EN GUINÉE, LA PERCÉE WAHHABITE BOULEVERSE LES ÉQUILIBRES RELIGIEUX

Dans la région du Fouta-Djalon, la confrérie soufie des tidjanes est confrontée à la montée d’un islam rigoriste émanant des pays du golfe Arabo-Persique.
A Labé, dans le centre de la Guinée, en mai 2005.

Une querelle de minarets ébranle Labé. L’ancienne capitale du défunt royaume théocratique du Fouta-Djalon, en Guinée, est le théâtre d’une sourde lutte d’influences religieuses, « bras ballants » contre « bras croisés ». Les premiers, musulmans malékites priant les bras le long du corps et réunis dans la confrérie soufie des tidjanes, détenaient sans trop de partage le pouvoir terrestre, avec ses marchés et ses troupeaux de bœufs, l’administration aussi, mais également le domaine spirituel et religieux. Depuis quelques années toutefois, ce vieil ordre vacille sous les assauts d’un concurrent chassant sur les terres d’islam et qui, du Tchad à la Guinée, prospère dans la sous-région : le wahhabisme, dont les fidèles prient bras croisés.

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Ils sont ainsi plusieurs centaines d’hommes, pantalons à mi-mollet pour beaucoup, agenouillés sur leur tapis de prière à l’extérieur de la mosquée Tata 1, non loin du centre de Labé. A l’intérieur, les salles de prière sont déjà bondées. Les femmes, elles, la plupart vêtues du niqab noir, ont pris place, invisibles, dans les salles de classe de l’école coranique franco-arabe attenante qui, les autres jours, accueille près de 300 élèves.

« Une méfiance réciproque »

Il n’y a pas si longtemps pourtant, il n’y avait quasiment personne à Tata 1. Ce n’est qu’en 2016 que la mosquée wahhabite a eu le droit de conduire une prière du vendredi. « Plus exactement, nous nous sommes arrogé ce droit », corrige avec une pointe de malice « Docteur » Diallo Al-Hamdou. Cet ancien infirmier, sexagénaire vaillant au sourire souligné par une barbichette noire et blanche, est le porte-parole des organisations sunnites de Labé. A ce titre, il a participé aux tentatives de conciliation des wahhabites du cru avec les autorités administratives et la Ligue islamique de Guinée, contrôlée par les tidjanes qui leur refusaient la prière du vendredi. « Il y a une méfiance réciproque. Chacun accuse l’autre de s’être égaré religieusement », résume-t-il, avant lui-même de traiter les marabouts tidjanes de « charlatans qui intimident les autorités et soutirent de l’argent aux fidèles en leur vendant des gris-gris ».

S’ils ont passé outre l’avis des autorités, c’est que les wahhabites se sentent forts. « Nous sommes nombreux, ils sont devenus impuissants », ajoute Diallo Al-Hamdou. Lui s’est converti en 1999. « Avant, je buvais, je sortais. J’ai abandonné la bière, je me suis mis au Coran, j’ai cherché une deuxième femme, voilée, en plus de la première qui ne l’est pas. Nous n’étions qu’une poignée de sunnites, maintenant nous sommes des milliers », se réjouit-il. Des fidèles qui ne se mélangent pas facilement aux autres.

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La construction de la mosquée Tata 1 au début des années 2000 a été « financée par une association islamique du Koweït, via une association guinéenne », explique son imam, Ibrahim Khalil Diallo, issu d’une famille tidjane mais converti au wahhabisme lors de ses études en Egypte. Nous n’en saurons pas plus sur le financement. « Les Arabes ont de l’argent, glisse Diallo Al-Hamdou en souriant, on s’organise. » Y compris en contournant le traditionnel droit de regard de la Ligue islamique contrôlée par les tidjanes. « On commence par construire une salle de lecture ou une école franco-arabe. Ensuite, sur la même parcelle, on érige une mosquée, explique-t-il. Sans demander l’autorisation de la Ligue, qui nous la refuserait. (…) Les tidjanes sont arrivés les premiers au Fouta-Djalon, nous sommes encore minoritaires, mais ça ne durera pas, promet l’imam, les gens nous rejoignent. »

