cheveu libre, auburn, et le regard contredisant l'impression de fragilité qui émane de sa frêle silhouette, soutenue par des béquilles. Mais l'évocation des prisonnières de Daech lui met instantanément les larmes aux yeux. Sa voix tremble lorsqu'elle affirme : " Quatre mille femmes yézidies servent actuellement d'esclaves sexuelles aux hommes de Daech ! 4 000, entendez-vous ? Violées, vendues comme du bétail. En Irak, en Syrie, peut-être ailleurs. C'est un crime contre l'humanité. Et le monde ne fait rien. Imaginez l'indignation et la mobilisation internationales si 4 000 femmes occidentales étaient ainsi livrées à la folie des djihadistes. "

Quatre mille femmes… Impossible bien sûr de vérifier ce chiffre régulièrement évoqué tant par les autorités irakiennes et kurdes que par nombre d'associations qui, parfois, y incluent les jeunes enfants capturés en même temps que leur mère. Des recensements sont entrepris dans les nombreux camps de yézidis réfugiés au Kurdistan. Combien de personnes de votre famille ont disparu ? Combien de femmes enlevées ? 6, 15, 18, 26 entendra-t-on en posant nous-mêmes la question, chaque famille s'empressant d'énumérer les noms de mère, grand-mère, fille, sœur, épouse, nièce disparues ce mois d'août  2014 dans les cars ou les bennes des pick-up de Daech sur lesquels flottait le drapeau noir. " Des milliers de femmes ", confirme Shimal Mohamed Adib, responsable du district de Dohuk, au Kurdistan et qui voudrait faire de la libération des yézidies " une cause nationale "" Dieu sait si l'Irak a connu des guerres !, dit-il, des tortures, des carnages. Ça, jamais ! " Ça ? " La vente ! L'esclavagisme ! Qui aurait pu imaginer pareilles pratiques au XXIe  siècle ? "

Ce sont les premiers appels, très brefs, des quelques malheureuses ayant pu cacher leur téléphone portable dans des vêtements, un chignon ou des couches de bébé, qui ont vite donné une idée des intentions des geôliers de Daech. Les familles captaient ainsi leurs bribes de récit, stupéfaites et horrifiées, même si les femmes se gardaient bien d'évoquer leur propre viol. Il est arrivé aussi que leurs ravisseurs ou les hommes qui les avaient rachetées leur passent eux-mêmes un téléphone en exigeant, avec perversité, qu'elles appellent devant eux leur famille pour dire l'humiliation, la déchéance. Une vidéo a également circulé sur Internet qui montrait des combattants islamistes hilares, excités à la perspective de se rendre au marché aux esclaves pour acheter " une yézidie ". Si possible aux yeux bleus ou verts, après avoir vérifié l'état de ses dents. Enfin, Dabiq, le magazine en ligne de Daech, a expressément revendiqué, dans son édition d'octobre, la mise en esclavage des femmes et des enfants yézidis conformément, écrivait-il, à ce que prévoit la charia pour les infidèles qu'elle considère comme polythéistes et leur distribution selon les règles prévalant pour les " prises de guerre " : un cinquième pour les autorités de Daech, le reste à répartir entre les combattants.

Mais ce sont les témoignages des quelques femmes ayant réussi à s'enfuir d'un centre de détention collective ou de la maison du " maître " qui les avait achetées qui fournissent une idée assez précise des pratiques de Daech. " Essayez d'en rencontrer ! Racontez au monde les turpitudes des djihadistes qui ne méritent pas le titre d'humains, conseille Vian Dakhil. Mais protégez leur anonymat ! Malgré la joie qu'a procurée leur retour, elles risquent le rejet de leur famille et de la communauté. La virginité est chez nous une notion essentielle, je crains pour leur avenir. "

C'est dans une sorte de bergerie, isolée dans une campagne aride près du village de Shariya, que l'on rencontre ainsi à la tombée de la nuit Yassemine (les noms des jeunes victimes ont tous été changés), la toute première des femmes à s'être échappée des griffes de Daech. Les murs en parpaings laissent passer un vent froid et humide et une dizaine de petits enfants en anorak sont rassemblés devant un poêle électrique que l'on tourne spontanément vers les visiteurs. Les adultes sont assis autour de la pièce sur des coussins, dos aux murs. Un petit téléviseur branché sur une chaîne d'info en continu diffuse une lumière bleutée dans la pénombre de la pièce, attirant les regards fatigués. Yassemine est un peu à l'écart, son petit garçon de 2 ans qui se gave de chips sur les genoux. Les traits fins et les cheveux blonds recouverts d'un foulard noir,l'enfant sourit timidement. Oui, bien sûr, elle va raconter son histoire, devant frères, cousins, neveux, ce n'est pas idéal mais cela la rassure. La garantiequ'elle ne sera pas amenée à en dire trop.

