Le réalisateur guinéen Paul Théa parle de son projet sur “La Route de l'esclave”

 

 

Paul Théa dans ses studios avec sa permission.

Paul Théa, engagé depuis longtemps dans la reconstitution des horreurs du Camp Boiro en Guinée, par la production de vidéos faisant intervenir des victimes ou des membres des familles de celles-ci, vient de commencer un projet pour documenter la “Route des esclaves”, de leur collecte dans la région côtière de la Guinée à leur destination finale, en Amérique du nord.
 
Paul Théa est un réalisateur, animateur de radio et TV, spécialiste en communication. Il a étudié l'Administration économique et sociale à l’Université de Montpellier, la Gestion informatique à l’Institut de Promotion Commerciale (IPC) de Toulouse et la Radio/TV aux USA. Parmi les films qu'il a réalisés, il parle volontiers de l'hommage au club de football Hafia77 par exemple et de ses nombreuses interviews dont celle de Mme Diallo Telli, veuve du premier secrétaire exécutif de l'Organisation de l'Unité africaine mort de faim et de soif au sinistre Camp Boiro. Il a aussi écrit plusieurs articles sur le sport, l’économie, la culture et la politique, qui, il tient à le souligner, n’est pas son sujet favori. Ses productions se trouvent aussi sur son compte YouTube.  
A la veille de son départ de Conakry pour la Caroline du sud, il a bien voulu répondre à quelques questions de Global Voices sur son projet : La route de l'esclave, dont on peut voir un début ici, avec l'Histoire du Port Négrier de Dominya, parlant de l'arrivée des premiers colons, de l'église et du point de départ des esclaves.
 
 Global Voices: Récemment on vous a vu très enthousiaste dans vos publications sur Facebook à propos de la récupération d’un vieil édifice. De quoi s’agit-il ?
Paul Théa: Il s’agit d’un bâtiment colonial du nom de PZ (Patterson /Zochonis), le nom de la compagnie qui l’a construit. Le bâtiment est sur un site de Dominya dans la préfecture de Boffa près du port négrier et du comptoir européen, c’est vous dire que c’est un symbole fort pour notre projet qui est d’en faire un musée de la route de l’esclave. Ma première demande fut refusée il y a plus de 20 ans et c’est à la troisième tentative que j’ai eu les autorisations du Ministère du Tourisme. Il était temps car le bâtiment est  très abîmé, je profite de l’occasion pour remercier toutes les bonnes volontés qui ont aidé dans l’obtention du site.
GV: Parlez-nous de ce projet: “La route des esclaves” 
 
P. T. En fait il y a plusieurs routes, nous travaillons en ce moment sur le sujet, je peux tout de même vous citer la route de Timbo, la capitale du Fouta théocratique jusqu’à Farinya chez les Nyara Belli (chez les Lightburn), du Fortin de Boké au port négrier de Dominya etc. Il y a le port de Dubréka et le port de Benty à Forécariah, j’attends les cartes des routes pour donner plus de détails.
 GV: En Guinée êtes-vous le premier à vous pencher sur ce douloureux passé ? En quoi votre projet diffère-t-il des autres initiatives ?
 
Non pas du tout, il y a de nombreuses initiatives pour jeter plus de lumière sur ce douloureux passé. Par exemple, il y a eu un colloque international sur “La tradition orale et la traite négrière“, tenu à Conakry en mars 1997 ou encore une réunion des experts sur “Les archives européennes de la traite négrière”, qui a eu lieu à Copenhague en février de l'année suivante. Les comptes-rendus ont été publiés par l’UNESCO. Par contre, à ma connaissance, nous sommes les premiers à proposer un musée sur l’esclavage en Guinée et en plus d’y inclure l’histoire de ces esclaves transportés en Caroline du Sud par exemple. Ce que nous proposons aura aussi l'avantage de présenter aux visiteurs, non seulement des sites, mais aussi des documents vidéos. C’est la raison pour laquelle je fais en ce moment un documentaire sur le sujet en Guinée et je dois par la suite aller en Caroline du Sud pour rencontrer la communauté Gullah  / Geechee, les descendants des esclaves venus essentiellement de la côte Ouest africaine, de l’Angola et de Madagascar.
GV: Pourriez-vous nous parler du documentaire que vous êtes en train  de préparer sur ce sujet ? Comment l'idée vous est venue, comment vous  procédez ?
 