« Une culture de la médiocrité »

C’est notamment le cas à la périphérie de Labé, au secteur Dombi du quartier Daka 2. Là, l’exode rural alimente une urbanisation sauvage faite de masures souvent dépourvues d’eau et d’électricité. « Il n’y a pas d’école publique dans le quartier. Beaucoup de familles se tournent alors vers les écoles franco-arabes des wahhabites », explique Alpha Mamadou Ceilou Diallo, en désignant les bâtiments situés de l’autre côté de la rue en terre défoncée par les premières pluies de la saison. Tout en reconnaissant l’indigence de l’enseignement publique, ce professeur de français dans un établissement privé s’inquiète « de l’avenir de ces enfants formés dans une culture de la médiocrité ». A Conakry, un haut fonctionnaire du ministère de l’éducation reconnaît que son ministère n’a pas la moindre idée de l’enseignement dispensé dans les écoles franco-arabes qui fleurissent dans tout le pays.

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Le phénomène a commencé dans les années 1990 avec l’arrivée de Guinéens de la diaspora établis jusqu’alors en Mauritanie, au Sénégal et au Mali. Ces dernières années, il prend une nouvelle ampleur et crée des tensions. « De jeunes chefs religieux, de retour des écoles et universités arabes où ils ont appris la langue et se targuent d’une traduction plus claire du Coran, ont créé un conflit de générations avec les érudits qui avaient jusqu’ici une connaissance sommaire du texte saint. Ils sont revenus pour imposer leur vision », explique Thierno Boubacar, un érudit et membre respecté de la Ligue régionale des affaires religieuses.

Tout en haut de la ville, le chef des tidjanes incarne cette vieille génération. Jusqu’à récemment, la famille d’Al-Hadj Badourou Bah régnait sans partage sur la ville. En atteste son immense villa non loin de la grande mosquée dont il est l’imam. Son frère, lui, est le gouverneur de la ville. La famille Bah s’est probablement endormie sur ses lauriers. Lui-même reconnaît « avoir négligé les foyers coraniques », laissant le champ libre aux tenants de la « nouvelle science ».

« Une question de suprématie religieuse »

« Le wahhabisme attire les gens parce qu’il bouscule l’ordre social », explique Alimou Barry, membre d’un collectif de prévention des conflits, qui a tenté une médiation entre tidjanes et wahhabites. « Ici, dans le Fouta-Djalon, explique-t-il, survit un système de castes au sein de la communauté peule dont tu peux difficilement sortir. La nouvelle science leur offre cette possibilité en les accueillant dans une communauté plus égalitaire. Chez les tidjanes, seuls les nobles dirigent les prières. » Le pasteur évangélique Barry Kalidou partage cette opinion : « C’est une forme de retour aux sources religieuses, un courant perçu comme réformateur. » Avec un bémol : « Ils ne s’adaptent pas aux cultures locales et jouent sur une forme de repli identitaire. »

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Pour Al-Hadj Badourou Bah, « c’est une menace pour la stabilité de sa ville, et du pays plus généralement »« Ils abusent de la crédulité des populations pauvres et analphabètes. Cela a un impact sur l’ordre social traditionnel, parce qu’ils mettent en cause des traditions familiales comme les cérémonies de mariage ou d’enterrement, source de conflits au sein des familles », prévient l’imam.

Il reproche également aux autorités de Conakry leur « négligence et d’avoir laissé prospérer les petits groupes radicaux, comme cela s’est passé au Nigeria et au Mali », avance Al-Hadj Badourou Bah. A ce jour pourtant, on ne compte que des incidents mineurs entre les deux communautés. En Guinée – pays musulman à 95 %, la plupart de rite malékite –, la cohabitation ne pose pas de problèmes. « Mais ici, à Labé, se joue une question de suprématie religieuse », observe Souleymane Bah, acteur de la société civile à Labé. D’autres redoutent des problèmes plus graves. Une étude datant de 2013 du démographe et sociologue guinéen Amadou Lamarana Diallo s’inquiétait de « l’invasion des sectes extrémistes qui relieraient la Guinée à la nébuleuse djihadiste » qui prospère au Sahel, guère éloigné de la Guinée. « L’équilibre est précaire, mais l’Etat s’en fiche », conclut Souleymane Bah.