" Le 3  août au matin, en apprenant que Daech arrivait dans notre village du Sinjar, nous avons tenté de fuir à pied, avec d'autres familles, vers la montagne. Nous étions sept : mon petit garçon, mon mari, ses parents, son frère et sa sœur. Daech nous a rattrapés et, en hurlant et tirant des coups de feu, a séparé les hommes et les femmes. Mon mari a tout de suite disparu. " Les femmes doivent monter dans un bus qui fait une première étape dans un village proche, puis les dépose pendant quatre heures dans une école de Bahadj où est opéré un tri entre les jeunes et les vieilles, avant de les débarquer à Mossoul dans une salle des fêtes immense appelée Galaxy, grouillante de plus d'un millier de femmes et de petits enfants. " Tout de suite, des hommes de Daech sont venus faire leur choix. " Il y en avait de tous les âges et de différents pays, Irakiens, Syriens, Saoudiens, Turcs, Egyptiens, tous avec une barbe fournie, la chemise longue de type pakistanais et une arme. " Ils achetaient les femmes par lots, d'abord pour eux, mais avec l'intention de les revendre. Je voyais les dollars s'échanger. On nous criait de nous laver, de nous faire belles. Moi, je ne me lavais pas et faisais tout pour être repoussante. " Au bout d'une dizaine de jours, Yassemine a été achetée avec un petit groupe de filles qu'on a enfermées dans une maison tout juste évacuée par une famille en fuite. " A nouveau des hommes sont venus nous prendre, nuit et jour, souvent violents, et les filles ont été dispersées. Quand l'un a voulu m'acheter, le chef de la maison a dit : “Je me la garde !” C'est ce soir-là que mon fils m'a sauvé la vie. "

Le petit a eu soif et s'est mis à pleurer au milieu de la nuit. La maman a crié pour qu'on lui ouvre la porte bloquée de sa chambre. Personne n'a bougé. Le petit hurlait, elle a forcé la porte. Trois gardes étaient profondément endormis dans la pièce d'à côté. Elle a saisi une bouteille d'eau, surprise que personne ne s'éveille et a senti que c'était le moment ou jamais. En un éclair, elle s'est retrouvée dans une ruelle de Mossoul, le cœur battant, frôlant les murs, le petit garçon dans ses bras. Elle a marché près de quatre heures, d'est en ouest, évitant les places et carrefours, jusqu'à ce qu'un vieil homme qui, avant le lever du soleil, arrosait les plantes de sa terrasse, ne l'interpelle :

" Es-tu donc inconsciente, ma petite ! Tu circules seule, et sans porter le voile intégral ? Sais-tu que Daech pourrait te tuer pour ça ?

–  Je suis en fuite de chez Daech !

–  Ciel ! Rentre vite dans ma maison. "

L'homme était sunnite, hostile à Daech, et aussi accueillant que l'ensemble de sa famille. Un contact téléphonique a été établi avec un frère de Yassemine réfugié au Kurdistan. Puis on a rasé les cheveux blonds du petit et fourni à sa maman une abaya noire, ainsi que le niqab et les gants réglementaires pour circuler dans Mossoul avant de les confier tous deux à un ami très sûr qui a réussi à les exfiltrer de la ville et les remettre – gratuitement – aux soldats kurdes. C'était le 28  août, Yassemine était sauvée. " Je n'ai aucune nouvelle du reste de ma famille. Rien sur les hommes ni sur ma belle-mère. Ma belle-sœur de 17  ans, vendue, a réussi à téléphoner deux fois. Plus rien depuis quarante-cinq jours. " En présence de ses frères et cousins, elle n'en dit pas davantage.

