Guinée : Doumbouya, mère de triplés qui maigrissent à vue d’œil

 
Doumbouya Camara avec Amatou, Fanta et Bintou, ses triplés.

Doumbouya Camara est une madone. Tête penchée, regard consolant, elle berce ses nouveau-nés, des triplés qui pleurent. « Ils ont faim », souffle-t-elle. Elle aussi mais ne le dira pas. A notre arrivée, elle a repoussé discrètement un plat et quelques miettes au coin du lit. Ses traits sont un peu émaciés. « Elle n’a pas d’argent pour payer les repas, alors les autres patients lui laissent des restes dans leurs assiettes », confie le docteur Camara Nanaba, cheffe du Centre de récupération et d’éducation nutritionnelle intensif (Creni) de l’hôpital préfectoral de Siguiri, au nord-est de la Guinée.

Si la mère de 27 ans patiente dans ce centre de traitement depuis neuf jours, c’est parce que ses triplés de 9 mois sont atteints de malnutrition sévère. Elle ne sait pas comment c’est arrivé. Peut-être une infection respiratoire virale, car ils toussaient abondamment et le sirop n’y changeait rien. Sont venues ensuite les diarrhées. Amatou, Fanta et Bintou, les triplés, refusaient de téter. « Ils maigrissaient à vue d’œil », explique Doumbouya. Au centre de santé de Bougourou, village où elle habite, personne n’a pu l’aider, faute d’équipements appropriés. Ils l’ont envoyée à 50 km de chez elle, à Siguiri, chef-lieu de la préfecture et seule ville à posséder un Creni. Pour payer son ticket de bus, elle a dû emprunter 50 000 francs guinéens (5 euros).

Amatou, Fanta et Bintou, les triplés de Doumbouya atteints de malnutrition.

« A leur arrivée, nous avons immédiatement commencé le traitement avec du lait F100, se remémore le Dr Nanaba. Un lait thérapeutique enrichi avec des vitamines, du sodium, du calcium, que fabrique l’entreprise française Nutriset. Ce lait permet de débuter la guérison et rétablir un équilibre nutritionnel chez les enfants victimes de malnutrition. » Mais ses triplés ne sont pas encore guéris que Doumbouya veut déjà rentrer chez elle. « Elle a des difficultés à assumer simultanément le coût des soins et de la nourriture, poursuit le docteur. Elle veut pouvoir reprendre ses activités au plus vite afin de retrouver une stabilité financière ».

Deux frères récupèrent au Creni de l’hôpital préfectoral de Siguiri.

Comme de nombreux habitants de la région, Doumbouya est orpailleuse. Elle travaille dans la mine aurifère de Komondon où elle tamise la boue pour révéler le métal précieux. Une tradition dans sa famille. Rarement scolarisés, les enfants de mineurs suivent leurs parents dans les carrières et passent la journée à respirer vapeurs toxiques et poussières corrosives. Explication du docteur Nanaba :

« Dans l’atmosphère nocive des mines, les plus jeunes développent rapidement des infections pulmonaires comme des pneumonies. Elles sont souvent suivies de complications : perte de l’appétit, vomissements, diarrhées ou œdèmes et débouchent sur une malnutrition. Nous recevons deux à trois cas chaque semaine. »

Dans un lit voisin, trois autres triplés attendent leur lait. Emmaillotés dans des pyjamas verts, ils dorment les poings serrés. Ils n’ont que trois jours et sont atteints d’une infection néonatale. Leur mère est décédée suite à une césarienne. Elle avait 35 ans. Collapsus cardio-vasculaire et anémie, « les grandes multipares sont particulièrement à risque, dit le docteur. C’était sa dixième grossesse. »

Trois orphelins au Centre de récupération et d’éducation nutritionnelle intensif (Creni) de l’hôpital préfectoral de Siguiri, au nord-est de la Guinée

Doumbouya admet connaître les risques. Elle en est à sa sixième grossesse et souhaite avoir encore deux enfants. Ils l’accompagneront sans doute à la mine, comme les précédents. « C’est notre vie, dit-elle. Toute ma famille travaille dans les carrières depuis des générations. Je n’ai pas d’autre choix. »

Seule sa belle-mère a emploi différent. Elle cultive le riz et l’arachide au lieu de chercher de l’or. C’est elle qui a accompagné Doumbouya depuis Bougourou, car son mari n’est pas venu. Il fouille la terre à la recherche d’une pépite qui mettra la famille à l’abri du besoin. Les autres enfants, c’est la belle-sœur qui s’en occupe pendant que maman est à l’hôpital. Doumbouya trépigne, elle veut rentrer. Mais comment faire pour payer le voyage du retour ? « Nous demanderons à mon autre fils de nous envoyer de l’argent », rassure la belle-mère. A Siguiri, propre ou sale, le linge se lave en famille.

GUINÉE : COURAGEUSE COMME UNE FEMME QUI CHERCHE DE L’OR

 

Des femmes viennent déposer la terre récupérée par les mineurs au fond des boyaux. Elle sera ensuite triée et tamisée.