PT: Je formais les premiers guides touristiques en Guinée, en mai et juin 2017, et dans la pratique sur le terrain, nous sommes allés au port négrier de Dubréka, ensuite à Dominya. Ce sont les témoignages des habitants sur l’envoi des esclaves du port négrier de Dominya en Caroline du Sud qui fit le déclic. Internet et quelques interlocuteurs me firent comprendre l’ampleur du commerce triangulaire dans le Rio Pongo, loin devant Gorée au Sénégal. Parmi les négriers blancs installés dans cette région, il y avait des Américains tel que Louis Lightburn, le mari de Nyara Belli, une marchande d’esclaves, très connue à l'époque, issue d’une grande famille locale qui avait des champs de riz  en Caroline du Sud ; les esclaves étaient prisés des riziculteurs.  Lightburn ravitaillait sa famille en esclaves. Toujours dans le Rio Pongo, des esclaves se libérèrent et fondèrent des villages. Pour un réalisateur, impossible de rater un tel sujet!
GV: Qu’est-ce que c’est que la Nation Gullah Geechee dont vous avez parlé sur votre page Facebook ?
 
PT: Comme je le disais tantôt, les esclaves transportés en Caroline du Sud et installés le long de la côte Est venaient de différentes ethnies ; ils créèrent une langue (créole) pour se comprendre et ils gardèrent les cultures africaines qu’ils défendent jalousement, encore aujourd'hui. Gullah est une déformation de Gola, une ethnie de la Sierra Léone et Geechee, une déformation de Kissi, une autre ethnie de la Sierra et de la Guinée. Ils disent la Nation Gullah Geechee et ils ont une cheftaine qui parcourt le monde entier pour la promotion de leur culture, de la langue qui se perd et pour la défense de leurs droits car ils perdent aussi les terres de leurs ancêtres.
GV: Les institutions américaines coopèrent-elles entre elles et avec vous ? 
 
PT: Nous venons de boucler la rédaction du projet que nous allons envoyer aux différentes institutions et même aux musées de l’esclavage pour une collaboration ou un financement.
GV: Justement, peut-on demander comment vous avez fait pour le financement jusqu'à présent ?
 
PT: Pour l’instant tout vient de ma poche et comme je ne suis pas riche, je fais appel aux bonnes volontés pour au moins sponsoriser le documentaire. Naturellement les noms des sponsors seront dûment mentionnés dans les crédits lors de la finition de la vidéo ; c’est un travail qui prend du temps et de l’argent, mais comme il sera important pour les générations qui viendront, je m’y adonne.
GV: L’UNESCO, les gouvernements concernés comprennent-ils l’importance de vos recherches ? Coopérez-vous avec les nombreuses institutions de la société civile qui opèrent déjà dans ce domaine dans lequel vous êtes engagé ?
 
PT: Le Ministère du Tourisme comprend bien l’importance de la route de l’esclave comme produit touristique pour lancer le tourisme en Guinée, pour preuve, les cadres de ce département se sont mobilisés pour me faciliter l’obtention du site. Je présenterai le projet en Guinée en Octobre après mon passage en Caroline du Sud et à ce moment-là je parlerai du degré de collaboration avec les institutions.

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FESTIVAL D’AVIGNON : LA SCÈNE AFRICAINE VEUT « DÉCOLONISER » LES REGARDS

Le focus Afrique du « in » d’Avignon a été jugé réducteur par certains. Il a au moins eu le mérite d’installer la création du continent au cœur des débats et, plus largement, d’interroger sur ce qui fait théâtre aujourd’hui.

« Figninto, l’œil troué », chorégraphie de Seydou Boro et Salia Sanou, présentée à Avignon.

Quand cessera-t-on de juger les scènes d’Afrique avec l’œil de ­l’ancien colonisateur, même pétri de bonne conscience ? C’est peut-être la leçon à ­tirer de la polémique sur le ­focus « Afrique subsaharienne », inscrit dans la 71e édition du Festival d’Avignon. Annoncé le 22 mars par Olivier Py, le directeur du « in », avec le reste de la programmation, ce focus est centré sur la danse et la musique, et laisse peu de place au texte.

Il a aussitôt été dénoncé par le metteur en scène congolais Dieudonné Niangouna, fondateur du festival Mantsina sur scène, à Brazzaville. Pour cet artiste engagé, les mots sont un carburant : « Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort », écrivait-il, le 23 mars, sur sa page Facebook. Si la charge de Dieudonné Niangouna a divisé le milieu artistique, elle a eu le mérite de libérer la parole et de susciter une large réflexion. Comment se présentent aujourd’hui les scènes africaines ? Qu’est-ce qui fait théâtre, si tant est que l’on puisse répondre à la question ?

