DANS L’OMBRE DE FRANTZ FANON, PENSEUR MAJEUR DU POSTCOLONIALISME

A la fin des années 1950, Marie-Jeanne Manuellan fut l’assistante du psychiatre et essayiste antillais. Un homme déroutant qu’elle évoque dans un livre.

Marie-Jeanne Manuellan, ancienne secrétaire de Frantz Fanon, à Viam (Corrèze), le 14 août.

Son bureau n’a pas de porte et, à vrai dire, ce n’est pas un bureau : un genre de cagibi, ouvert sur le couloir. Chaque matin, en cette année 1958, la jeune femme traverse Tunis pour s’asseoir là. Elle attend. Quoi ? Elle l’ignore. Le médecin-chef, son supérieur, ne lui adresse pas la parole. Son regard la traverse comme si elle n’existait pas. Parfois, elle attrape au vol une de ses phrases et la remâche des journées entières. Un exemple ? « Dans la culture arabe, le sein n’est pas un objet érotique. »

A l’hôpital psychiatrique de Tunis, elle est la seule Française du service, elle, Marie-Jeanne Manuellan, 31 ans, née Vacher à Meymac (Corrèze). Jupe à carreaux, trois enfants, assistante sociale appliquée, mariée à un coopérant. Dans l’équipe, les autres sont tous tunisiens ou algériens. Manuellan ne connaît rien à la psychiatrie. Tant pis. La Tunisie, qui vient de gagner son indépendance, l’a nommée là pour montrer que le nouveau gouvernement fait mieux qu’au temps du protectorat.

Dans le service, le médecin-chef ne « fréquente pas les Français ». Il l’a avertie d’un ton glacial en précisant : « J’ai des responsabilités au FLN », le Front de libération nationale, en pleine lutte pour l’indépendance de l’Algérie. La jeune femme prévient son mari : « Je suis tombée sur un sadique. » Le « Sadique », c’est lui, Frantz Fanon, 33 ans et déjà tout à la fois : psychiatre fervent de l’anti-psychiatrie, essayiste en vue, Nègre tonnant contre la négritude, révolutionnaire et fils de famille en Martinique.

Manuellan passe deux mois dans le cagibi. Jusqu’au jour où le Sadique se plante devant elle : « Vous allez me suivre pendant les visites, écouter et noter tout ce que je dis. » Il la présente aux malades : « Cette dame n’est pas une dame, c’est un magnétophone. » Pendant trois ans, elle sera son assistante.

Les tribulations du Sadique et du Magnétophone

Fanon est ce genre d’homme qui met tout le monde mal à l’aise, ce Français né aux Antilles qui a choisi de mourir algérien, un pays qui n’existe pas alors et dont il ne parle pas la langue. Même ceux qui l’ont connu refusent souvent, aujourd’hui encore, de l’évoquer. Seules quelques anecdotes tournent en boucle, toujours les mêmes. A 89 ans, Marie-Jeanne Manuellan vient de publier Sous la dictée de Fanon (édition L’Amourier, 190 pages, 16,15 euros), un livre qui donne – pour la première fois ou presque – l’impression de l’approcher. Les tribulations du Sadique et du Magnétophone deviennent alors une page d’histoire…

« Moi, la Tunisie, je ne connaissais pas, se souvient-elle, assise dans la ferme familiale en Corrèze. J’ai suivi mon mari en épouse soumise. » Avec le temps, la mère de famille réservée a tout de même attrapé quelque chose du Sadique, « insolente et agressive », dit-elle d’elle-même. Un ministre lui a demandé un jour : « Il paraît que Fanon était cassant ? » Elle a répondu : « Oui, avec ceux qu’il méprisait. »

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En 1958, à l’hôpital de Tunis, ça se bouscule à la consultation du docteur. Le service, c’est lui. « On avait l’impression qu’il allait toujours se passer quelque chose d’exaltant », poursuit Marie-JeanneLe Magnétophone va d’étonnement en étonnement, notant des mots sans les comprendre – « nygtasmus » ? –, effrayée à l’idée que son orthographe le mécontente. Il lui « fout la trouille », comme son père quand elle était enfant.

Les collègues savent peu de chose, au fond, de ce Fanon. Toute question sur sa vie est coupée d’un lapidaire « superflu », même quand Jean-Paul Sartre en personne s’y risquera. On connaît sa femme, bien sûr, Josie. Elle blanche, lui noir. Et alors ? On n’est noir que dans le regard des Blancs, disait-il à l’époque de leur mariage, à Lyon. Il avait 23 ans, bonne famille, brillant étudiant de la République. Son premier livre, Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952venait de sortir. Une dénonciation du racisme en France, certes, mais son espoir, démesuré, affleurait entre les lignes : « Libérer l’homme de couleur de lui-même. »

Expulsé d’Algérie en 1956

A l’hôpital, le psychiatre oblige Marie-Jeanne à entendre un réfugié algérien, torturé par un policier. Elle a honte d’être française mais comprend que les hôpitaux psychiatriques sont d’implacables observatoires. Le premier poste de Fanon était à Blida, en Algérie, fin 1953. « Cela avait été un choc pour lui, il y revenait sans cesse », témoigne-t-elle.

Patients européens et indigènes vivaient séparés. L’empire colonial français – qui a toujours nié se fonder sur des différences raciales – professait le primitivisme : « L’indigène nord-africain est un être primitif au cortex peu évolué et à la vie végétative », écrivait alors Antoine Porot, fondateur de l’Ecole de psychiatrie d’Alger.