A Safuna Kole, les orpailleurs n’ont pas conscience de travailler sur Mars. C’est l’impression du visiteur débarqué d’Europe sur ce caillou rouge crevé de chaleur. Impossible de croire que le nom de cette mine publique de Kintinian en Guinée signifie « petit marigot » en malinké. Ici, la terre est sèche, une poudre cannelle forée de centaines de cavités jusqu’à l’horizon vallonné. Des puits de sept mètres de profondeur, assez larges pour laisser passer un corps recroquevillé, autour desquels les femmes, telles des funambules, se déplacent en zigzaguant, des seaux de glaise sur la tête. A un faux pas du trépas.

« Il ne se passe pas un jour sans qu’un puits ne se referme sur un mineur ou que quelqu’un glisse et s’y précipite », raconte Kadia s’agenouillant sous la tente. En décembre dernier, l’agence Reuters faisait état de treize morts dans l’écroulement d’une mine à Kintinian. Ses avant-bras sont boueux, ses vêtements sales. Elle attrape son fils pour l’allaiter. « Voilà pourquoi je veux que mes enfants étudient, pour ne pas qu’ils aient à travailler dans les mines aurifères », lance-t-elle encore essoufflée. La jeune mère, 24 ans, vient de remonter d’un de ces gouffres qui engloutit les vivants « mais rend riche parfois », précise-t-elle. Hier, elle a exhumé cinq dixième de gramme d’or, « une chance ! ». Tous les orpailleurs n’en ont pas autant. « Le même jour, une jeune fille de 17 ans a trébuché et est tombée dans un trou. Heureusement, elle n’était que blessée. Quand c’est un mort, les hommes renvoient les femmes au village pour ne pas qu’elles voient la victime. »

Un homme descend un seau dans un boyau de la mine  aurifère de Kintinian en Guinée. 7 mètres plus bas, son collègue le chargera de pierres et de boue.

Kadia a appris à ne pas avoir la frousse. A Safuna Kole, c’est une des seules femmes qui fait le travail des hommes. « Descendre dans le boyau creuser la terre à la pioche ce n’est pas pour nous, explique-t-elle. En général, les femmes sont chargées de tamiser les seaux de pierres et de glaise qui sortent des puits afin de révéler les particules d’or ». Il s’agit rarement de pépites. Ce qui n’empêche pas des centaines d’orpailleurs de creuser ici tous les jours, portés par l’espoir d’une richesse presque toujours illusoire. Tout le monde véhicule la légende d’un mineur « qui s’en est sorti » mais personne ne se souvient de son nom.

Et les légendes, ça forge un espoir tenace. Comme celui d’Adiata, 25 ans, qui depuis un mois tamise la boue sans rien trouver. Mais elle persévère. Elle n’a pas quitté son village de la région de Faranah, à 350 kilomètres de là, pour revenir bredouille. De toute façon, elle n’a pas le choix, il faut bien nourrir ses quatre enfants. Au village, l’agriculture ne suffisait plus, et puis« l’or ! », dit-elle, les yeux grands ouverts, c’est ce qui a attiré ses parents ici. Ils ont fait le déplacement les premiers.

Adiata a fait 350 km pour trouver de l’or dans cette mine. Ici elle pose avec son fils de 4 mois, Mohamed, qui l’accompagne dans les carrières.

Dans la mine, elle travaille avec des Guinéens, des Maliens, des Ivoiriens parfois… enfin « tous les gens qui ont besoin que je tamise pour eux ». C’est souvent le même groupe de trois partenaires qui se lient par contrat et partagent, plus ou moins équitablement, les bénéfices lorsque du métal est découvert. Et si elle n’en trouve toujours pas, dans un mois ? « Je resterai », répond-elle d’un sourire convaincu, le visage tacheté de boue. En attendant, ses enfants restent à l’ombre de la tente. Aucun d’eux n’est scolarisé « mais tous sont vaccinés », promet-elle montrant le doigt colorié d’encre violette de Mohammed, 4 mois. « Je les mettrai à l’école une fois de retour au village, quand je serai riche ».

Cette promesse, Kadia la connaît. Elle n’a jamais été scolarisée même si elle l’avait voulu. Ses parents étaient trop occupés à chercher leur avenir au fond d’un puits. Sa mère est sous la tente, aujourd’hui comme tous les autres jours. Elle écrase des feuilles d’épinard de son potager qu’elle cuisinera avec du poisson et de l’arachide pour donner de la force à ses petits-fils. Abou Berete, c’est son nom, les garde quand leur mère travaille. « Ils sont déjà bien plus résistants que leurs parents », sourit-elle. Un résultat qu’elle met sur le compte de la vaccination, cette « bénédiction qui a sauvé beaucoup de gens ».

Après s’être essuyé le visage pour enlever la poussière irritante de la mine, Kadia pose avec son enfant et sa mère, Abou Berete.