Effervescence artistique

Une chose est sûre : l’Afrique connaît, de ­manière certes inégale selon les pays, une grande effervescence artistique et intellectuelle, comme en témoignent les nombreuses programmations de ces derniers mois (à Paris, l’exposition « Beauté Congo », à la Fondation Cartier en 2015, le festival 100 % Afriques, à La Villette, qui s’est achevé le 28 mai, etc.). L’équipe d’Olivier Py n’avait que l’embarras du choix pour monter, sur l’un des prestigieux plateaux du Festival, l’un des nombreux textes d’auteurs africains contemporains. Elle ne l’a pas fait, c’est son choix – et certains auteurs se « retrouvent » dans le « off », comme la Française originaire du ­Cameroun Léonora Miano et le Congolais Sony Labou Tansi.

Dans un premier temps, l’équipe du « in » n’avait pas souhaité commenter la polémique. A l’approche du Festival, la directrice de la programmation, Agnès Troly, revient sur l’élaboration de ce ­focus. « Il n’y a pas eu la volonté d’effacer les auteurs. Ce focus, c’est ce qu’il nous est apparu important de montrer, en ce moment. C’est une perception des auteurs marquants », dit-elle.

Comment les spectacles ont-ils été sélectionnés ? Agnès Troly a effectué deux déplacements à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, entre octobre et novembre 2016, nous dit-elle. Le premier au festival Récréâtrales, créé en 2002 par Etienne Minoungou, et le ­second à la triennale Danse l’Afrique danse ! Portée par l’Institut français, cette manifestation présentait une quarantaine de spectacles sélectionnés par le chorégraphe burkinabé Salia Sanou, lui-même invité du « in » cette année – avec une pièce créée il y a vingt ans avec Seydou Boro, Figninto, l’œil troué.

« Une grande partie du programme danse du “in” d’Avignon vient de la triennale. Il ne tombe pas du ciel », souligne Salia Sanou, qui vit entre Montpellier et « Ouaga », où il a cofondé avec Seydou Boro, en 2006, La Termitière, centre de développement chorégraphique. Parmi les artistes sélectionnés à la triennale, le chorégraphe burkinabé Serge Aimé Coulibaly qui rendra hommage au père de l’afrobeat Fela Kuti dans Kalakuta Republik (du 19 au 22 juillet, puis les 24 et 25).

« C’EST LA FEMME-MONDE QUI M’INTÉRESSE, ELLE N’EST PAS SEULEMENT AFRICAINE. » DOROTHÉE MUNYANEZA, CHORÉGRAPHE

Il peut y avoir du texte dans une performance. Est-ce du théâtre, ou pas ? Et la question est-elle encore pertinente de nos jours ? Le 16 juillet, le concert du collectif Basokin de Kinshasa, avec ses tambours et son énergie rock, racontera « une Afrique mutante », précise l’équipe du « in ». D’autres spectacles sont ainsi estampillés « musique et récit » : ainsi, la chanteuse Rokia Traoré présentera Dream Mandé-Djata, sur l’épopée de Soundiata Keita, fondateur de l’empire du Mali, renouvelant l’art des griots (du 21 au 24 juillet). Pour finir, dans la Cour d’honneur, les 25 et 26 juillet, la chanteuse béninoise Angélique Kidjo et le ­comédien ivoirien Isaach de Bankolé interpréteront Femme noire, d’après le poème de Léopold Sédar Senghor.

Agnès Troly insiste : « Le texte est présent dans 80 % des spectacles du focus Afrique. » Et de citer en exemple la création de la chorégraphe Dorothée Munyaneza, Unwanted, coproduite par le Festival, à propos des femmes violées lors du génocide des Tutsi de 1994, et d’autres conflits. « C’est la femme-monde qui m’intéresse, elle n’est pas seulement africaine. Ce sont les témoignages que j’ai recueillis qui sont la matrice de l’œuvre », explique l’artiste originaire du Rwanda.

« Sans Repères », de Nadia Beugré et Nina Kipré.

A Ouagadougou, Agnès Troly a découvert des auteurs : « Aux Récréâtrales, j’ai vu une pièce écrite par Hakim Bah, Gentil petit chien, jouée par des acteurs africains ainsi que par des élèves de l’Ecole de la comédie de Saint-Etienne. C’est une vraie rencontre. » Le dramaturge, nouvelliste et poète guinéen a par ailleurs reçu le prix Théâtre RFI en 2016 pour son texte Convulsions. Celui-ci fera l’objet d’une lecture, le 15 juillet, à Avignon (Jardin de la rue de Mons), dans le cadre de la programmation de Radio France internationale « Ça va, ça va le monde ! » consacrée à des auteurs africains (du 15 au 20 juillet).