Par Christophe Châtelot (Labé, Guinée, envoyé spécial)

Le Monde

 


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FRANTZ FANON, AU PRÉSENT

Il y a 50 ans, mourait, à l'âge de 36 ans, Frantz Fanon, penseur anticolonial d’origine martiniquaise, devenu révolutionnaire algérien. Quels usages peut-on faire, aujourd’hui, de ses écrits, qui viennent de paraître en version intégrale ? Eléments de réponse en extraits, vidéo et audio, d’une soirée dédiée à cette question.
Il y a tout juste 50 ans, le 6 décembre 1961, Frantz Fanon meurt des suites d’une leucémie dans un hôpital de la périphérie de Washington. Il a seulement 36 ans, et a consacré les derniers mois de son existence à écrire Les Damnés de la terre.

Son corps est transporté en Tunisie, puis enterré par une petite colonne de l’ALN et du FLN, de l’autre côté de la frontière, en Algérie, dans le pays pour lequel ce penseur et révolutionnaire a lutté toutes ses dernières années. Il ne verra pas, quelques semaines plus tard, en mars 1962, la signature des accords d’Evian et l’indépendance de l’Algérie...

Dix ans avant sa mort, Fanon formulait une «ultime prière», en conclusion de Peau noire, masques blancs, ainsi formulée.

«Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc.
Tous deux ont à s’écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication. Avant de s’engager dans la voix positive, il y a pour la liberté un effort de désaliénation. Un homme, au début de son existence, est toujours congestionné et noyé dans la contingence. Le malheur de l’homme est d’avoir été enfant.
C’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c’est par une tension permanente de leur liberté que les hommes peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain.
Supériorité ? Infériorité ?
Pourquoi tout simplement ne pas essayer de trouver l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ?
Ma liberté ne m’est-elle donc pas donnée pour édifier le monde du 
Toi ?
A la fin de cet ouvrage, nous aimerions que l’on sente comme la dimension ouverte de toute conscience.
Mon ultime prière :
Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !»

C'est aussi par ces mots que s'est conclue la soirée que Mediapart a consacrée à Frantz Fanon la semaine dernière, en compagnie de Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires, de Nicole Lapierre, socio-anthropologue, de Pap N’Diaye, historien, et de François Noudelmann, philosophe. Vous pouvez découvrir ci-dessous la video du message de Mireille Fanon Mendès-France lu en introduction de cette soirée par Rose-Marie Saint-Germès Akar, mais aussi une version audio intégrale en cliquant ici.

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Des chauves-souris et des hommes, le roman d’Ebola de Véronique Tadjo

L’écrivaine franco-ivoirienne s’empare de l’épisode épidémique qui a touché l’Afrique de l’Ouest en 2014 pour en tirer un conte philosophique sur la place de la nature.
L’écrivaine franco-ivoirienne Véronique Tadjo, à Paris, en mars 2006.

Et si l’ampleur de l’épidémie d’Ebola qui s’est abattue sur l’Afrique de l’Ouest en 2014 avait des causes humaines ? Et si, à force de déforestation, l’homme avait lui-même provoqué le mal, poussant les chauves-souris à aller chercher leur nourriture toujours un peu plus loin, pour remplacer les fruits sauvages disparus par ceux que les villageois cultivent ? C’est sur une telle hypothèse environnementaliste que Véronique Tadjo a construit son dernier roman, En compagnie des hommes, paru le 17 août aux éditions Don Quichotte.