Abou Berete n’est pas une mauvaise mère. Si elle comprend la rancœur de sa fille, elle accuse la pauvreté et l’habitude. « Mes parents non plus ne m’ont pas scolarisée. Petite déjà, je cherchais l’or avec eux. Kadia est l’aînée de mes huit enfants. Quand j’ai eu un peu d’or, j’ai mis les autres à l’école mais Kadia était trop âgée. » Alors Kadia pioche, tamise, comme des milliers de personnes tous les jours, de 9 heures à 19 heures, pour récolter 5 à 10 grammes d’or par mois, quand elle a de la chance. En Guinée, 5 grammes se négocient entre 80 et 195 euros selon la pureté. « Dans ma jeunesse, on gagnait beaucoup plus, se souvient Abou Berete. De 30 à 50 grammes par mois. Mais les sites s’épuisent, les mineurs sont trop nombreux. » Depuis une année qu’elle est là, Kadia creuse plus profond, prend plus de risques. Comme dit sa mère : « Ici nous sommes nés dans l’or. Nous sommes nés pauvres. »

 

Dans la mine de Safuna Kole, des centaines de mineurs et d’orpailleurs s’entraident et se concurrencent pour trouver la pépite qui leur assurera un avenir doré.

MATTEO MAILLARD

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Prochain épisode : L’angoisse du médecin devant son premier patient Ebola

Cet article est un épisode de la série d’été du Monde Afrique, « Un combat pour la vie », qui va nous mener du Sénégal aux rives du lac Tchad, 4 000 km que notre reporter Matteo Maillard a parcourus entre avril et juin 2016.

 



UN COMBAT POUR LA VIE (1) : LES SAGES-FEMMES VOLANTES DES ROUTES DE CASAMANCE

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La « case de santé locale » près du hameau de Dionie, où les sages-femmes volantes organisent une fois par mois des consultations gynécologiques et de médecine générale.

Aux confins du Sénégal, une ambulance soulève un épais nuage de poussière sur une piste de latérite. A l’arrière, tout brinquebale. Les boîtes de tests paludéens se renversent, les registres médicaux perdent leurs feuilles, la glacière de vaccins rebondit et l’eau purifiée clapote dans les jerricanes. Malgré le cahot incessant qui ballotte les corps, Ngor Gueye Touré sourit. Le temps est clément, la nature est belle. Aujourd’hui, comme tous les jours, avec son chauffeur, elle a chargé son matériel médical dans la camionnette, donné un tour de clé dans la serrure du poste de santé du village de Marakissa et démarré sa tournée de sage-femme itinérante.

Chaque mois, elle visite au moins une fois les quatorze villages qui composent sa « zone de responsabilité », comme elle l’appelle. Elle prend en charge les grossesses et prodigue des soins élémentaires à près de 8 500 habitants. Ils sont dispersés dans cette nature dense et abondante qui fait de la Casamance un paradoxe. Le grenier du Sénégal mais aussi l’une de ses régions les plus pauvres. Près de 75 % de ses habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale. L’accès aux soins est restreint. Un tiers des femmes accouche sans assistance médicale et la mortalité infantile frappe 55 naissances sur 1 000, contre 4 pour 1 000 en France. Aux difficultés du quotidien s’ajoute un conflit indépendantiste débuté en 1982. Bien que silencieux aujourd’hui, il a laissé dans la terre ses fruits mortels. Ces dernières années, plus de 150 personnes sont décédées en ayant marché sur une mine.

Grand détour en cas de boue

A travers le hayon se découpent, dans la poussière, de majestueuses palmeraies. Elles s’érigent au-dessus d’une terre noircie par des feux de brousse. Nous sommes en avril, la saison chaude. Ce qui ne gêne pas Ngor, dont la tête balance doucement dans les secousses de la route. Bien que les 40 °C fassent suer à grosses gouttes, la situation reste plus appréciable que durant la saison des pluies, lorsque les moustiques propagent le paludisme et que les pistes boueuses deviennent impraticables. « Il faut alors faire un grand détour pour rejoindre les villages, perdre du temps et du carburant », explique-t-elle. Deux ressources précieuses quand l’urgence d’un accouchement difficile n’attend pas. Parfois, le véhicule s’embourbe avant d’atteindre les hameaux les plus reculés. Ce qui oblige Ngor à poursuivre à pied avec son chauffeur, les cartons de matériel et la glacière de vaccins sur les épaules.