Autre invité de RFI, le Franco-Ivoirien Koffi Kwahulé dévoilera aussi une œuvre coécrite avec Michel Risse, Ezéchiel et les bruits de l’ombre, aux ­Sujets à Vif, espace performatif du « in ». Enfin, en écho à ce focus, un cycle de films africains est présenté en partenariat avec les cinémas Utopia (du 9 au 23 juillet).

Droit à la parole

Pour autant, la polémique n’est pas close. « On ne peut pas faire comme si le droit à la ­parole n’avait pas été refusé à l’Afrique pendant des siècles et comme si cela n’avait pas laissé des traces. Il y a quinze ans, voire tout juste dix ans, il se trouvait encore des professionnels ou des critiques en France pour avancer qu’il n’y avait pas de théâtre ni de metteur en scène en Afrique », déclare au Monde le dramaturge ­togolais Gustave Akakpo.

Il est temps de mettre fin aux relations « inégalitaires », et « de subordination », entre la France et ses anciennes colonies dans le secteur culturel, tranche la metteuse en scène franco-ivoiro-malienne Eva Doumbia. Le théâtre, tel qu’il se joue dans l’Hexagone, peut déterminer certaines pratiques, comme la diction en Afrique, expliquait-elle sur sa page Facebook le 8 avril. De plus, ajoute-t-elle au Monde, « si les propositions africaines ne correspondent pas au goût occidental, on ne sait pas les regarder pour ce qu’elles sont ».

Et de poursuivre : « En Afrique, il n’y a pas, me semble-t-il, de désir de théâtre. Ses formes, sa diction, ses récits l’éloignent de la population. En revanche, je crois qu’il y a un désir réel d’art dramatique, qui peut prendre différentes formes comme le koteba [satire sociale traditionnelle au Mali], la griotique, le conte, le mythe, les sorties de masques, les danses rituelles »

Chorégraphe nigérian dont on a pu voir le ­sublime Qaddish dans le « in » en 2013, Qudus Onikeku se dit « consterné ». Il renvoie dos à dos Olivier Py et Dieudonné Niangouna, voyant dans la proposition du premier une ­démarche au mieux en quête d’exotisme, au pire coloniale. Et, dans les propos du second, une vision dépassée, et franco-française, qui accorde une toute-puissance au théâtre de texte, niant de multiples formes d’expression artistique et scénique issues du continent africain. Pour preuve, bien que chorégraphe, ­Qudus Onikeku n’est-il pas l’un des trois artistes à représenter le Nigeria à la Biennale d’art contemporain de Venise, jusqu’au 26 novembre ?

Comment libérer le regard ? Observons ce qui se passe sur le continent, suggère Rokia Traoré. « Depuis dix ou quinze ans, il y a pas mal d’artistes qui ont fait le choix de revenir ­vivre en Afrique, ou d’y ouvrir des lieux. Ils proposent des récits à partir de travaux menés dans leur pays. C’est une première depuis la fin de l’ère coloniale. Petit à petit, cela crée un ­public », déclare-t-elle au Monde. Ainsi, le chorégraphe congolais Faustin Linyekula – qui est aussi dramaturge et comédien – a recentré ses activités à Kisangani depuis 2006, en y installant ses Studios Kabako, après une dizaine d’années hors du continent.

« AUJOURD’HUI, CE SONT LES ARTISTES ET LES INTELLECTUELS, ET NON LES ­POLITIQUES, QUI PEUVENT RACONTER LE PAYS. » ROKIA TRAORÉ, CHANTEUSE

Rokia Traoré est revenue vivre au Mali en 2009, où elle a créé à Bamako la Fondation Passerelle, en vue de soutenir l’économie de la musique et des arts de la scène : « J’évoluais dans un marché occidental, mais j’avais la ­sensation insupportable de ne pas pouvoir montrer mon travail en Afrique, faute de lieux et de politique culturelle. » Nombre ­d’artistes africains le disent : ils ne veulent plus ­seulement être un produit d’exportation. ­Développer une politique culturelle en Afrique, ajoute la chanteuse malienne, c’est aussi donner ­envie aux jeunes de rester, et de ne pas ­basculer dans le « triste sort des ­migrants »… « Aujourd’hui, ce sont les artistes et les intellectuels, et non les ­politiques, qui peuvent raconter le pays, affirmer un sentiment d’appartenance. Ce faisant ils développent des outils pour l’éducation, la culture et même l’économie », conclut-elle.