" la mort est plus douce "

Sara sera plus diserte, elle qui vient du village de Kotcho, attaqué par Daech le 15  août, et tristement connu pour le massacre de tous les hommes (près de 700) interpellés ce matin-là. Mais la jeune femme de 22 ans, qui vient de retrouver près de Dohuk le seul de ses huit frères absent ce jour-là, ne semble pas avoir encore été mise au courant. Immédiatement séparées des hommes et dépouillées de leur argent et de leurs bijoux, les femmes ont subi un premier tri entre mariées et non mariées. Sara s'est ainsi retrouvée dans un bus roulant vers Mossoul avec ses deux sœurs et ses nièces de 11 et 12  ans, puis enfermée avec plus de 200 femmes dans un immeuble de trois étages avant d'être expédiée le surlendemain à Rakka, en Syrie. " Douze heures de route pour débarquer dans la grande salle d'un bâtiment officiel de Daech où attendaient plein d'hommes armés. Qui veut en acheter ?”, a crié quelqu'un. Vous n'imaginez pas le choc qu'a provoqué cette phrase. Nous nous regardions, effarées, espérant avoir mal compris. Cela semblait irréel. Les hommes nous dévisageaient avec des regards sauvages. Nous n'étions plus qu'une marchandise. " Il y eut comme un sursaut de révolte, des femmes ont crié, protesté, exigé de retrouver leurs familles. Elles ont été violemment frappées avec les crosses de kalachnikov.

Plusieurs jours ont passé. Les filles dormaient sur la moquette et les coussins de la salle, résistant à leur manière par une sorte de grève de la toilette. Les portes étaient ouvertes de 9  heures à 23  heures, des hommes de Daech venant à tout moment observer et sélectionner des femmes. Les nièces de Sara sont parties les premières. Puis l'une de ses jeunes sœurs. Un déchirement. " Elles s'accrochaient à moi en hurlant. Il a fallu plusieurs hommes de Daech pour les arracher avec des coups. La mort est forcément plus douce que ce que j'ai ressenti ce jour-là. " Le quinzième jour, ce fut son tour. Un djihadiste australien l'a emportée contre quelques billets. " Il s'était converti pendant un séjour de quatre ans dans une prison australienne et avait rejoint la Syrie onze mois plus tôt, bientôt rejoint par sa femme. "Dans la voiture, Sara l'a supplié d'acheter aussi sa sœur. " L'émir interdit qu'on achète deux sœurs ", répondit-il, avant de faire demi-tour pour retourner la prendre. Finalement humain ?" Ne dites jamais ça ! Les Daech sont des bêtes sauvages ! " L'Australien avait déjà acheté d'autres yézidies qu'il gardait dans sa maison, violait et tabassait régulièrement. Il a bien sûr essayé de forcer les deux sœurs à des rapports sexuels. Sara affirme avoir réussi à le convaincre d'en faire plutôt des esclaves domestiques, confinées au ménage et à la cuisine. Mais elle raconte aussi avoir été conduite chez une femme médecin après un épisode particulièrement violent…

La maison était grande, il y avait du passage, beaucoup de combattants. Sara dit y avoir vu des Saoudiens, des Iraniens, des Libyens, des Tchétchènes, des Pakistanais, des Chinois, des Italiens, des Anglais. Au rez-de-chaussée de la maison, habitait un autre Australien qui lui aussi s'était acheté " contre un revolver " une jeune yézidie que nous rencontrerons plus tard.

Bien sûr, elle ne songeait qu'à fuir et à la première occasion, elle a volé un téléphone portable de la maison. Le début du salut. Elle a contacté son frère et lui a transmis par Viber le maximum de renseignements et de photos qui pouvaient permettre de localiser la maison, y compris celle de l'Australien. Un grand château d'eau, visible d'une fenêtre, fournit un bon point de repère. En quelques semaines, le frère a pu trouver – et payer – quelques intermédiaires capables d'organiser sa fuite. Le jour où les deux Australiens sont partis au combat, les sept yézidies de la maison, menées par Sara, ont revêtu une abaya et se sont glissées en file indienne dans la rue, incognito, jusqu'à un premier point de rendez-vous où elles sont montées dans une voiture, puis dans une autre, puis une autre encore. Jusqu'à leur arrivée à Dohuk. Il en aura coûté au frère 7 000  dollars. " Et alors ?, dit-il. J'ai aussi payé 10 000  dollars à des intermédiaires pour libérer ma femme. Je suis pauvre, des gens de la communauté m'ont heureusement aidé, mais je n'aurai pas de repos tant que je n'aurai pas récupéré mon autre sœur, mes nièces, la femme d'un de mes frères. Je passe mon temps à recouper des informations pour les localiser. A tester des contacts qui pourraient nous aider. Ma tête n'est occupée qu'à cela. C'est la sonnerie du téléphone qui me maintient en vie. Et si c'était elles qui appelaient ? " Au sein de sa famille, vingt-sept femmes sont encore aux mains de Daech. Sa mère de 52 ans est la plus âgée. La plus jeune, lui a-t-on dit, est née il y a un mois.