Il n’est pas rare que la nature reprenne ses droits sur la piste. Un tronc en travers de la route. Des herbes et des branches qui poussent sur la voie. « Alors le chauffeur descend pour les couper à la machette, raconte Ngor. Mais ces barrières géographiques sont surtout un problème pour le déplacement des habitants de la région. C’est pourquoi nous sommes obligés d’aller vers eux. »

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Deux mois et 4 000 km de route le long de ce « combat pour la vie »: la santé maternelle et infantile en Afrique de l’Ouest

Sept kilomètres séparent les postes de santé de Marakissa du village de Dionie où nous nous rendons aujourd’hui. Ce trajet abrupt, de nombreuses femmes l’ont tenté en sens inverse, à pied ou à moto, afin d’accoucher au poste dans de meilleures conditions. Certaines n’ont pu atteindre leur but. Elles ont donné naissance à même la terre ocre de la route. Ce qui a coûté la vie aux plus malheureuses, ou celle de leur nouveau-né. « Marcher sur de longues distances enceinte peut être très grave, explique Ngor. Elles peuvent faire une hémorragie et se vider de leur sang. Au contact du sol, l’enfant risque l’infection ou l’asphyxie. On ne pourra pas le réanimer s’il y a un problème. »

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Jour de consultation à Dionie. Les femmes parcourent des kilomètres à pied pour voir les sages-femmes « volantes » de passage dans leur zone « de responsabilité ».

D’autres ont été victimes d’accidents, comme Mbassi Dramé. A 24 ans, elle porte son cinquième enfant mais redoute désormais chaque grossesse. La dernière fois qu’elle était enceinte de trois mois, elle a tenté de rejoindre le poste de santé de Marakissa en moto-taxi. Un virage trop serré, la boue, elle a chuté sur le ventre et s’est brûlée le pied, écrasé par le pot d’échappement. L’accident ne l’a pas arrêtée pour autant. Elle a terminé le trajet à pied. Arrivée au poste de santé, la sage-femme était absente. Partie en ville.

« Je pensais que c’était le jour des visites, raconte-t-elle. Je venais pour effectuer ma première consultation prénatale. » De retour au village, les douleurs au ventre avaient amplifié. Elle saignait abondamment. Le lendemain, c’est la fausse couche. « S’il y avait une ambulance ou de bonnes routes, ces histoires n’arriveraient pas », se désole-t-elle.

Bénédiction de l’imam

Si de bonnes routes il n’y en a toujours pas, désormais une ambulance existe. Et aujourd’hui elle arrive au village. C’est un vieux Kangoo Express beige sur lequel est peint en lettres rouges : « Poste de santé de Marakissa ». Nous freinons au centre de Dionie, soulevant un nuage de poussière devant la maison de l’imam. Avant de soigner qui que ce soit, une visite de courtoisie s’impose « afin de recevoir sa bénédiction et établir un lien de confiance », explique Njama Loly, coordinatrice des sages-femmes itinérantes de Sédhiou qui nous accompagne. Une étape qui ne doit pas être négligée, car « le chef peut intervenir dans le cas d’un refus de vaccination », poursuit-elle. Et les réticences à être vacciné sont nombreuses dans ces villages reculés. En particulier chez les femmes les plus âgées.

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La sage-femme « volante » Ngor fait sa visite de courtoisie à l’imam de Dionie.

« Ce sont les plus dures à convaincre, affirme Njama. Elles ne comprennent pas la nécessité de la vaccination, car elles ont déjà eu de nombreux enfants non vaccinés qui ont eu la chance de ne pas tomber malades. Elles ne retiennent bien souvent que les effets secondaires désagréables, les douleurs, les vertiges, les vomissements… Mais nous leur expliquons que ces effets secondaires peuvent être traités gratuitement. » Un fait nouveau dû à l’application depuis 2013 au Sénégal de la couverture santé universelle qui garantit la gratuité des soins aux enfants de moins de 5 ans. Progrès indéniable pour la santé infantile, son application n’atteint pas encore l’intégralité des structures de santé. Trop souvent les approvisionnements en médicaments manquent et les remboursements tardent.

Les deux sages-femmes et le chauffeur déchargent le matériel. Ils le portent en bordure de Dionie, à la « case de santé locale ». « La seule pour les trois villages environnants », résume Ngor. C’est une bâtisse jaune d’une pièce, au toit de tôle, devant laquelle nous attendent cinq femmes à l’ombre d’une bâche. Bientôt elles seront une trentaine. Après avoir terminé de préparer le repas, elles sortiront des maisons de briques ou des cases en torchis alentour, dans des vêtements de bazin éclatants, cinabre, cobalt ou corail, leurs nouveau-nés sur le dos.

L’argent, un frein important

Sur le perron, Madame Daffé. La matrone qui gère la case de santé en l’absence de la sage-femme, nous ouvre la porte. La pièce est sale, l’équipement spartiate. Un lit, une balance, un bidon à robinet, un seau, une table, quelques chaises et c’est tout. Ngor referme les volets rouges afin d’offrir aux patientes de l’intimité et leur épargner la chaleur. Elle chasse d’une injonction les gamins curieux qui s’agglutinent en riant à la fenêtre. À l’intérieur, il fait noir. Depuis longtemps qu’il n’y a plus d’eau ni d’électricité. Alors les sages-femmes pratiquent l’accouchement à la lampe frontale, dans une obscurité de cellier.