Pour Serge Aimé Coulibaly, le renouveau du théâtre africain se fera dans un détour par la tradition. « Dans nos pratiques, il n’y a pas un moment où l’on danse, un autre où l’on chante, et encore un autre où l’on parle. Tout se fait en même temps. Cela correspond à notre manière d’être au monde. Si ma mère veut m’annoncer une bonne nouvelle, elle va parler mais aussi chanter et danser. Tout cela correspond à une seule forme d’expression, celle d’une personne dans son entièreté », plaide-t-il. Il ajoute : « La séparation de la parole et du corps n’est absolument pas burkinabée. Elle est arrivée avec la pratique occidentale du théâtre. »

Nécessaire décloisonnement

Ce décloisonnement est aussi défendu par des intellectuels et des penseurs africains engagés dans une nécessaire et inévitable décolonisation des imaginaires, à l’instar d’Achille Mbembe et de Felwine Sarr qui ­viennent de ­codiriger Ecrire l’Afrique-Monde (éd. Philippe Rey-Jimsaan, 397 p., 20 euros) et participeront à des débats à Avignon avec les Ateliers de la pensée. C’est une manière ­nouvelle de dire que l’Afrique est l’héritière du patrimoine mondial parce qu’elle en est coproductrice.

Les plaques bougent, constate Etienne ­Minoungou : « Avant, le théâtre en Afrique empruntait essentiellement aux dramaturgies occidentales, auxquelles étaient formés les artistes. Et le traditionnel était réservé pour le théâtre de sensibilisation. Résultat : le public était une élite très occidentalisée. Aujourd’hui, les créations piochent des deux côtés, de manière très consciente. Si on emprunte au théâtre occidental, c’est pour une raison bien précise. »

Ce va-et-vient des formes artistiques a modifié les mises en scène et permis d’aller à la rencontre d’un nouveau public. Persuadé que le théâtre peut être en Afrique un espace de « la discussion sociale », Etienne Minoungou a conçu un festival qui se tient à domicile, dans les concessions familiales d’un quartier populaire de la capitale burkinabée. Un ancrage physique qui amène à repenser la notion de scène. « En s’installant dans les cours, détaille Etienne Minoungou, les metteurs en scène créent différemment. La séparation entre le public et les ­comédiens, à l’italienne, s’efface pour des propositions beaucoup plus riches, faisant du théâtre une agora, une prise de parole collective. »

L’art se réinvente aussi en fonction de la langue choisie. « On voit de plus en plus de pièces en langues nationales, poursuit Etienne ­Minoungou. Or, la richesse poétique de ces langues contamine les formes du théâtre. » L’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o, qui a abandonné l’anglais pour le kikuyu, l’avait compris dès le milieu des années 1970. Mais il n’y a pas d’obligation, prévient Serge Aimé Coulibaly : « L’important est d’être libre dans son choix. Nous sommes à une période où tout est à construire en Afrique et où l’on peut décider quel sens donner à cette construction. On peut être très africain et très universel en même temps, c’est ce grand écart qui m’intéresse. Etre africain ne nous fait pas exister en dehors du monde. »

Clarisse Fabre et Séverine Kodjo-Grandvaux

Le Monde

 
 



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Sénégal : « Pourquoi nos dirigeants laissent-ils la danseuse Germaine Acogny courir à la faillite ? »

Aisha Dème, militante culturelle à Dakar, s’insurge de voir l’Ecole des Sables à cours de moyens alors que les législatives battent leur plein, à coups de milliards de francs CFA.

Germaine Acogny pratique et enseigne la danse contemporaine africaine dans son Ecole des Sables, à Toubab Dialo, ici en mai 2017.   
Germaine Acogny pratique et enseigne la danse contemporaine africaine dans son Ecole des Sables, à Toubab Dialo, ici en mai 2017.         Crédits : Jane Hahn / AP    

Il y a quelques jours, une lettre de Germaine Acogny est tombée dans la boîte aux lettres électronique de nous autres, acteurs culturels, militants ou amoureux de culture en Afrique. Il s’agissait d’une relance à une précédente lettre qui invitait, avec beaucoup de pudeur, à soutenir financièrement l’Ecole des Sables, un centre international de danses traditionnelles et contemporaines d’Afrique, située à Toubab Dialo, à quelques kilomètres au sud de Dakar.