Fanon n’a, à l’époque, jamais milité dans un parti, « ce n’était pas sa culture, ça se voyait », assure Marie-Jeanne. Sa révolution commence donc en blouse blanche : « décoloniser » les esprits, mettre en lumière les traumatismes psychologiques provoqués par le colonialisme. Il soigne à la fois ceux qui ont pratiqué la torture et ceux qui l’ont subie, refusant de livrer les uns ou les autres au camp adverse. Le FLN clandestin, en manque de « médecins sûrs », finit par l’approcher. Il est expulsé d’Algérie en 1956.

La même année, l’indépendance de la Tunisie fait de ce pays la base arrière du FLN : 150 000 Algériens y vivent, combattants ou politiques, un état dans l’Etat. Fanon en est le porte-parole. « On les voyait en héros, moi y compris », se souvient Manuellan.

Jeune fille, elle avait adhéré au Parti communiste (PC), comme la cousine Jeanne, à qui elle trouvait « du lustre », une rousse splendide, institutrice et violonniste. « On croyait aux engagements qui donnent un sens à la vie. » A une camarade, elle demande : « C’est comment, l’amour chez les communistes ? » L’autre : « On a un copain, et voilà. » Pour Marie-Jeanne, ce sera Gilbert. Ensemble, ils quittent le parti après l’insurrection hongroise de 1956 et s’installent en Tunisie.

« Débrouillez-vous »

La machine à écrire, de marque Japy, achetée à la demande de Frantz Fanon, sur laquelle Marie-Jeanne Manuellan a saisi deux ouvrages de l’écrivain.

A l’hôpital de Tunis, un interne annonce au Magnétophone : « Le patron veut vous voir. » On est en juin 1959. Aussitôt, elle pense : « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? » Fanon est dans le plâtre, après un accident.

Elle (prudente) : « Comment ça va ? »

Lui (mal-aimable) : « Comme vous voyez. »

Il la regarde si longuement qu’elle en est gênée. Puis, comme un reproche : « Vous, ça a l’air d’aller, en tout cas ». Il continue. « On va faire un livre. » Elle est éblouie. Il demande : « Vous tapez à la machine ? » Elle ne sait pas, bien sûr.

Lui : « Débrouillez-vous. »

C’est une de ses expressions favorites. Elle achète une méthode de dactylo et une machine d’occasion, qu’elle trimballera toute sa vie. Fanon tempête : elle ne va pas assez vite. Il est décidé qu’elle notera à la main de 7 heures à 9 heures à l’hôpital, puis retapera le soir chez elle. Commentaire du mari : « Ce Fanon a un culot monstre. Il te tyrannise, et toi, tu fonces. »

C’est le petit matin dans le bureau de Fanon, une pièce toute nue. Il marche de long en large, « un homme beau, élégant, même si ça me gêne de le dire à cause des clichés sur les Noirs », confesse la vieille dame. Sans une note ni une hésitation, il déclame son livre. « Sa pensée semblait naître du mouvement de son corps, quelque chose de physique. »

Une intimité s’installe

A Noël 1959, Fanon lui demande ce qu’elle fera au réveillon.

Elle : « Une fête chez nous. »

Lui : « Et moi, pourquoi vous ne m’invitez pas ? »

Elle : « Il y aura des Français, vous ne les fréquentez pas. »

Lui : « S’ils sont comme Jean-Paul Sartre, je ne suis pas contre. »

Les Manuellan sont catastrophés : Fanon l’austère et son humour réfrigérant vont torpiller la fête. Comment imaginer danser devant lui ? Marie-Jeanne aime danser. Au réveillon, le Sadique boit du Johnnie Walker. Il danse avec elle sur Petite fleur, de Sidney Bechet. Un invité photographie la soirée. Fanon détruit la pellicule. Aujourd’hui, il doit circuler cinq photos de lui, pas plus.

A Tunis, une intimité s’installe avec les Manuellan. Les dimanches à la plage où Fanon s’obstine à rester habillé. La belote. Le cinéma, où il s’assoit au premier rang, révélant la myopie qu’il a toujours planquée. Les discussions politiques où l’on critique Habib Bourguiba, le président tunisien, mais jamais le FLN. Fanon chante des biguines antillaises. La maison Manuellan devient un des rares lieux où il évoque ses 18 ans en Martinique, cette année 1943, quand il s’engage dans les troupes du géneral de Gaulle. « Une guerre de Blancs », jugent alors certains Antillais. Fanon, lui, parle de liberté, qu’on soit « blanc, noir ou jaune ».

C’est chez les Manuellan, encore, qu’il sonne un matin de 1961 : « Asseyez-vous, je vais vous en apprendre une bien bonne. J’ai une leucémie. » Puis aussitôt : « Mais je me vais me défendre. »

Elle : « Comment ? »

Il se tape le front : « Avec le cortex. » Au début, il se croit plus fort que le mal. Elle aussi. Il pense déjà à un nouveau livre, l’autre est sorti l’année précédente. Les dictées recommencent, comme si la leucémie n’était qu’une péripétie. Jean-Paul Sartre a accepté d’écrire la préface, il tient le Sadique pour un homme exceptionnel.

Une « icône quasi-warholienne » de l’émancipation

A l’hiver 1961, Les Damnés de la terre (Maspero, puis réédité chez La Découverte) sont saisis dès la sortie. Dès la première page, la ligne est claire : la décolonisation ne se fera que « dans un affrontement décisif et meurtrier ». Puis, « au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, (…) le réhabilite à ses propres yeux ».En pleine guerre d’Algérie, son image vole en éclats, même chez des proches ou des militants de l’indépendance. « Quand je prononçais son nom, je prenais des coups de sabots : on le traitait de fou sanguinaire », se souvient Manuellan.