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Empruntant autant au conte philosophique qu’au roman choral, l’écrivaine franco-ivoirienne donne voix aux braves, à ces femmes et à ces hommes au cœur empli de courage et de générosité qui ont réussi, par leur abnégation et le don de soi, à mettre fin à cette pandémie qui tua plus de 11 000 personnes, principalement en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone entre décembre 2013 et mars 2015. L’on entend alors le témoignage d’un médecin étranger, d’une infirmière, d’un étudiant volontaire, du chercheur congolais qui découvrit le virus dans son propre pays, le Zaïre en 1976, d’une mère, d’un préfet…

« L’heure de la tendresse »

Dénonçant l’état du système sanitaire en Afrique, mais aussi l’égoïsme des sociétés du Nord qui ne se sentirent concernées qu’une fois le virus sur leur sol, Véronique Tadjo rappelle l’échec de la médecine chimique qui ne parvient toujours pas à inspirer confiance, contrairement à la médecine traditionnelle, celle des guérisseurs.

Ebola nous déshumanise, nous demandant de ne plus étreindre les nôtres, de renoncer à soigner nos parents et nos enfants sous peine d’être contaminés à notre tour, humilie les corps avant la mort, douloureuse, et ne nous permet plus d’honorer les nôtres lors de funérailles. Seules la solidarité et l’entraide ont permis que revienne « l’heure de la tendresse », nous autorisant de nouveau à nous serrer la main et à nous embrasser.

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La romancière donne également la parole au virus lui-même qui ne craint « qu’une chose : voir les hommes aller contre leur nature néfaste et s’entre-aider. Car ce n’est pas la science ni l’argent qui m’ont fait reculer, alors que j’étais près du but. Non, ce sont les gens ordinaires qui petit à petit ont compris qu’ils seraient plus forts s’ils pensaient ensemble, travaillaient ensemble, luttaient ensemble au-delà de leurs intérêts immédiats et de leurs douleurs personnelles ».

Donner la parole à une chauve-souris, qui invite les hommes à « prendre conscience de leur appartenance au monde, de leur lien avec toutes les autres créatures, petites ou grandes ». Et, dans une langue aux accents poétiques, à la forêt à travers un arbre sous lequel les hommes se réunissaient pour rendre la justice et se réconcilier.

Déséquilibre, chaos

Ce dernier rappelle toute l’importance qu’il a pu avoir dans la culture de certains peuples ouest-africains : « Je suis Baobab, arbre premier, arbre éternel, arbre symbole. Ma cime touche le ciel et offre une ombre rafraîchissante au monde. Je cherche la lumière douce, porteuse de vie. Afin qu’elle éclaire l’humanité, illumine la pénombre et apaise l’angoisse ».

En compagnie des hommes n’est pas tant un roman fort bien documenté sur Ebola qu’un vif plaidoyer pour que l’Afrique subsaharienne renoue avec sa culture animiste. « Il fut un temps où les hommes conversaient avec nous, les arbres. Nous partagions les mêmes dieux. Les mêmes esprits. Si quelqu’un devait couper l’un d’entre nous, il nous demandait pardon », écrit la lauréate du Grand Prix de littérature d’Afrique noire 2005. Mais las, « les hommes d’aujourd’hui se croient tout permis. Ils se pensent les maîtres, les architectes de la nature » et en s’éloignant de cette dernière, ils se sont éloignés d’eux-mêmes, de leur propre culture, et ont créé un déséquilibre qui ne peut mener qu’au chaos.

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A 62 ans, Véronique Tadjo, qui partage aujourd’hui son temps entre la Grande-Bretagne et la Côte d’Ivoire, avance que seul l’homme pourra se sauver lui-même à condition qu’il repense le vivre-ensemble en y incluant le vivant. Et qu’il renoue, lui qui est né des poussières d’étoiles à l’origine de notre monde, avec sa nature cosmique. « Les étoiles, les océans, les plantes et les animaux sont à l’intérieur de notre corps. L’univers n’est pas en dehors de nous. Il est en nous. Nous sommes l’univers. Mais, de toute cette incommensurable beauté, de cette énigme infinie, que reste-t-il ? »

En Par Séverine Kodjo-Grandvaux (Douala, correspondance)compagnie des hommes, de Véronique Tadjo, éd. Don Quichotte (176 pages, 17 euros)

Le Monde

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En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/09/06/des-chauves-souris-et-des-hommes-le-roman-d-ebola-de-veronique-tadjo_5181923_3212.html#zGOh17PMPS2dLC0l.99
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DANS L’OMBRE DE FRANTZ FANON, PENSEUR MAJEUR DU POSTCOLONIALISME

A la fin des années 1950, Marie-Jeanne Manuellan fut l’assistante du psychiatre et essayiste antillais. Un homme déroutant qu’elle évoque dans un livre.