        Lire aussi : La danse contemporaine africaine se construit à l’Ecole des Sables    

Cette relance est arrivée comme une gifle. « Est-ce que vous avez compris ? », nous disait-elle. « Cela fait quelques semaines que nous avons écrit une lettre à tous ceux qui nous connaissent, qui connaissent l’Ecole des Sables, pour leur demander un soutien à cause de notre situation financière difficile. » C’était la version « soft », rédigée cela fait un moment. La réalité d’aujourd’hui est beaucoup plus brutale. Actuellement, l’Ecole des Sables n’a plus les moyens de fonctionner que quelques mois. C’est donc « demain ».

Transmission du savoir

J’ai pris ces mots dans la figure parce que, effectivement, je n’avais pas compris. Mais je suis passée vite de l’état de surprise à la colère. C’est l’histoire qui se répète : ces monuments de la culture, qui ont porté haut le drapeau du Sénégal et de l’Afrique partout dans le monde, se retrouvent un jour ou l’autre face à de sérieux problèmes financiers, ou de santé, parce que ne bénéficiant pas d’une bonne prise en charge médicale… Cela devient presque banal.

Ils sont des trésors de notre patrimoine culturel, sur lesquels nous devons veiller, mais ils sont les oubliés de nos gouvernements.

        Lire aussi : A la rencontre de l’Afrique chorégraphique    

Le rôle de nos dirigeants n’est-il pas de veiller à la sauvegarde, à la transmission du savoir et de l’héritage culturel ? Dans un monde que je ne qualifierais pas d’idéal mais juste normal, nos responsables auraient créé des écoles et demandé à ces grands artistes de transmettre leur savoir. Ils seraient invités à donner des cours à l’université.

Dans un monde normal, un monument comme feu Doudou Ndiaye Rose, le tambour-major, n’aurait pas espéré pendant de longues années de pouvoir construire une école « pour léguer son savoir aux jeunes avant de partir », sans avoir les moyens financiers de réaliser ce rêve. Il disposait d’un terrain pour la construire et a sollicité le soutien des gouvernements successifs, douze années d’affilée. En vain. J’ai eu cette information de l’artiste lui-même, en janvier 2014, dix-huit mois avant sa mort.

Des élèves de l’Ecole des Sables à Toubab Dialo, au Sénégal, le 23 mai 2017.   
Des élèves de l’Ecole des Sables à Toubab Dialo, au Sénégal, le 23 mai 2017.         Crédits : Jane Hahn / AP    

Dans un monde idéal, la grande Germaine Acogny ne devrait pas rencontrer de problèmes financiers pour faire fonctionner son école. Non, pas la Germaine Acogny de l’école Mudra Afrique. Pas la fondatrice de « la maison mère de la danse africaine », un lieu qui a éduqué, inspiré, encouragé, réuni des danseurs et chorégraphes de toute l’Afrique et d’ailleurs. Pas la Germaine Acogny de Maurice Béjart, celle qui a dansé, chorégraphié et enseigné dans le monde entier et qui est devenue le véritable émissaire de la danse et de la culture africaines. Pas celle que l’on surnomme « la mère de la danse africaine contemporaine ». Pas cette enfant du Sénégal qui a porté les couleurs du pays avec fierté, grâce et grand succès.

        Lire aussi   Danse : les belles du senior    

Germaine Acogny ne devrait pas rencontrer de problèmes financiers pour faire fonctionner son école au point de lancer cet appel qui ne peut que briser le cœur de toute personne connaissant son travail et son parcours. Les autres peuvent découvrir son incroyable trajectoire ici.

« Peut-être devons-nous rappeler au président Macky Sall qu’il a décrété 2017 année de la culture au Sénégal ? »

Dans un monde normal, l’artiste Joe Ouakam aurait gardé sa Cour, ce lieu mythique de création et de rencontre du monde culturel dakarois. Cette Cour a été pendant quarante ans l’âme du Dakar culturel. Puis l’artiste a été menacé d’expulsion par les héritiers du propriétaire de la maison, alors qu’il était très malade. Dans un monde normal, le gouvernement aurait racheté cette maison qui était un patrimoine culturel, et surtout un lieu fédérateur qui fécondait l’art, le beau, le vivant. Joe Ouakam s’est éteint en plein milieu de cette polémique.

Il y a encore tant et tant d’autres cas… Peut-être devons-nous rappeler au président Macky Sall qu’il a décrété 2017 année de la culture au Sénégal ?

Mais si nos dirigeants ne le font pas, veillons nous-mêmes, comme nous le pouvons, sur nos baobabs, ceux qui enfoncent leurs racines profondément dans notre terre pour faire fleurir l’essence de notre culture, pour la faire rayonner dans le monde. Parce que nous, nous connaissons l’importance de la culture pour une nation.

