La Guinée est-elle au bord de l'explosion 2 (Médiapart)

« Il n'y a plus d'espace pour un esprit libre et indépendant donc tout le monde préfère se taire »

Bien qu'exilé de longues années à l'étranger, et en particulier en France où il a noué des relations très proches avec les socialistes, Alpha Condé n'a pas inversé la tendance. Même s'il met en avant les soutiens de François Hollande, Georges Soros ou Tony Blair, sans oublier son ami de lycée Bernard Kouchner, Alpha Condé, secondé par un fils omniprésent, n'entend nullement partager le pouvoir (lire ici notre précédente enquête). « Rien n'a changé dans les médias depuis 2010 », déplore Fodé Kouyaté, président de l'Association des blogueurs de Guinée (Ablogui). « Les journalistes s'intéressent aux interprétations ethniques et délaissent les analyses de fond, et les lecteurs s'arrêtent à leurs patronymes. » Née en réaction au traitement de l'information par les médias en 2010, l'Ablogui va lancer à l'occasion de la présidentielle de 2015 Guinéevote, un projet de veille citoyenne. « En 2010, on a eu de la chance que le taux de pénétration d'internet ne soit pas très important car les propos relayés par la presse en ligne étaient de nature à créer une guerre civile. »

La signature, le 20 août 2015, d'un accord inattendu entre le pouvoir et l'opposition concernant les principaux points de crispation (commission électorale indépendante, fichier électoral, délégations spéciales) a momentanément atténué les tensions dans un pays où existe « une incapacité à trouver des compromis équilibrés et rationnels dans le dialogue politique », selon Florent Geel de la Fédération internationale des droits de l'homme.

À 78 ans, Alpha Condé parle aujourd'hui de son « premier mandat » comme si le second était une évidence. En réclamant en cinq ans ce qui n'a pas été fait en cinquante, le principal opposant d'Alpha Condé, Cellou « Dallein » Diallo, espère de son côté monter sur la plus haute marche d'un pouvoir qu'il connaît bien. Il a servi pendant dix ans le triste magistère de Lansana Conté dont il revendique toujours l'héritage, moins pour ses accomplissements que pour draguer l'électorat soussou de la Basse-Guinée dont était originaire l'ancien président.

Convaincu de s'être fait voler la victoire en 2010, lâché par les autres opposants, Cellou Diallo semble prêt à tout pour devenir président en 2015. Même à s'allier à Moussa Dadis Camara, chef de l'État lors du massacre de plus de 150 opposants à sa candidature, le 28 septembre 2009, dans un stade de la capitale. Que ses militants aient été tués, violés et lui-même blessé le jour du massacre pèse visiblement peu dans la balance électorale de Cellou Diallo. « Il y a la justice et la politique », a-t-il justifié.

L'opposant Cellou Diallo en campagne.L'opposant Cellou Diallo en campagne. © DR

Car dans la région de Guinée forestière où il est né, Moussa Dadis Camara n'est pas cet énième futur ex-dictateur pressenti par la communauté internationale. Il est l'enfant du pays, la fierté locale. « À Nzérékoré parmi les Guerzés, il y a une vraie popularité de Moussa Dadis Camara et une vraie attente de son retour », témoigne Vincent Foucher d'International Crisis Group. « Pour les Guerzés, c'est l'homme qui les a enfin représentés et qui a d'une façon réparé le sentiment qu'ils ont d'être marginalisés depuis l'indépendance. Il est aussi l'une des rares personnalités politiques transethnique. À Conakry aussi il y a de l'affection pour ce jeune capitaine qui n'a pas hésité pas à convoquer les ministres et arrêter des trafiquants de drogues. » Cette popularité vaut de l'or – peut-être la victoire – pour Cellou Diallo, perçu comme le candidat des seuls Peuls.

L'inculpation de Moussa Dadis Camara par la justice guinéenne le 8 juillet pour le massacre du 28 septembre 2009, quelques jours seulement après l'annonce de l'alliance de son parti avec celui de Cellou Diallo, a logiquement révolté une partie de la Guinée forestière. D'autant que Moussa Dadis Camara a tenté, sans succès, de rentrer en Guinée via la Côte d'Ivoire le 25 août pour mettre fin à son exil au Burkina Faso.

« Les efforts du régime d’Alpha Condé visant à bannir Monsieur Moussa Dadis Camara de la Guinée est la consécration du mépris que le régime d’Alpha Condé a toujours éprouvé pour les Guinéens, en général, et les habitants de la "Forêt" qu’il considère comme des bushmen sans dignité, en particulier », accuse Faya Millimouno, candidat à la présidentielle originaire de la « Forêt ».

Région chrétienne et animiste dans un pays musulman, stigmatisée pour sa consommation de viandes sauvages pendant l'épidémie d'Ebola, théâtre d'affrontements meurtriers et de répressions brutales du pouvoir, la « Forêt » se voit aujourd'hui privée de son « héros » et concentre les inquiétudes liées à l'élection présidentielle.

Dans ce climat de méfiance généralisée, on cherche en vain quelqu'un pour élever le niveau du débat. L'écrivain de renommée internationale Thierno Monénembo était tout désigné. Mais dans une tribune publiée dans Le Monde, l'intellectuel, sympathisant de l'opposition, qualifie de « joli coup de poker » l'alliance de Cellou Diallo avec Moussa Dadis Camara. À Conakry, choisie pour être la capitale mondiale du livre en 2017, les rares intellectuels font profil bas. « Il n'y a plus d'espace pour un esprit libre et indépendant donc tout le monde préfère se taire plutôt que d'être interprété n'importe comment, témoigne Amadou Bano Barry. La classe politique instrumentalise tout et tout le monde. Il y a trois catégories de personnes en Guinée : des militants, des miliciens et des militaires. Il n'y a plus de citoyens. »

Tout compte fait, les Guinéens ont une grandeur, précieuse comme son or et ses diamants : ce pays a regardé pendant 57 ans ses six voisins se déchirer l'un après l'autre sans jamais les imiter. « Ce pays a été jusqu'à maintenant une vraie exception dans la région, explique Mike McGovern. Quels que furent les résultats, le nationalisme à la base de la politique de Sékou Touré a créé une citoyenneté guinéenne, un habitus socialiste qui a survécu à son régime jusque dans les années 2000, mais dont les traces sont de moins en moins visibles », analyse-t-il. « C'est le paradoxe de la Guinée, une situation explosive peut ne pas exploser, rejoint Amadou Bano Barry. La société guinéenne est encore régie par des autorités morales et religieuses qui interviennent en dernier recours. Sans compter qu'aucun pays voisin n'est intéressé par la déstabilisation du pays et qu'aucun acteur international majeur ne s'intéresse non plus à la Guinée. Notre misère constitue notre chance. »

Médiapart

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