Fanon est hospitalisé. Il écrit à sa femme : « Je sens que la catastrophe approche. Je t’ai revue montant l’escalier du théâtre à Lyon. » Ils s’étaient rencontrés là. Il meurt le 6 décembre 1961. Trois mois plus tard, l’Algérie fête son indépendance.

Combien sont ensuite venus d’Afrique ou des Amériques interroger Marie-Jeanne sur son ancien chef ? Dès les années 1960, les tiers-mondistes ou les mouvements noirs aux Etats-Unis ont fait de lui une « icône quasi-warholienne » de l’émancipation, selon l’essayiste Adam Shatz.

Les grandes universités anglo-saxonnes le tiennent pour un penseur majeur du postcolonial. Mais, en France, le postcolonial est un sujet de polémique, pas d’études. Ici, c’est dans les années 2000 qu’une nouvelle génération militante s’en empare, en partie issue de l’émigration et pour qui la question coloniale, justement, est une clé du présent. Tout ce qui gênait leurs aînés chez Fanon les enchante au contraire, ses identités instables, ses choix qui se radicalisent, les uns après les autres.

 

Marie-Jeanne Manuellan rentre à Paris en 1967. A 35 ans, elle reprend des études de psycho. « Fanon m’a rendue libre. » On lui conseille une psychanalyse. Elle hésite, estimant que c’était pour lui, pas pour elle. Le Sadique comptait en entamer une, sitôt finie cette « foutue histoire algérienne ». Le Magnétophone prend tout de même rendez-vous chez un analyste. En le voyant, elle fond en larmes. « Je croyais que vous étiez noir. »

 

Le Monde



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Des chauves-souris et des hommes, le roman d’Ebola de Véronique Tadjo

L’écrivaine franco-ivoirienne s’empare de l’épisode épidémique qui a touché l’Afrique de l’Ouest en 2014 pour en tirer un conte philosophique sur la place de la nature.
L’écrivaine franco-ivoirienne Véronique Tadjo, à Paris, en mars 2006.

Et si l’ampleur de l’épidémie d’Ebola qui s’est abattue sur l’Afrique de l’Ouest en 2014 avait des causes humaines ? Et si, à force de déforestation, l’homme avait lui-même provoqué le mal, poussant les chauves-souris à aller chercher leur nourriture toujours un peu plus loin, pour remplacer les fruits sauvages disparus par ceux que les villageois cultivent ? C’est sur une telle hypothèse environnementaliste que Véronique Tadjo a construit son dernier roman, En compagnie des hommes, paru le 17 août aux éditions Don Quichotte.

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Empruntant autant au conte philosophique qu’au roman choral, l’écrivaine franco-ivoirienne donne voix aux braves, à ces femmes et à ces hommes au cœur empli de courage et de générosité qui ont réussi, par leur abnégation et le don de soi, à mettre fin à cette pandémie qui tua plus de 11 000 personnes, principalement en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone entre décembre 2013 et mars 2015. L’on entend alors le témoignage d’un médecin étranger, d’une infirmière, d’un étudiant volontaire, du chercheur congolais qui découvrit le virus dans son propre pays, le Zaïre en 1976, d’une mère, d’un préfet…

« L’heure de la tendresse »

Dénonçant l’état du système sanitaire en Afrique, mais aussi l’égoïsme des sociétés du Nord qui ne se sentirent concernées qu’une fois le virus sur leur sol, Véronique Tadjo rappelle l’échec de la médecine chimique qui ne parvient toujours pas à inspirer confiance, contrairement à la médecine traditionnelle, celle des guérisseurs.

Ebola nous déshumanise, nous demandant de ne plus étreindre les nôtres, de renoncer à soigner nos parents et nos enfants sous peine d’être contaminés à notre tour, humilie les corps avant la mort, douloureuse, et ne nous permet plus d’honorer les nôtres lors de funérailles. Seules la solidarité et l’entraide ont permis que revienne « l’heure de la tendresse », nous autorisant de nouveau à nous serrer la main et à nous embrasser.

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La romancière donne également la parole au virus lui-même qui ne craint « qu’une chose : voir les hommes aller contre leur nature néfaste et s’entre-aider. Car ce n’est pas la science ni l’argent qui m’ont fait reculer, alors que j’étais près du but. Non, ce sont les gens ordinaires qui petit à petit ont compris qu’ils seraient plus forts s’ils pensaient ensemble, travaillaient ensemble, luttaient ensemble au-delà de leurs intérêts immédiats et de leurs douleurs personnelles ».

Donner la parole à une chauve-souris, qui invite les hommes à « prendre conscience de leur appartenance au monde, de leur lien avec toutes les autres créatures, petites ou grandes ». Et, dans une langue aux accents poétiques, à la forêt à travers un arbre sous lequel les hommes se réunissaient pour rendre la justice et se réconcilier.

Déséquilibre, chaos

Ce dernier rappelle toute l’importance qu’il a pu avoir dans la culture de certains peuples ouest-africains : « Je suis Baobab, arbre premier, arbre éternel, arbre symbole. Ma cime touche le ciel et offre une ombre rafraîchissante au monde. Je cherche la lumière douce, porteuse de vie. Afin qu’elle éclaire l’humanité, illumine la pénombre et apaise l’angoisse ».

En compagnie des hommes n’est pas tant un roman fort bien documenté sur Ebola qu’un vif plaidoyer pour que l’Afrique subsaharienne renoue avec sa culture animiste. « Il fut un temps où les hommes conversaient avec nous, les arbres. Nous partagions les mêmes dieux. Les mêmes esprits. Si quelqu’un devait couper l’un d’entre nous, il nous demandait pardon », écrit la lauréate du Grand Prix de littérature d’Afrique noire 2005. Mais las, « les hommes d’aujourd’hui se croient tout permis. Ils se pensent les maîtres, les architectes de la nature » et en s’éloignant de cette dernière, ils se sont éloignés d’eux-mêmes, de leur propre culture, et ont créé un déséquilibre qui ne peut mener qu’au chaos.