Ils sont, nos dirigeants, depuis le dimanche 8 juillet, en campagne pour les législatives sénégalaises, avec des budgets à plusieurs milliards de francs CFA. Dites-leur que nous, les « cultureux », nous les gueux, ce seAisha Dème (Dakar) ra notre campagne à nous, et que nous gagnerons.

Le Monde

Pour soutenir Germaine Acogny et L’Ecole des Sables, cliquez

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Le Mandela Day, 67 minutes pour lutter contre la pauvreté

                       Cette année, l’accent sera mis sur la lutte contre la pauvreté. C’est ce que souhaite la Fondation Nelson-Mandela, dans l’esprit de justice sociale qui animait « Madiba » (du nom de son clan).

 

L’ancien président sud-africain Nelson Mandela mort le 5 décembre 2013, ici à Cape Town, le 11 février 2010.  

  • Aujourd’hui, chaque citoyen du monde est appelé à consacrer soixante-sept minutes de son temps à la collectivité, par des actions symboliques ou caritatives. La Journée internationale Nelson Mandela, célébrée tous les 18 juillet depuis 2010, a été créée par l’Unesco afin d’honorer les idéaux pour lesquels le premier président noir d’Afrique du Sud s’est battu, soixante-sept ans durant. Pour la première fois, la fondation qui porte son nom publie un guide du Mandela Day, axé cette année sur la lutte contre la pauvreté. Cape Argus
  • Né le 18 juillet 1918 dans un village de la province du Cap, capitale de l’Afrique du Sud, et mort à 95 ans à Johannesburg, le héros de la lutte contre l’apartheid est issu d’une famille royale de l’ethnie Xhosa. Il rejoint le Congrès national africain (ANC) en 1943 et lutte contre le régime sud-africain de ségrégation raciale par la résistance non violente. Les vingt-sept années passées en prison n’entameront pas son combat pour l’égalité raciale et sa volonté de réconciliation nationale. Peu après avoir reçu le prix Nobel de la paix avec le dernier président blanc, Frederik de Klerk, il sera élu chef de l’Etat en 1994. South Africa : The Good News
  • Sa veuve, Graça Machel, conduira ce mardi une marche historique dans le centre du Cap. Le but : célébrer les dix ans de l’ONG The Elders, inaugurée par M. Mandela en 2007, qui rassemble d’anciens hommes d’Etat et Prix Nobel de la paix militant pour différentes causes humanitaires dans le monde, et lancer leur projet « Walk Together ». C’est devant l’hôtel de ville, d’où partira la marche, qu’il avait prononcé le 13 février 1990 son fameux discours sur la liberté, le premier après sa sortie de prison. Cape Time
  • Parmi les bonnes actions prévues pour le Mandela Day, un concert géant sera organisé dans les rues de Cape Town à partir de midi, heure locale : 67 musiciens placés dans différents quartiers joueront pendant soixante-sept minutes. Les fonds récoltés serviront à soutenir les programmes de développement de la musique dans les communautés pauvres ayant un accès limité à l’enseignement musical. The South African
  • Mais les critiques fusent sur les actions du Mandela Day, trop courtes pour avoir un réel impact. Ne pas choisir n’importe quelle ONG, ne pas supposer ce qui lui serait utile, ne pas négliger l’étape de préparation, ne pas délaisser son legs le reste de l’année, ne pas oublier l’objectif de rendre le monde meilleur… Le Zululand Observer publie la liste des choses à ne pas faire ce jour-là, pour donner plus de sens à son geste.
  • Le très critiqué président sud-africain Jacob Zuma a appelé ses compatriotes à lutter contre la pauvreté en améliorant notamment l’accès à la nourriture, par la création de potagers par exemple. Il a évoqué dans son discours les 17 millions d’habitants, surtout des personnes âgées et des enfants, qui bénéficient d’allocations sociales. The Star
  • Khehla Shubane appelle, lui, à se débarrasser – légalement – de M. Zuma et son gouvernement, davantage prompts à servir leurs intérêts que ceux de leur peuple. « Nous avons baissé la garde, le Mandela Day nous aidera à la relever », écrit l’analyste et ancien militant politique dans le Sunday Times. Les « Gupta Leaks », entre autres, ont révélé des affaires de corruption au plus haut niveau. La conférence des organisations de la société civile lancera aujourd’hui plusieurs initiatives pour tenter d’endiguer ce fléau. News24
  • Jeanne Cavelier
  • Le Monde
 

 

      

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Ismaël Lo : « En Afrique, il est anormal de jeter un citoyen en prison pour avoir critiqué le chef de l’Etat »

A l’occasion du Festival gnaoua d’Essaouira, le Sénégalais défend le rôle de la musique dans la mobilisation contre l’extrémisme religieux sur le continent.