Cela exige une attention sans faille. Une maîtrise absolue de ses outils et de ses mouvements. « Question d’habitude », glisse avec humilité Ngor. Elle sort son matériel. Entoure sa nuque d’un stéthoscope et ouvre sur la table les registres où sont inscrits le nom des patientes, leurs informations personnelles, leurs antécédents médicaux, les vaccins reçus, le nombre d’enfants et de consultations suivies. « Ici nous sommes tout : le médecin, le gynéco, le pédiatre, tout ! s’exclame-t-elle avec un peu de fierté. Aujourd’hui je suis chanceuse puisque ma cheffe, Njama Loly, m’appuie dans ma tâche. D’habitude, je suis toute seule. »

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Consultation gynécologique à l’abri des regards et de la chaleur. Les sages-femmes « volantes » oscultent à la lampe frontale.

La porte s’ouvre, et les patientes défilent les unes après les autres dans la pièce. D’abord une silhouette frêle, le visage entouré d’un voile poussin qu’un rai de lumière fait scintiller. Kadiata a 18 ans et c’est sa première grossesse. Sur les quatre consultations prénatales, elle a manqué la deuxième. Ngor et Njama l’auscultent mais la grossesse semble ne pas avoir évolué. « Je ne sais pas si elle a avorté, puisqu’elle n’est pas venue la dernière fois », glisse Ngor. « Il faut une échographie de confirmation, surenchérit Njama. Elle va devoir prendre le bus pour la ville. Mais difficile de savoir si elle va vraiment le faire. » S’engage alors un dialogue en mandingue pour sensibiliser la jeune fille qui répond en cliquetant de la langue. « Ça veut dire qu’elle a compris », indique Njama, à demi-convaincue. L’argent est un frein important dans ce genre de cas.

Bien souvent, les sages-femmes fournissent des ordonnances dont les traitements ne seront pas suivis, faute de moyens. Certains médicaments coûtent plus de 5 000 francs CFA (7,60 euros). Au-dessus de ce qu’une famille dans cette région peut espérer gagner une année de mauvaise récolte. Dans les rizières, les femmes ne cultivent que ce qui servira de subsistance à une famille nombreuse. Les hommes, eux, font de l’arachide. Ils en vendent une partie au marché afin d’économiser pour les mois suivants. Un pécule qui tient rarement plus de quelques mois.

Contraception et vaccinations

Comparés aux médicaments, les compléments comme le fer sont moins chers. Ngor en prescrit souvent aux femmes enceintes. En particulier aux femmes qui ont eu plus de cinq enfants et ont davantage de risques de faire une hémorragie, à l’instar de cette femme de 30 ans, qui a déjà fait deux fausses couches et vient aujourd’hui pour sa onzième grossesse. Elle s’appelle Mousso Luba (« grande dame » en mandingue) et a des contractions. « C’est dû au travail, explique Ngor. Ces femmes travaillent beaucoup. » Elle débute son neuvième mois de grossesse.« C’est le moment de la sensibiliser sur les méthodes contraceptives, poursuit-elle. Nous devons éviter qu’elle soit à nouveau enceinte car elle court le risque d’une grave hémorragie. »Mousso écoute. Elle est réticente à prendre des comprimés de fer. « Je la préviens de ne pas le cacher sous le lit. On retrouve souvent les boîtes non ouvertes lors des enquêtes à domicile. Ce sont les maris qui les dénoncent. Ils n’aiment pas payer un traitement et découvrir que leur femme ne le prend pas à cause des nausées. »

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Une jeune femme venue avec son bébé en consultation gynécologique.

Au tour d’Aminata Baro, 30 ans, qui est en retard. Elle vient pour l’examen prénatal. Elle en est à 6 mois et demi de grossesse. Sa sixième. Elle se plaint de maux de tête. Njama l’allonge sur la table. Elle promène le faisceau de la lampe frontale de la gorge jusque sous le pagne, avant de relever la tête d’un air satisfait. « Elle a les muqueuses colorées, ce qui signifie qu’elle n’est pas anémiée. Elle n’a pas d’œdème non plus. » Sur son ventre, elle pose un stéthoscope afin d’écouter les battements du cœur du bébé. « Ils sont… réguliers ! » Elle baisse à nouveau la tête. « Le col est médian. Les mollets sont souples, pas de thrombophlébite. » Aminata se rassied. « On profite de la consultation prénatale pour vérifier qu’elle n’est pas malnutrie en prenant son poids et périmètre brachial », explique Njama pendant que Ngor sort un vaccin antitétanique de la glacière et pique le bras d’Aminata qui se crispe de surprise. « Vu que c’est son premier contact avec nous, on lui propose un test VIH », embraye-t-elle. Deuxième piqûre, au doigt cette fois. Aminata reste stoïque. Trois minutes suffisent pour voir le résultat… négatif ! « Il arrive souvent qu’il soit positif même dans ces petits villages, à cause de relations sexuelles extra-conjugales parce que les femmes partagent leur rasoir ou des aiguilles », déplore Ngor.