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A 62 ans, Véronique Tadjo, qui partage aujourd’hui son temps entre la Grande-Bretagne et la Côte d’Ivoire, avance que seul l’homme pourra se sauver lui-même à condition qu’il repense le vivre-ensemble en y incluant le vivant. Et qu’il renoue, lui qui est né des poussières d’étoiles à l’origine de notre monde, avec sa nature cosmique. « Les étoiles, les océans, les plantes et les animaux sont à l’intérieur de notre corps. L’univers n’est pas en dehors de nous. Il est en nous. Nous sommes l’univers. Mais, de toute cette incommensurable beauté, de cette énigme infinie, que reste-t-il ? »

En Par Séverine Kodjo-Grandvaux (Douala, correspondance)compagnie des hommes, de Véronique Tadjo, éd. Don Quichotte (176 pages, 17 euros)

Le Monde

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En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/09/06/des-chauves-souris-et-des-hommes-le-roman-d-ebola-de-veronique-tadjo_5181923_3212.html#zGOh17PMPS2dLC0l.99
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LA DOULEUR INDOCILE DE WILLIAMS SASSINE, L’INSURGÉ DE GUINÉE

La Française Elisabeth Degon ressuscite la destinée singulière de cette figure des lettres africaines dans une biographie très documentée.

L’écrivain guinéen Williams Sassine dans les années 1980.

Non, décidément, Williams Sassine « n’était pas n’importe qui ». Romancier, dramaturge, journaliste, cette figure de la littérature africaine n’aura jamais mâché ses mots et aura été fidèle à son engagement jusque dans la mort. Décédé à l’aube du 9 février 1997 devant sa machine à écrire alors qu’il s’apprêtait à taper l’une de ses « chroniques assassines » pour le journal satyrique Le Lynx auquel il collaborait depuis cinq ans, l’écrivain guinéen aura passé sa vie à défendre les gens de peu, les gens de rien, ceux à qui les politiques auront volé les indépendances en usurpant le pouvoir et en confisquant la parole. Lui qui, à 17 ans, aura été envoyé, lors du « complot des enseignants » de 1961, au camp Alpha Yaya où il a passé cinq jours, racontera-t-il par la suite, « sans manger, sans boire, au soleil de six heures du matin jusqu’à huit heures du soir », aura payé jusque dans sa chair le prix de la liberté.

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Un corps affaibli par des années de gagne-petit à se battre pour toucher de quoi vivre alors qu’il est invité dans le monde entier pour parler de littérature. Un corps fatigué et un esprit las, qui se sera réfugié dans l’alcool, au cœur des maquis où, au plus proche du peuple, il aura puisé l’inspiration.

Dans la biographie, extrêmement linéaire mais fort documentée, que lui consacre Elisabeth Degon, Williams Sassine, Itinéraires d’un indigné guinéen (Karthala), l’ancienne bibliothécaire française décrit un homme usé, à la fois ambitieux et modeste, conscient de son talent littéraire – bien qu’il s’évertue à minimiser l’acte créatif – mais prêt à aucun compromis pour le mettre en valeur. Par des anecdotes savoureuses, Elisabeth Degon, qui a rassemblé de précieux témoignages, montre à quel point Sassine pouvait détester l’establishment et la grossièreté des hommes de pouvoir, quels qu’ils soient. Et de nous raconter comment l’auteur, « invité et reçu par l’ambassadeur [de France à Conakry], se permet de lui enlever son cigare de la bouche et de dire : “On vous a appris à recevoir les gens comme ça, le cigare à la bouche ?” ».

« Un des meilleurs de sa génération »

Impertinent, rebelle, qui ne fera partie d’aucun mouvement particulier, Williams Sassine a tiré sa « force de son métissage qui fait de lui un insoumis, un indocile, celui qui ne se plie ni aux dogmes, ni aux idées reçues », estime Elisabeth Degon.

Né en 1944 à Kankan, la deuxième ville du pays, d’un père libanais chrétien maronite et d’une mère guinéenne musulmane, Williams Sassine s’est toujours senti mis à l’index à cause de cet héritage pluriel. Une stigmatisation qu’il évoque à travers le personnage de l’albinos dans Mémoire d’une peau. Et qui aura été sans doute renforcée par l’abandon du père qui a caché son mariage guinéen à sa famille restée au Liban.

Quittant la Guinée, en 1962, pour tenter de poursuivre ses études en France, le jeune homme, extrêmement brillant, connaîtra vingt-huit années d’un long exil, l’entraînant à partir de 1966 sur les routes d’une Afrique nouvellement indépendante à la construction de laquelle il prend part comme enseignant, installé successivement en Côte d’Ivoire, en Sierra Leone, au Niger, au Gabon, en Mauritanie, avant le retour définitif en Guinée en 1988. Sassine a la « bougeotte et partout, il ressent son statut d’étranger ». Il ne parviendra jamais à se sentir chez lui dans cette Afrique qui n’est pas la sienne.

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« Celui qui dit : “Tu n’es pas heureux ? Tu es en Afrique, tu n’es pas exilé” oublie que “c’est la Guinée que j’aime et dans la Guinée, c’est Kankan que j’aime et à Kankan, c’est mon quartier et dans mon quartier, c’est la case où j’ai vécu, mais ça on peut pas comprendre ça… et je ne souhaite à personne de vivre cela », expliquera celui qui écrira que la « Guinée est très belle, vue de très loin » tant le retour au pays natal sera douloureux. Pendant son exil, Williams Sassine écrit, beaucoup, et publie un roman tous les trois ans. Le rythme s’interrompt une fois installé à Conakry.