Le musicien sénégalais Ismaël Lo, à Dakar, le 8 mars 2016.   
Le musicien sénégalais Ismaël Lo, à Dakar, le 8 mars 2016.         Crédits : SEYLLOU/AFP    

Le musicien sénégalais Ismaël Lo, l’une des têtes d’affiche de la 20e édition du Festival gnaoua et musiques du monde qui s’est achevée le 2 juillet à Essaouira, au Maroc, explique au Monde Afrique le rôle et la place de la musique dans la mobilisation contre la menace terroriste en Afrique. Pour lui, cette lutte passe aussi par un effort d’humilité de la part des présidents africains.

Face à la menace terroriste pressante et à la montée de l’extrémisme violent, notamment en Afrique de l’Ouest, quel peut être votre rôle ?

Ismaël Lo Nos chansons sont écoutés autant par les plus hauts dirigeants que par le citoyen lambda, ce qui nous donne la possibilité de nous adresser à toute la société. En Afrique, dans le contexte actuel exacerbé par le terrorisme, les intolérances religieuses et politiques, la haine gratuite et meurtrière, notre rôle est d’apaiser les cœurs et de prêcher les valeurs de partage et du vivre-ensemble. C’est d’ailleurs ce qu’un artiste musicien comme moi et bien d’autres faisons depuis très longtemps.

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En prenant mon répertoire, vous verrez que j’ai toujours prêché la paix, que je me suis toujours considéré comme un « poseur de ponts » entre différents peuples et civilisations du monde. Je vous donne un exemple très précis : en 1989, j’avais chanté J’aime Africa, un tube dans lequel j’appelais à l’unité africaine. Bien plus tard, quand l’Union africaine a été lancée [en 2002], plusieurs de mes fans se sont manifestés pour me dire que j’avais devancé les dirigeants africains sur la voie de l’unité de notre continent.

Vous imagineriez-vous enregistrer avec Youssou N’Dour, Tiken Jah Fakoly ou Salif Keïta un appel à la mobilisation totale contre l’extrémisme violent en Afrique ?

Non seulement c’est possible mais, pour moi, le simple fait de l’envisager est un signe de reconnaissance de notre influence à nous, artistes musiciens, sur la société. Nous devons saisir ce pouvoir d’influence pour plaider la tolérance, mais aussi pour appeler nos dirigeants politiques à la modération, à l’ouverture et à la tolérance. Dans mes chansons, je défends le respect de l’humain, le respect de la tolérance.

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Il n’est pas acceptable qu’un citoyen soit jeté en prison dans nos pays pour avoir eu une critique, même excessive, envers un président de la République. Je le dis parce que je considère que le pouvoir politique et la puissance qu’il confère sont des choses éphémères. Vous pouvez être milliardaire aujourd’hui et vous retrouvez sans le sou demain, car rien n’est éternel. Voyez ces nouvelles villes construites ex nihilo, ces réalisations humaines monumentales balayées en une minute par un tsunami, un tremblement de terre ou un glissement de terrain.

Tout cela doit nous amener à relativiser les choses et à promouvoir la tolérance et la compréhension mutuelles. Je suis sûr que mon point de vue est partagé par les autres artistes musiciens que vous évoquez. Cela rend donc faisable le projet de mobilisation collective contre la menace terroriste.

Votre présence à Essaouira est-elle le prolongement de votre engagement pour la tolérance et le vivre-ensemble ?

En venant à Essaouira pour le Festival gnaoua et musiques du monde, j’ai le sentiment de poursuivre ma mission d’ambassadeur de la diversité culturelle. Je n’ai pas hésité un seul instant lorsque les organisateurs m’ont fait l’amitié de me demander d’y participer.

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Pour moi, la musique gnaoua, c’est la musique de mes ancêtres. C’est autant la musique du Maroc que du Sénégal. Par la provenance des participants, la diversité des musiciens qui y participent, ce festival est un haut lieu de promotion de l’ouverture à l’autre, de la tolérance, de l’humilité. L’environnement actuel en Afrique et dans le reste du monde appelle que toutes les bonnes volontés se rassemblent autour des valeurs de tolérance, de partage et d’ouverture. Je continuerai d’y prendre toute ma part.

Seidik Abba (chroniqueur Le Monde Afrique, Essaouira, envoyé spécial)

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