Nous rencontrerons ainsi, entre Dohuk et Erbil, une douzaine de jeunes femmes échappées de l'enfer de Daech. Leurs récits se complètent, racontés sobrement avec des digressions sur les horreurs perpétrées contre leurs compagnes de détention, des ellipses pudiques sur leurs propres souffrances. Aucune ne sait ce qu'il est advenu de leur mère et des femmes dites " âgées ". Plusieurs d'entre elles, comme Jihane, 24 ans, ont tenté de se faire passer pour " mariées " en s'accrochant à un petit-neveu, espérant le statut d'épouse plus protecteur. Mais une femme voilée, travaillant sous les ordres de Daech dans la prison de Badush, " vérifiait ", par un rapide examen gynécologique, leur assertion. Et malheur aux menteuses. Plusieurs ont songé à mettre un terme à leurs jours. Zarah, 19 ans, a vu une fille de 15 ans s'ouvrir les veines avec une lame de rasoir juste en sortant de la salle de bains où on l'avait envoyée avant de la livrer à un djihadiste. Son corps a aussitôt été roulé dans une couverture : " Débarrassons-nous de cette saleté. " Une petite coiffeuse de son village réussira à s'étrangler avec son foulard. Une étudiante en médecine, particulièrement belle et violée par plusieurs djihadistes, a demandé à se préparer dans les toilettes avant d'être amenée à l'émir qui la désirait. Elle s'est coupé veines et tendons avec un couteau volé. Personne n'a encore osé l'annoncer à sa mère qui continue à l'attendre.

Les récits des jeunes filles sont parfois compliqués à suivre tant les déplacements qu'elles racontent paraissent erratiques. Cinq jours dans une école à Baahj, huit dans un gymnase de Mossoul, dix dans une maison privée de Tal Afar… Est-ce une stratégie ? Le signe d'une confusion ? " Peut-être les déplace-t-on pour les garder à disposition des combattants. Ou pour servir de boucliers humains. Ou pour rendre impossible toute opération de sauvetage. Comment le savoir ? ", s'interroge le docteur Nouri Abdulrahman, responsable du dossier des réfugiés pour le gouvernement du Kurdistan et chargé de tout mettre en œuvre pour faciliter le retour des captives. La question des conversions et des mariages forcés est également floue. La plupart disent avoir été contraintes de faire semblant d'accepter l'islam et d'en avoir mimé les prières au moins cinq fois par jour. Il a même parfois été question de mariage avec des djihadistes. Voire de cérémonie collective devant un imam. " Parodie pour permettre des relations sexuelles immédiates, affirment les rescapées. En aucun cas un gage de sécurité. "

" Certificat de pardon "

Un drame absolu pour la communauté yézidie. " Notre religion date de plus de 4 700  ans avant Jésus-Christ, nous explique le baba cheikh, leader spirituel des yézidis, âgé de 81  ans, que nous rencontrons près du temple de Lalesh. Nous avons survécu au Déluge et à 74 massacres sans jamais nous dissoudre, car on est yézidi par naissance, on ne se marie qu'entre nous. Mais ce qui est arrivé à nos femmes, en cette année 2014, constitue la catastrophe la plus grave de tous les temps. " Il a fait, dit-il, le tour du monde pour sensibiliser gouvernements et Parlements au drame des yézidis. " Et j'en appelle encore à la communauté internationale pour délivrer nos femmes. " Mais il a pris aussi une fatwa historique appelant chaque famille yézidie à accueillir avec chaleur, tendresse, soutien, les femmes de retour de chez Daech.

