Le long chemin des derviches des Balkans

Ils sont bektashi, rifa’i, halveti, sa’adi... Ils vivent au cœur des villes ou se retirent dans des ermitages perdus dans les montagnes. Tous pratiquent l’islam mystique des confréries soufies, une « hérésie » pour les tenants du sunnisme rigoriste venu du Golfe. Premier volet de notre série sur les pratiques de l'islam dans les Balkans.

Il faut accepter de se perdre sur les routes des Balkans, pour trouver, sur un pic montagneux ou au creux d’une colline, les ruines de turbe, les tombeaux de saints derviches, considérés comme de précieux intercesseurs. Certaines sont toujours l’objet de pèlerinages réguliers, d’autres ont été oubliées, mais partout, en Albanie, en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, en Macédoine, dans le Sandjak de Novi Pazar au sud de la Serbie, ces traces de l’islam mystique et populaire des derviches, souvent teinté de syncrétisme, marqué par les traces des croyances et des superstitions locales, continuent de marquer le paysage. Certains tarikat demeurent fort actifs ; les tarikat, ce sont les diverses « voies » de cet islam, qui définissent autant de confréries différentes.

 

Sultan Nevrouz à la tekke rifa’i de Rahovec © Laurent Geslin

Sultan Nevrouz à la tekke rifa’i de Rahovec © Laurent Geslin

Les derviches sont présents dans les Balkans depuis que l’islam s’y est implanté, après la conquête ottomane, aux XIVe et XVe siècles. Ils prétendent même volontiers que des prédicateurs gyrovagues auraient précédé les armées du Sultan. Les confréries n’ont pas cessé de se croiser, de se scinder, de se reformer en diverses branches, qui remontent toutes à un saint fondateur. Outre les rifa’i, on trouve toujours des halveti, des sa’adi, des melâmi, des naqshbandi, des mevlevi, etc. – qui se distinguent moins par des croyances spécifiques que par des rites différents.

Derviches de la ville

Il est presque 13 heures, ce vendredi. L'appel du muezzin à la djuma, la prière la plus importante de la semaine, va bientôt résonner dans les mosquées d'Orahovac/Rahovec, dans le sud-ouest du Kosovo. Par petits groupes, des hommes et des femmes se dirigent vers la tekke, le lieu de vie des derviches rifa’i, juste au-dessus du centre-ville. Les traces des combats qui ont fait rage pendant la guerre de 1998-1999 sont toujours bien visibles. Le « ghetto » où vivent encore quelques centaines de Serbes commence 200 mètres plus haut, derrière des barbelés posés sur des murs effondrés. Le centre d’Orahovac semble être resté hors du temps, à l'écart de la fièvre de construction qui agite le reste du Kosovo. La commune se trouve à une trentaine de kilomètres de la grande ville de Prizren, au cœur d’une région fertile, connue pour ses vignobles qui grimpent sur les versants verdoyants des collines. Malheureusement, le vin ne s’exporte plus et le chômage n’a jamais été si massif.

« Bujrum ! » (Prenez place !). Le maître des lieux, le cheikh Mehdi Shehu, la quarantaine dynamique et charismatique, accueille un par un les fidèles de la confrérie qui se pressent dans la tekke. Avant que la prière ne commence, les derviches les plus âgés, les plus instruits et les plus respectables prennent place autour de leur maître pour siroter un café. Les autres s’installent directement dans la salle de prière. Puis la cérémonie débute et les chants s’élèvent. La prière de la djuma laisse place au zikr, ce rituel spécifique de la mystique soufi qui, par le biais de la répétition des noms de Dieu, permet aux pratiquants de s’éloigner de la matérialité de leur corps. Les têtes se balancent de gauche à droite tandis que le cheikh relance régulièrement l’ardeur des fidèles.

Le cheikh Mehdi Shehu durant le zikr © Laurent Geslin

Le cheikh Mehdi Shehu durant le zikr © Laurent Geslin

Tous les musulmans doivent normalement se rendre à la mosquée pour la djuma, la grande prière du vendredi, mais les derviches d’Orahovac se dispensent de cette obligation et ne fréquentent que la tekke. Lors des grandes cérémonies, comme Sultan Nevruz, le 21 mars, celle-ci peut accueillir un millier de personnes. À ces occasions, les fidèles s’engagent dans le hâl, un état altéré de conscience, et sollicitent l’honneur d’avoir les joues transpercées par de longues piques de métal de la main du cheikh, sans qu’aucune goutte de sang perle. Chaque confrérie a des rites particuliers : les rifa’i pratiquent des mortifications corporelles, les mevlevi – les fameux derviches tourneurs – tournent sans fin sur eux-mêmes. La danse, la musique et le contrôle du corps permettent un dépassement de soi, mais ce soufisme populaire privilégie l’émotion collective, bien loin du spiritualisme new age des mouvements néo-soufis qui se développent aussi dans les milieux urbains et éduqués des Balkans.

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Les fidèles viennent à toute heure du jour consulter le cheikh. Comme le personnage du Derviche et la Mort, le fameux roman de Meša Selimović (1966, traduction française, Gallimard/L’Imaginaire), celui-ci règle les conflits interpersonnels, soigne les plaies de l’âme, arrange les mariages et donne un avis toujours très écouté. Il est au courant de tout ce qui se passe dans la ville mais, assure-t-il, « les derviches ne doivent pas se mêler de politique ». Pourtant, le cheikh des halveti, l’autre confrérie présente à Orahovac, a été tué pendant la guerre, en juillet 1998, dans des circonstances toujours incertaines. Le cheikh Mehdi a hérité sa charge de son père, et l’un de ses fils lui succédera un jour. Probablement pas l’aîné, mais le plus jeune, qui serait « marqué ». Sérieux comme un pape, le garçonnet assiste à toutes les cérémonies aux côtés de son père, mais celui-ci reste prudent : la vocation doit encore se confirmer.