C’est le début de la déchéance. Celui qui partageait le plateau d’« Apostrophes » avec, entre autres, Tierno Monenembo et André Brink lors de l’émission spéciale que Bernard Pivot a consacrée à « l’Afrique noire racontée par ses romanciers » en 1979, se retrouve sans ressources. « On dit qu’il est un écrivain qui compte dans le paysage littéraire, un des meilleurs de sa génération, et pourtant, il chôme. Son humour, son sens de l’observation aigu et décalé sur la vie, distraient et amusent, son intelligence fuse, mais elle perturbe et dérange. Il se retrouve étranger dans son pays. Ce n’est pas ce qu’il attendait ! », écrit Elisabeth Degon, qui plus qu’un portrait de l’auteur du Jeune Homme de sable esquisse celui d’une époque, de la Guinée des années 1960 jusqu’à la fin des années 1990.

« Réalités bouleversantes et inconfortables »

Williams Sassine se fait alors chroniqueur « assassin » de la vie politique, sociale et religieuse de la Guinée. Chaque semaine, dans Le Lynx fondé par des journalistes formés en Côte d’Ivoire, il livre une lecture acerbe et sarcastique de ce pays devenu « un concentré de la sauce du sous-développement, l’arôme Maggi des marmites vides ». Lui qui pensait « écrire en vain » aura profondément marqué le paysage littéraire et intellectuel guinéen en donnant voix aux exclus.

« Lire Sassine n’est pas une évidence, reconnaît Elisabeth Degon, il faut accepter d’entrer dans son monde tourmenté, d’ouvrir les yeux sur des réalités bouleversantes et inconfortables. Son monde n’est pas un monde paisible ni agréable, ni rassurant. Il parle de la souffrance, de la violence, quelquefois de la douceur de la vie. Il faut également accepter de le suivre dans les digressions répétées qui auraient gagné à être rabotés et polies. » Sont-ce ces défauts qui expliquent que l’œuvre de Sassine soit aujourd’hui si peu lue ? Il faut reconnaître qu’elle est peu accessible. Certains de ses ouvrages sont demeurés longtemps indisponibles, d’autres devenus extrêmement rares et coûteux. Un problème auquel Sassine, qui a publié essentiellement chez Présence africaine, aura été confronté durant toute sa carrière.

Couverture de la biographie d’Elisabeth Degon, « Williams Sassine, Itinéraires d’un insurgé guinéen », aux éditions Karthala.

Williams SassineItinéraires d’un indigné guinéen, d’Elisabeth Degon, Karthala, 2016, 236 pages, 19 euros. Elisabeth Degon présentera et dédicacera son livre le mercredi 26 avril au pavillon africain du Salon du livre et de la presse de Genève.

Par Séverine Kodjo-Grandvaux (contributrice Le Monde Afrique, Douala)

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NI MÉGALO NI KLEPTOCRATE, PORTRAIT ROMANCÉ DU PUTSCHISTE AFRICAIN IDÉAL

Entretien avec Olivier Rogez, auteur de « L’Ivresse du sergent Dida », inspiré aussi bien du dictateur guinéen Dadis Camara que de Thomas Sankara, figure visionnaire et libératrice du peuple burkinabé.
Le Guinéen Moussa Dadis Camara (à gauche), le Burkinabé Isaac Zida (en haut) et le Malien Amadou Haya Sanogo (en bas).

Grand reporter à Radio France internationale (RFI) dès 1990, Olivier Rogez couvre l’actualité africaine depuis près de vingt ans. Avec L’Ivresse du sergent Dida, qui doit paraître jeudi 31 août aux éditions du Passage, il signe son premier roman. Une fiction réussie à l’écriture tantôt efficace tantôt poétique, tout en images et sensations, fortement inspirée par l’histoire récente de la Guinée et par le sinistre putschiste Moussa Dadis Camara, qui prit le pouvoir à la mort de Lansana Conté.

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Vous avez une écriture très imagée, l’aphorisme n’est jamais très loin. Avez-vous cherché à écrire un roman africain ?

Olivier Rogez Je ne voulais pas écrire un roman africain mais un roman qui traduise le plus justement possible, dans la langue, les métaphores, les images, mes impressions de l’Afrique. Je ne me considère pas du tout comme un auteur africain mais comme un auteur des deux mondes, ou de plusieurs univers. Je suis à la fois dans et en dehors de l’Afrique. Je me place dans l’intériorité de mes personnages et de la société, donc j’ai voulu aussi me placer dans l’intériorité de la langue. Et reprendre, à ma façon parfois, le français d’Afrique. Mais en même temps, le sergent Dida ne parle pas comme un militaire ouest-africain – il use d’une langue parfois très soutenue pour un soldat qui n’a pas d’éducation –, parce que je ne voulais pas abandonner totalement mon statut d’écrivain extérieur.

Ce roman est très fortement inspiré de l’histoire récente de la Guinée. Comment avez-vous travaillé ?

J’ai un lien très fort avec la Guinée, où je suis allé plusieurs fois par an entre 1998 et 2013. Il est vrai que ce roman est fortement inspiré de la Guinée, mais L’Ivresse du sergent Dida n’est pas l’histoire de Dadis Camara. J’insiste beaucoup sur ce point, parce que raconter l’histoire de Dadis Camara n’a jamais été ni mon projet ni mon envie. C’est un personnage odieux, horrible. C’est pour moi un anti-modèle romanesque absolu. Dans Dida, il y a aussi du Zida le Burkinabé, du Sanogo le Malien, et un peu de tous ces putschistes comme les Guillaume Soro et compagnie.