Pas de frontière

En Casamance, il est commun qu’une famille vive des deux côtés d’une frontière. Les Peuls, les Mandingues, les Dioula sont des peuples nomades. Ils mènent leurs troupeaux où l’herbe pousse. Ne se préoccupent que peu des frontières étatiques, poreuses de fait, peu adaptées aux ethnies, aux tribus et au nomadisme. A Dionie, Aissatou Daffé, 25 ans, est une Gambienne venue s’installer avec son mari sénégalais. Ils sont de la même grande famille Daffé. Elle l’a rencontré alors qu’il rendait visite à ses proches du côté gambien. Séduit par Aissatou, il l’a emmenée à Dionie pour la marier. Aujourd’hui elle est enceinte de trois mois et demi. Ce sera son quatrième enfant. Le fœtus est en bonne santé. Si elle est venue voir les sages-femmes aujourd’hui, c’est surtout pour recevoir son vaccin antitétanique et se faire dépister pour le VIH. Le résultat sera négatif comme pour Aminata.

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Le jour décline derrière les fromagers centenaires et les manguiers. Depuis le matin, plusieurs dizaines de femmes sont passées entre les mains de Ngor et Njama, mais la journée n’est pas terminée. Heureusement, il n’y a pas eu d’urgence cette fois. Quand cela arrive, il faut glisser un matelas à l’arrière du Kangoo pour y charger la patiente. Quand il n’y a pas assez de place, on laisse le matériel au village. Si l’urgence exige une césarienne ou une prise en charge complexe, il faudra aller jusqu’au centre de santé de Sédhiou. Un voyage qui peut prendre plusieurs heures si le terrain est boueux.

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L’imam reste une personnalité centrale dans la vie des villages. Même les médecins doivent avoir leur accord pour soigner. Il est appelé à trancher en cas de désaccord ou de différend.

Ngor se dit bien souvent épuisée par l’ampleur de la tâche. Son premier souhait ? Etre assistée par du personnel qualifié : « Mais il nous faudrait aussi de l’électricité, des frigos. Aujourd’hui ils sont à gaz, c’est dangereux. Ils tombent en panne quand les bonbonnes sont terminées alors nous devons transférer en urgence les vaccins. » Njama complète : « Et aussi une ambulance plus adaptée ! Dans le district, il n’y a que cinq postes avec des ambulances en état de marche. Les zones les plus enclavées n’en ont pas et il est impossible d’évacuer les malades graves. »

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Dans le district de Sédhiou où Ngor et Njama exercent, elles sont 22 sages-femmes employées par l’Etat, dont 17 qui travaillent en itinérance. C’est bien peu pour couvrir une population de 171 000 habitants sur un territoire d’environ 7 000 km2, traversé d’innombrables forêts, rivières, rizières, savanes et marécages qu’elles parcourent sans relâche. Les populations les considèrent comme leurs anges gardiens. Ici on les appelle les sages-femmes volantes.

Prochain épisode : Portrait d’Aïcha, 13 ans, « tombée enceinte par erreur »

Cet article est le premier de la série d’été du Monde Afrique, « Un combat pour la vie », qui va nous mener du Sénégal aux rives du lac Tchad, 4 000 km que notre reporter Matteo Maillard a parcourus entre avril et juin 2016.

Par Matteo Maillard (Makarissa, Sénégal, envoyé spécial)

Le Monde



AU SÉNÉGAL, SYLVIE, 18 ANS, FÉMINISTE DE BROUSSE

Sylvie, 18 ans, sillonne sa ville de Kolda pour sensibiliser les jeunes de son âge sur l’éducation sexuelle et les questions de société.

Dans les quartiers périphériques de Kolda, tout le monde connaît son nom et sa silhouette. Sylvie, la jeune fille qui porte l’ibadou, ce voile ouest-africain qu’elle noue autour de son visage et fixe d’une broche dorée. C’est sa marque de fabrique, son « atout vestimentaire », dit-elle avec un certain sens de la communication.

Sylvie, 18 ans, petit bout de jeune femme de 1,55 m, est la présidente d’un club qui sensibilise les adolescentes aux risques d’une grossesse précoce, d’un mariage forcé, de la déscolarisation et de la dépendance financière qui s’en suivent. Avec son équipe, elle sillonne les venelles poussiéreuses de la ville de Casamance, dans le sud du Sénégal. Sylvie organise des « causeries » dans ces quartiers délaissés, dans les banlieues de Kolda, une ville provinciale loin de Dakar comme la brousse l’est de la ville. Elle fait du porte-à-porte dans ces quartiers de briques et de torchis, et, pour se faire accepter, elle a d’abord dû se faire remarquer« Il faut que les gens nous reconnaissent et sachent à qui s’adresser quand ils ont des questions de SSRAJ », dit-elle. Comprendre : des questions sur la santé sexuelle et reproductive des jeunes et des adolescents. « A nous ensuite de les conseiller ou de les aiguiller vers les structures qui les prendront en charge. »