" Pas plus tard qu'hier soir, une rescapée est venue ici même implorer mon pardon. Tu n'es en rien responsable, ma petite ! Tu n'es pas coupable d'avoir été victime !”lui ai-je dit. Et je lui ai fourni le certificat de pardon. " Un certificat ? Serait-il possible de voir ce papier ? Le baba cheikh sourit dans sa longue barbe blanche. Un signe à un serviteur et l'on nous présente une petite bille blanche que l'on n'ose pas toucher. " Elle est constituée d'un sable fin que l'on trouve ici dans une grotte d'où coule une eau blanche sacrée. Des jeunes filles vierges les façonnent. Un symbole de pureté. "

Mais que se passera-t-il si des femmes reviennent enceintes de chez Daech ? Le cas s'est déjà posé plusieurs fois et le sujet, nous affirme un proche du baba cheikh, a longuement été débattu lors d'un conseil religieux. " Les leaders de la communauté sont formels : un enfant non yézidi ne peut naître chez nous. Un dispositif médical a donc été mis en place pour faire face à ce drame. " Autrement dit, l'avortement d'ordinaire interdit devient dans ce cas précis une exigence absolue. Pas de sang mélangé ! Et les évadées de chez Daech sont systématiquement orientées vers des médecins avertis.

Un soir, alors qu'on écoutait, assis en tailleur dans une pièce glaciale, le récit tendu de Leyla, une jeune rescapée que traduisait son frère (de kurde en arabe) sous les yeux d'un clan familial sinistré, son téléphone portable a sonné. Tous les regards se sont fixés sur l'appareil. Les petits ont arrêté de jouer, les femmes de chuchoter, les respirations étaient comme suspendues et les visages figés. " Allô ? ", a murmuré Leyla avec appréhension. " C'est Naween ", a répondu une voix de petite fille mise sur haut-parleur. Et le grand frère, sous le coup de l'émotion, a plongé la tête dans ses mains. Naween, 12  ans, vendue à un djihadiste de Mossoul, appelait de chez son nouveau " maître "…

Annick Cojean

© Le Monde

 

Journée mondiale de l’orgasme -Enquête de l'Institut français d'opinion publique: Comment jouissent les femmes Featured

 

 

 

D’abord, on sourit. En amont de la confidentielle « Journée mondiale de l’orgasme » du 21 décembre – dont le mot d’ordre reste obscur –, l’IFOP publie mercredi 17 décembre une enquête intitulée « Les Françaises et l’orgasme ». Fini de rire dès l’introduction : le sujet est très sérieux. « Les freins et les sources du plaisir féminin sont peu abordés dans les grandes enquêtes sur la sexualité alors même qu’ils constituent une des questions fondamentales de la sexologie contemporaine », explique à juste titre le respectable institut de sondage.

De grandes questions se posent en effet : l’orgasme féminin est-il vaginal ou clitoridien, le point G existe-t-il et, si oui, où ? L’enquête, financée par le site de « webcams gratuites sexe live » CAM4.fr, et réalisée auprès de 1 006 Françaises représentatives de la population féminine de plus de 18 ans par questionnaires auto administrés sur ordinateur du 25 au 27 novembre, fournit un certain nombre de réponses.

Deux tiers des femmes disent avoir déjà simulé

Enseignement majeur de l’étude : les femmes jouissent moins que les hommes. Une femme sur trois (33 %) dit n’avoir pas eu d’orgasme au cours de son dernier rapport sexuel, soit une proportion cinq fois plus grande que leur partenaire (6 %). Au total, seules 60 % des femmes en couple ont « souvent » un orgasme avec leur partenaire actuel, 27 % « parfois » ou « assez rarement » (8 %) et 5 % jamais. Certaines catégories de femmes disent avoir plus de difficultés à jouir que d’autres : les jeunes de moins de 25 ans, les cadres et professions intellectuelles supérieures, les personnes en surpoids ou obèses.

Au total, seules 6 % des femmes disent avoir un orgasme tous les jours ou presque, 37 % au moins une fois par semaine, 31 % au moins une fois par mois, 7 % moins d’une fois par mois – ces chiffres sont corrélés avec la fréquence de l’activité sexuelle. Résultat : près des deux tiers des femmes interrogées disent avoir déjà simulé l’orgasme au cours de leur vie. La satisfaction sexuelle rejaillit pourtant sur toute la vie de couple : le degré de satisfaction des femmes quant à leur vie sentimentale est étroitement lié à la fréquence de leurs orgasmes, selon l’enquête.