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On a l’impression, en effet, que vous n’avez pas osé dépeindre toutes les exubérances de Dadis Camara, comme si la fiction était en deçà de la réalité.

Oui, tout à fait. Ecrire une histoire qui aurait été au niveau de la réalité – de ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire en 2002 ou en Guinée en 2009 – aurait donné un roman absolument abominable. Je ne voulais pas écrire quelque chose qui n’ait pas une note d’espoir. En Afrique de l’Ouest, il y a toujours cette volonté de s’en sortir, de réinventer les choses, la politique, les systèmes et de ne pas succomber à un désespoir absolu. Je voulais que Dida ait cette dimension positive d’espérance, qui peut rappeler celle de Thomas Sankara.

Lorsque Dida se découvre une fibre révolutionnaire, il rêve d’une Afrique qui se construit à partir de ses propres fondements et se réapproprie le discours sur soi. Pourquoi avoir choisi de présenter cette Afrique-là par le biais d’un putschiste mégalomane ?

Je ne pense pas qu’il soit mégalomane. La question était de savoir si dans un environnement de militaires putschistes, il pouvait se trouver un Jerry Rawlings ou uniquement des Samuel Doe et des Dadis Camara. Le personnage de Dida ne pouvait pas devenir du jour au lendemain éclairé. Donc il a ses petites crises lunatiques. Mais, surtout, c’est un idéaliste qui ne veut pas succomber à la médiocrité ambiante et devenir un kleptocrate comme les autres. Il a un projet pour son peuple. Il est responsable d’un coup d’Etat, certes, mais, à la mort d’un dictateur, et il le fait pour empêcher la caste haïe de continuer d’exercer le pouvoir. Donc il le fait dans une volonté de changement, révolutionnaire.

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Vous décrivez des situations très fortes de racisme interethnique, qui engendrent frustration et ressentiment. Est-ce ce qui mine la Guinée aujourd’hui ?

Oui. Il est plus commode de se tailler un fief dans sa famille, son ethnie, et donc d’instrumentaliser le racisme, que de chercher à avoir une dimension nationale d’emblée. C’est une des dérives qui menacent la stabilité de certains pays comme la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Liberia. On retrouve la même chose en Centrafrique et, d’une certaine façon, au Cameroun. Sans parler du Soudan du Sud, où l’on assiste aujourd’hui à un véritable génocide.

Vous décrivez les alliances qui peuvent se nouer entre l’armée et les hommes d’affaires. Dernièrement, on a vu arriver des hommes d’affaires à la magistrature suprême. Qu’en pensez-vous ?

Dans toutes les sociétés, occidentales ou africaines, les détenteurs de capital sont bien souvent les détenteurs d’un pouvoir parfois extrêmement important. Il y a un discrédit de la politique dans beaucoup de pays parce que, justement, on a vu se maintenir dans l’opposition ce qu’on appelle les « opposants historiques ». Abdoulaye Wade, Laurent Gbagbo ou Alpha Condé – ce dernier étant toujours en activité, je ne voudrais pas poser un jugement définitif sur lui – n’ont pas toujours su passer de leur statut d’opposant à celui d’homme d’Etat.

On peut être un homme politique excellent dans la conquête du pouvoir mais un très mauvais gestionnaire et un très mauvais homme d’Etat. Ce phénomène a entraîné une forme de désillusion et a créé un « dégagisme » au profit de personnages à la Boni Yayi, venu de la banque, ou à la Patrice Talon, venu du monde des affaires. Ou à la Emmanuel Macron, venu de l’énarchie française. Le « dégagisme » a commencé en Afrique avant de commencer en France.

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Dans votre roman, tout le monde se fait manipuler : les jeunes, la population, même les journalistes occidentaux. Comment se prémunir de cela quand on est reporter français en Afrique ?

Il faut être vigilant et parier sur l’expérience. Et quand on n’en a pas, partager l’expérience avec ceux qui en ont. C’est très important pour ne pas se faire manipuler par la classe politique. C’est toujours assez difficile d’échapper à cela.

Et comment faire pour ne pas lire les réalités africaines avec des lunettes occidentales ?

C’est un danger réel, qu’il faut avoir constamment à l’esprit. Il faut une grande lucidité et tenter de changer sa focale. Mais ça ne se fait pas du jour au lendemain. Moi, ça m’a pris beaucoup de temps et on s’aperçoit au fur et à mesure que l’on se trompe et que l’on ne comprend pas certaines choses. J’ai eu une chance inouïe : j’ai commencé ma carrière en URSS. J’étais d’emblée dans un système où j’avais appris à me méfier et à être vigilant. Quand je suis arrivé à Dakar ensuite, je me suis dit que je ne savais rien et que j’avais tout à apprendre. Ce qui ne m’a pas empêché de faire des erreurs malgré tout.

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Tout au long de L’Ivresse du sergent Dida, l’armée joue sa propre partition, comme si elle était un corps indépendant de l’Etat. Les armées en Afrique manquent-elles de patriotisme ?

C’est le cas, en effet, dans les pays qui ont connu un régime militaire où l’armée a été la chose d’un homme politique et est devenue le socle sur lequel il pouvait asseoir son pouvoir. Ces armées-là sont d’une certaine façon idéologiquement privatisées. Il est alors très difficile de construire une armée patriotique au service du bien commun. Il existe d’autres dérives qui sont encore plus graves dès lors que l’on fait de l’armée un instrument de prédation avec des gens qui ne sont ni formés, ni payés suffisamment, ni considérés et qui finissent par se comporter comme une bande de voyous.