À l’ombre d’un baobab

Mais qu’est-ce qui fait courir Sylvie ? « Très tôt je me suis rendu compte qu’à Kolda, il y avait beaucoup de grossesses et de mariages précoces, que les mutilations génitales continuaient. Je me suis dit pourquoi ne pas être la fille qui aidera la ville à inverser la tendance ? Je sais bien que je ne pourrai pas éradiquer seule ces fléaux, mais je me suis juré de m’y donner corps et âme. »

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À 12 ans, elle va frapper à la porte du centre d’adolescents de Kolda et y rencontre Babacar Sy, le directeur, dont elle deviendra le bras droit. Très vite, il s’attache à cette ado hyperactive, curieuse, qui ne cesse de le questionner sur la santé reproductive. Il la prend sous son aile, la forme, l’emmène dans les quartiers. « Un jour, après une causerie, j’ai dit à l’animateur que la prochaine fois, ce serait moi qui animerai la causerie, dit-elle. La semaine suivante, il m’a prise au mot. J’avais 13 ans, je tremblais, mais j’ai été assez convaincante. Depuis, j’organise mes activités de sensibilisation toute seule. »

Une causerie se déroule ainsi : dans les écoles ou dans les quartiers, à l’ombre d’un baobab, elle invite des adolescents, des adultes, souvent leurs parents, sert le thé, projette parfois un film sur la thématique du jour avant d’engager la discussion sur le bien-fondé des mariages d’enfants, des grossesses précoces ou des mutilations génitales féminines. Des sujets sensibles dans cette région du Sénégal où ces pratiques sont encore fréquentes. A Kolda, une fille sur cinquante est concernée par une grossesse précoce. « Au début, les retours étaient parfois hostiles,se souvient-elle. Certains adultes n’aiment pas que des adolescents remettent en question ces pratiques coutumières ou leur donnent des conseils. Mais nous le faisons toujours avec un grand respect. Cette adversité m’a aussi permis de me forger. »

Que des hommes adultes

L’an dernier, Babacar l’a prise avec lui à la radio pour qu’elle observe son émission sur les mariages précoces. À la fin, étonnée, elle lui demande pourquoi ce sont des hommes adultes qui débattent de problèmes qui concernent les femmes mineures. « Pourquoi ne me laisserais-tu pas m’occuper de cette émission ? Les filles se sentiraient davantage concernées. » Babacar est dubitatif. « Il me trouvait trop farfelue pour me laisser les rênes. Mais la semaine suivante, il m’a invitée pour voir comment je me débrouillais. »

Sylvie en pleine « causerie » avec des adolescents de Kolda.

Depuis, chaque samedi de 15 heures à 16 heures, elle dirige l’émission qu’elle a renommé « Espace des adolescents » sur Surnaforé FM, une radio communautaire de Kolda. Elle y invite des jeunes pour débattre de leurs problèmes avec des parents et des spécialistes des questions de santé, « comme l’inspecteur médical des écoles ». Sont aussi abordés des sujets de société comme les styles vestimentaires, la morale, la démission parentale.

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Depuis qu’elle tient le micro, des jeunes qu’elle ne connaît pas l’interpellent. « C’est toi Sylvie ! Comment tu vas ? On peut venir à ton émission ? Tu veux pas organiser un micro-trottoir chez nous ? » Cette vie de militante et d’animatrice, Sylvie la mène en même temps que sa scolarité. « À Kolda, on va à l’école de 8 heures à 14 h 30 puis on est libre tout l’après-midi, dit-elle. Mais cette année est spéciale : elle passe le bac. Le temps de se préparer ? « On gère, on gère », lance-t-elle.

Sylvie, si elle a des allures de jeune pousse féministe, n’en respecte pas moins ses parents. « Mon père est constamment en déplacement. Il travaille dans la communication. Mais, même à distance, il trouve le temps de m’encourager au téléphone. C’est à lui que je dois ma motivation. Ma mère est aussi un soutien quotidien. À chaque fois qu’elle se rend dans des postes de santé ou des hôpitaux, elle me rapporte des livres de médecine et de santé. »

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En plus de ses parents, Sylvie considère Babacar comme un proche, un père spirituel qui lui a « tout appris ». Son rêve ? Devenir journaliste, animer et produire sa propre émission de télévision sur la santé et l’éducation sexuelle. « Ce que j’aime, c’est établir un dialogue très personnelEn quelques heures, les gens nous confient leurs secrets les plus intimes. ». Passer du micro à l’écran, parce que les images, dit-elle, « ont cette force de conviction, cette capacité à prouver aux gens l’existence des problèmes que nous abordons ». Un travail dont elle sait que l’aboutissement dépendra des efforts quotidiens des milliers de relais communautaires, de médecins, d’animateurs et d’humanitaires. Elle fait sa part, avec sa maxime en bandoulière : « Si tu n’as pas la chance d’avoir la même formation que moi, je ferai en sorte que tu aies la même information. »

Prochain épisode : « Pour contrer une résurgence d’Ebola, il faut multiplier les exercices de simulation ».