 

Après le constat, les causes : la sexualité reste trop « phallocentrée »« Les techniques de coït les plus pratiquées ne sont pas toujours celles les plus à même de procurer du plaisir à la gent féminine », explicite l’IFOP. Ainsi, la pénétration vaginale, qui est de loin l’acte sexuel le plus pratiqué (83 % des femmes la pratiquent souvent), ne permet d’atteindre l’orgasme facilement que pour 28 % des femmes, contre 38 % dans le cadre d’une pénétration vaginale accompagnée d’une stimulation clitoridienne et 30 % grâce à un cunnilingus.

La stimulation clitoridienne la plus efficace

L’IFOP entend donc livrer ainsi les clés du plaisir féminin : c’est la double stimulation (vaginale et clitoridienne) qui permet au plus grand nombre de Françaises de jouir « très facilement » – mais sa prévalence est deux fois moins importante que la pénétration vaginale seule. L’institut appelle à « relativiser l’opposition classique et désormais désuète entre orgasme vaginal et clitoridien », tout en précisant que les pratiques les plus efficaces pour atteindre l’orgasme impliquent toutes une stimulation du clitoris.

Enfin, l’institut passe en revue les positions les plus adéquates. En numéro 1, le « missionnaire » reste une valeur sûre. Mais les positions où la femme est active, longtemps réprouvées par la morale, sont efficaces, en particulier « l’Andromaque » (où la femme est au-dessus de l’homme) et le « gaufrier » (la femme est allongée sur l’homme). La « levrette », en revanche, bien que très pratiquée, n’arrive qu’au quatrième rang en termes d’efficacité derrière les précédentes. « Cet écart entre sa prévalence et son efficacité tend à renforcer l’idée selon laquelle elle répondrait plus à des fantasmes masculins que féminins », relève l’IFOP. Lacune de cette enquête : elle n’aborde pas le rôle, pourtant réputé essentiel, des préliminaires.


CLIQUEZ: POUR L'INTEGRALITE DE L'ENQUETE

 

 

 

Nikki dans sa chambre.

Nikki est née dans un corps de garçon, mais s'est toujours sentie appartenir au genre féminin. Une identité transgenre que la jeune Californienne assume depuis l'âge de 10 ans
Maman, je suis une fille. » Dès qu'il fut capable de faire des phrases, Niko informa sa mère qu'elle se méprenait sur son identité. Ce petit Californien avait alors 2 ans. Ses parents se disaient que ça lui passerait. A la maternelle, pourtant, Niko se plaignait toujours de ce corps dont il voulait obstinément voir certaines parties « disparaître ». « Dieu t'a fait garçon », admonestait sa grand-mère. « Dieu s'est trompé », répondait-il.

A peine rentré de l'école, il enfilait les robes de fée de sa grande soeur, refusant de s'en défaire jusqu'à l'heure du coucher. Cette éphémère double vie prit fin un matin de février 2012, quand Niko, entouré par une garde rapprochée de copines acquises à sa cause, fut accueilli par sa classe de CM2 comme la fille qu'il disait avoir toujours été : Nikki.

« Ils ont été capables de mettre leur ego de côté pour l'entendre et l'aider. Ils ont su faire le deuil de leur enfant idéal. Il y a là une leçon universelle. »

Quand, l'an dernier, le magazine américain People lui a proposé de rencontrer Nikki pour raconter son histoire en images et en vidéo, la photographe new-yorkaise Gillian Laub venait juste de devenir mère. « Je ne savais pas grand-chose sur les enfants transgenres, mais je me suis immédiatement identifiée aux parents, dit-elle. Faut-il céder aux demandes d'un enfant si jeune, au risque de l'influencer ? C'est une question passionnante. »

« DYSPHORIE DU GENRE »

Pendant quatre jours, la photographe s'est immergée dans la vie de cette famille californienne pour saisir Nikki dans son quotidien : sur les pointes pendant son cours de danse classique, en robe virevoltante dans le jardin, sur un lit aux draps roses avec ses amies. D'après Gillian Laub, c'est à Marci et Barry, ses parents, que cette préado pas comme les autres doit aujourd'hui d'être si bien dans sa peau. « Ils ont été capables de mettre leur ego de côté pour l'entendre et l'aider. Ils ont su faire le deuil de leur enfant idéal. Il y a là une leçon universelle. Pour moi, ce sont des parents modèles. »

Stephane Chayet

Le Monde