Ce sont des exemples qui existent dans des pays en voie d’effondrement. Je pense au Liberia, à la Sierra Leone, à la Guinée de 2008, à la mort de Lansana Conté, et à la Côte d’Ivoire aujourd’hui, où les rebelles responsables du coup d’Etat de 2002 et intégrés à l’armée se comportent toujours comme des prédateurs. Le contre-exemple, c’est le Sénégal, où l’armée est républicaine, même si elle n’est pas exempte de tout reproche.

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Vous n’êtes pas tendre avec le personnel diplomatique français sur le continent, arrogant, conservateur, néocolonialiste. On retrouve là une France qui a du mal à renoncer à son empire…

C’est la réalité, non ? [rires] La France n’a renoncé ni à son pré carré ni à voir sa diplomatie jouer un rôle dans ce pré carré.

Diriez-vous que la France empêche l’Afrique d’évoluer positivement ?

Non, je n’irais pas jusque-là. Chaque situation est unique. Si on prend le cas du Gabon ou de la République démocratique du Congo, on peut effectivement se poser la question de savoir si la France n’empêche pas les transformations politiques nécessaires. Si on regarde en Afrique de l’Ouest, notamment au Sénégal, on s’aperçoit que la France a toujours eu une politique pro-démocratique, pro-alternance, analysant les choses de manière radicalement différente en se disant que finalement ça pouvait se faire sans trop de heurts.

Fondamentalement, la France ne peut pas s’opposer seule, si tant est qu’elle en ait envie, aux transformations. La colonisation est terminée et maintenant les choix sont faits par les dirigeants africains et par leur peuple. Aujourd’hui, il n’est plus possible de soutenir à bout de bras un dictateur absolu tout comme il n’est plus possible de débarquer un dictateur parce que l’Union africaine et des pays comme l’Afrique du Sud ou le Nigeria ne seraient pas d’accord. La marge de manœuvre est limitée. La France peut juste retarder certaines évolutions, mais elle ne peut plus s’y opposer frontalement.

L’Ivresse du sergent Dida, d’Olivier Rogez, Le Passage, 320 pages, 18 euros, parution le 31 août 2017.

Séverine Kodjo-Grandvaux

Le Monde

 
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LA MALIENNE FATOUMATA KEÏTA, ÉCRIVAINE DES DEUX MONDES

Dans sa trilogie, qu’elle vient d’achever avec la publication des deux derniers volets, l’auteure aborde avec provocation et liberté l’excision, le remariage et la polygamie.

L’écrivaine Fatoumata Keïta, valeur montante de la littérature malienne.

Quand Fatoumata Keïta parle, les mots jaillissent et sa voix grimpe souvent dans les aigus. Interrogée, elle prend le temps de trouver les mots, en hochant la tête. « Fatoumata aime parler et elle sait parler », dit d’elle l’écrivain Ismaïla Samba Traoré, directeur de La Sahélienne. Cette maison d’édition vient de publier Quand les cauris se taisent et Les Mamelles de l’amour, deux romans qui sont la suite de Sous fer, le premier roman de Fatoumata Keïta, sorti en 2013 et récompensé, deux ans plus tard, par le prix Massa Makan Diabaté.

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Ses trois romans forment une belle trilogie saluée par le microcosme littéraire bamakois. Au Mali, seul Massa Makan Diabaté avait écrit une trilogie romanesque – Le Lieutenant de KoutaLe Boucher de Kouta et Le Coiffeur de Kouta – qui lui a valu le Grand Prix international de la Fondation Léopold-Sedar-Senghor, en 1987.

La « mise sous fer »

Dans le premier roman, Fatoumata Keïta raconte l’histoire de Nana, jeune fille malinké destinée à des études de médecine qui sera envoyée dans le village de son père, à Muruba, où elle subit l’excision, la « mise sous fer », et manque d’y perdre la vie. Elle se retrouve alors au cœur d’un foyer où ses parents sont déchirés entre le respect des coutumes et le désir de s’en émanciper.

L’auteure ose, dans ce roman, briser un tabou qui divise au Mali. « Je n’approuve pas l’excision », dit-elle de façon catégorique. Pas plus qu’elle ne loue la façon dont le sujet est débattu. « Le discours qui sous-tend cette lutte [contre l’excision] n’a pas de légitimité. On essaie de mettre toutes les femmes excisées dans le même sac, en voyant le problème sous l’angle du plaisir. D’autres, les religieux, avancent l’argument selon lequel cela amène les filles à s’abstenir. Or ce n’est pas une question de religion. Ce qu’il faut dire, c’est que des gens risquent d’y laisser leur vie, c’est tout. » Le défi consiste, selon elle, à réfléchir à la façon « d’adapter le discours scientifique qui vient de l’Occident à notre contexte socioculturel. Le sujet divise parce que la stratégie de lutte n’est pas bonne. »

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Depuis Sous fer, « Fatim », comme on l’appelle au Mali, aime aborder les questions qui fâchent. Dans ses deux derniers romans, elle évoque la polygamie à travers Titi, l’amie de Nana frappée de stérilité, qui assiste au remariage de son mari, Doudou, désireux d’avoir un enfant et mis sous pression de sa famille.