Cet article est un épisode de la série d’été du Monde Afrique, « Un combat pour la vie », qui va nous mener du Sénégal aux rives du lac Tchad, 4 000 km que notre reporter Matteo Maillard a parcourus entre avril et juin 2016.



EXPOSITION « L’IRIS DE LUCY » : LA FEMME AFRICAINE À L’HONNEUR

Quel est le genre le plus sous représenté dans l’art contemporain ? Les femmes. Quel continent échappe au radar des commissaires d’exposition ? L’Afrique. C’est fort de ce constat que le musée départemental d’art contemporain de Rochechouart a programmé « L’Iris de Lucy », une exposition présentant une vingtaine d’artistes femmes du continent africain et de sa diaspora.

La Lucy auquel le titre fait référence est un australopithèque dont le squelette fut découvert en 1974 par une équipe d’anthropologues dirigés par Donald Johanson et Tom Gray. Bien qu’exhumée à Hadar, en Ethiopie, elle fut affublée d’un petit nom tiré d’une chanson des Beatles qu’on entendait alors sur les ondes.

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Aussi l’entrée en matière de l’exposition se place-t-elle sous le sceau de l’archéologie et du malentendu. Car le choix du patronyme de Lucy est révélateur d’une préhistoire bien trop blanche écrite par les Occidentaux.

Ressusciter des figures d’ancêtres

Pour les Éthiopiens, celle qui fut longtemps considérée comme l’ancêtre de l’humanité, se prénomme Dinkenesh, c’est-à-dire la « personne spéciale » ou « la belle ». La photographe Aida Muluneh la représente en personnage hiératique et mystérieux, au visage blanchi, telle un spectre rescapé de temps immémoriaux. « Dans un monde où la supériorité raciale a préfiguré nos dignités humaines, les échos de ses restes sont devenus le témoignage et la validation de nos similitudes plutôt que de nos différences », déclare-t-elle.

Sa consœur algérienne Amina Zoubir ressuscite une autre figure d’ancêtre, celle oubliée de Kahena, reine berbère, dont on ne sait si elle fut juive ou chrétienne. À la fois prêtresse et sorcière, elle aura combattu l’expansion des Omeyades en Afrique du Nord au VIIe siècle.

Comme Kahena, féministe avant l’heure, les créatrices ici réunies ne s’en laissent pas compter. Si elles manient parfois des techniques prétendument réservées aux femmes, elles en dynamitent la dimension « ouvrage de dame ».

« Figure Oubliée », de Amina Zoubir (2014). « Cauchemar », de Zoulikha Bouabdellah (2013).

Chez l’Égyptienne Ghada Amer, la broderie est un cheval de Troie qui aide à véhiculer les idées les plus séditieuses sur le plaisir féminin. Pour Billie Zangewa pas question de faire tapisserie. Ses tissages de soie forment l’écrin d’une féminité triomphante, dans une société sud-africaine où le regard masculin sonne parfois comme une menace.

L’artiste le reconnaît, porter une jupe dans certaines rues de Johannesburg relève de l’exploit. Il n’est pas plus aisé pour une Tunisienne d’assumer ses désirs sexuels, comme le suggère un dessin rouge sang de Zoulikha Bouabdellah, une artiste qui se pose en « libre penseur du sexe, celle qui sait comment revendiquer et contester les codes et les normes de son temps et qui est constamment en équilibre entre être dominant et être dominé ».

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Cet équilibre, la Gabonaise Myriam Mihindou l’explore dans une magnifique vidéo, la Complainte du Serpent muet, qui, inspiré du roman cru et poétique de Mohamed Leftah, Demoiselle de Numidie, sublime les corps souillés et blessés des prostituées. C’est une autre forme de honte, celle du SIDA, qu’explore la photographe sud-Africaine Sue Williamson en capturant des malades infectés par le virus, dont la vie oscille entre anonymat, honte et rejet.

Pour toutes ces amazones, le combat ne se mène pas que sur les rings du patriarcat. Elle se prolonge sur les podiums de l’art.

Dans la photo The Kiss, la Sud-Africaine Tracey Rose étend la question de l’identité raciale à sa représentation dans l’histoire de l’art occidentale. Les sujets noirs ont longtemps été tenus en lisière, traités en serviteurs ou faire-valoir, bien trop souvent dépeints de manière grotesque. En revisitant le célèbre Baiser d’Auguste Rodin, Tracey Rose fait du personnage central un homme noir, qui, une fois n’est pas coutume, se trouve au cœur du dispositif et non plus en périphérie.

L’Iris de Lucy, jusqu’au 15 décembre, Musée département d’art contemporain, Place du Château, 87600 Rochechouart, www.musee-rochechouart.com

Roxana Azimi

Le Monde