Quand, dans Sous fer, Fatoumata Keïta marie Kanda et Fanta, les parents de son héroïne Nana, sous le régime monogamique, son amie anthropologue, l’Américaine Barbara Hoffman, exprime son désaccord : « La société a évolué, mais la polygamie reste de rigueur et la monogamie ne va pas de soi. Ce n’est pas la société malienne que je connais. »

« Pour les Maliens de demain »

L’auteur va plus loin. Titi, qui a abandonné son travail à la demande de son mari, souhaite divorcer. Elle quitte son foyer, reprend ses études, obtient un travail et finit par se réconcilier avec son mari. « Mon objectif n’est pas de lutter contre la polygamie, précise l’écrivaine. Un récit ne doit pas décrire le monde, mais comment nous existons dans le monde. Mon but est de dire à mon lecteur par quel combat, quelle stratégie, un jeune couple confronté à la stérilité est passé pour le résoudre. »

De même, la polygamie lui sert d’alibi pour évoquer le rapport des femmes à l’école, une fois mariées. Pour elle, il ne sert à rien de plaider pour la scolarisation des filles en oubliant celle des garçons, leurs futurs époux. « Il faut chercher l’équilibre dans le monde. Quand le fossé est grand, on tombe tous dedans. » Elle dit écrire « pour les Maliens de demain » à qui elle montre « une façon de dépasser les problèmes ».

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Les Mamelles de l’amour, qui clôt la trilogie, n’échappe pas à la règle. Il y est question du lévirat, le mariage entre une veuve et le frère du défunt. Une coutume à laquelle son héroïne Nana, dont le mari Kary est décédé, refuse de se plier. Sous la plume de Fatoumata Keïta, Nana ne boude pas son plaisir à dire tout le mal qu’elle pense de cette pratique.

Pourtant, dans le Mandé (une région qui s’étend du sud au nord du Mali, jusqu’à Tombouctou), où se situe une grande partie de ses romans, des femmes y trouvent leur compte. Quand elles viennent à perdre leur mari, elles savent pouvoir compter sur une personne désignée par la tradition. Fatoumata Keïta pointe l’incompréhension qui entoure cette pratique qui, précise-t-elle, « n’est pas un problème pour toutes les femmes ».

Famille d’accueil

Fatoumata Keïta est une écrivaine entre deux mondes. Ses intrigues se situent en ville (à Bamako) et dans le Mandé profond et explore la société malienne, aussi bien dans sa ruralité que dans ses nouveaux modèles familiaux. « Elle montre qu’il faut arrêter de penser les choses en termes de clivage entre la tradition et la modernité. Elle est une grande observatrice, une sociologue qui n’est pas dans une démonstration académique », affirme Ismaïla Samba Traoré, son éditeur. Ce choix de faire voyager le lecteur à travers le pays mandingue n’a rien d’anodin.

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Née en 1977 à Baguinéda, près de Bamako, dans une famille de cinq enfants, Fatoumata Keïta a quitté les genoux de son père pour Figuira, le village natal de celui-ci, dans le Mandé. Elle avait 12 ans, le changement fut brutal. Là-bas, elle devait marcher 7 km tous les jours pour rallier l’école. Elle a redoublé toutes les classes. « C’est le moment où l’écriture m’a sauvée. J’aime la poésie. C’est le gendre de l’émotion. » En 1989, à Kayes (à l’ouest du Mali), elle est placée dans une famille d’accueil. Tous les soirs, elle doit vendre de l’eau fraîche à la gare. Elle écrit alors un poème, A Maman, qui paraîtra en 2014 dans son recueil A toutes les muses, publié aux éditions du Mandé :

« Ici chez eux maman /Je suis un poisson hors de l’eau / Un tout petit moineau sans ailes / Qui ne peut voler vers son ciel / Ici chez eux maman /Je ne suis que la petite ânesse / Soumise aux ordres de grande déesse / Maîtresse de l’enfer qui se dresse / Là, dans cette prison ou j’encaisse 
Ici… chez eux.
 »

« Malinkéniser » le français

« J’écrivais pour parler de cette rupture », dit celle qui est aujourd’hui mariée et a trois enfants. Dans ses romans, Fatoumata Keïta glisse sans cesse des expressions malinké comme suluwww (« les ancêtres », utilisé pour marquer son étonnement), ini siadian taama (« à toi la longue route »), fadagouèla (« chez les Blancs »). Elle prend aussi plaisir à « malinkéniser » le français, avec les expressions « aller ôter du chemin le regard des siens » pour dire mettre un terme à une attente ; « traceur de sable » pour prédicateur ; « mettre sous fer » pour exciser. Si Massa Makan Diabaté voulait « faire des petits bâtards à la langue française », Fatoumata Keïta dit vouloir partager ce qu’elle sait du Mandé. « La connaissance, c’est la capacité d’interpréter sa culture. Si nous ne pouvons pas porter ces particularités linguistiques au reste du monde, c’est une perte pour l’humanité. »

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A sa manière si particulière, elle évoque la religion dont, se désole-t-elle, les Maliens ne sont pas prêts à discuter. Or l’état de déconfiture dans lequel le pays se trouve, avec des religions qui peinent à cohabiter et « des prêcheurs qui ne se limitent pas à exprimer leur foi mais veulent faire entrer tout le monde par la même porte », oblige à en débattre. « S’il y a des déviances aujourd’hui, c’est que nous ne comprenons pas ce que nous faisons et disons. Tout est un problème de compréhension. Et la langue [arabe] dans laquelle nous prions, nous les musulmans, y est pour quelque chose. »

Quoi qu’il en soit, Fatoumata Keïta a montré dans sa trilogie une telle ouverture sur les problèmes contemporains que les lecteurs y trouvent leur compte. « C’est le genre d’écrivain qui fait plaisir à un éditeur », conclut Ismaïla Samba Traoré.

Par Boubacar Sangaré

Le Monde

 

 

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