Marie-Jeanne Manuellan, ancienne secrétaire de Frantz Fanon, à Viam (Corrèze), le 14 août.

Son bureau n’a pas de porte et, à vrai dire, ce n’est pas un bureau : un genre de cagibi, ouvert sur le couloir. Chaque matin, en cette année 1958, la jeune femme traverse Tunis pour s’asseoir là. Elle attend. Quoi ? Elle l’ignore. Le médecin-chef, son supérieur, ne lui adresse pas la parole. Son regard la traverse comme si elle n’existait pas. Parfois, elle attrape au vol une de ses phrases et la remâche des journées entières. Un exemple ? « Dans la culture arabe, le sein n’est pas un objet érotique. »

A l’hôpital psychiatrique de Tunis, elle est la seule Française du service, elle, Marie-Jeanne Manuellan, 31 ans, née Vacher à Meymac (Corrèze). Jupe à carreaux, trois enfants, assistante sociale appliquée, mariée à un coopérant. Dans l’équipe, les autres sont tous tunisiens ou algériens. Manuellan ne connaît rien à la psychiatrie. Tant pis. La Tunisie, qui vient de gagner son indépendance, l’a nommée là pour montrer que le nouveau gouvernement fait mieux qu’au temps du protectorat.

Dans le service, le médecin-chef ne « fréquente pas les Français ». Il l’a avertie d’un ton glacial en précisant : « J’ai des responsabilités au FLN », le Front de libération nationale, en pleine lutte pour l’indépendance de l’Algérie. La jeune femme prévient son mari : « Je suis tombée sur un sadique. » Le « Sadique », c’est lui, Frantz Fanon, 33 ans et déjà tout à la fois : psychiatre fervent de l’anti-psychiatrie, essayiste en vue, Nègre tonnant contre la négritude, révolutionnaire et fils de famille en Martinique.

Manuellan passe deux mois dans le cagibi. Jusqu’au jour où le Sadique se plante devant elle : « Vous allez me suivre pendant les visites, écouter et noter tout ce que je dis. » Il la présente aux malades : « Cette dame n’est pas une dame, c’est un magnétophone. » Pendant trois ans, elle sera son assistante.

Les tribulations du Sadique et du Magnétophone

Fanon est ce genre d’homme qui met tout le monde mal à l’aise, ce Français né aux Antilles qui a choisi de mourir algérien, un pays qui n’existe pas alors et dont il ne parle pas la langue. Même ceux qui l’ont connu refusent souvent, aujourd’hui encore, de l’évoquer. Seules quelques anecdotes tournent en boucle, toujours les mêmes. A 89 ans, Marie-Jeanne Manuellan vient de publier Sous la dictée de Fanon (édition L’Amourier, 190 pages, 16,15 euros), un livre qui donne – pour la première fois ou presque – l’impression de l’approcher. Les tribulations du Sadique et du Magnétophone deviennent alors une page d’histoire…

« Moi, la Tunisie, je ne connaissais pas, se souvient-elle, assise dans la ferme familiale en Corrèze. J’ai suivi mon mari en épouse soumise. » Avec le temps, la mère de famille réservée a tout de même attrapé quelque chose du Sadique, « insolente et agressive », dit-elle d’elle-même. Un ministre lui a demandé un jour : « Il paraît que Fanon était cassant ? » Elle a répondu : « Oui, avec ceux qu’il méprisait. »

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En 1958, à l’hôpital de Tunis, ça se bouscule à la consultation du docteur. Le service, c’est lui. « On avait l’impression qu’il allait toujours se passer quelque chose d’exaltant », poursuit Marie-JeanneLe Magnétophone va d’étonnement en étonnement, notant des mots sans les comprendre – « nygtasmus » ? –, effrayée à l’idée que son orthographe le mécontente. Il lui « fout la trouille », comme son père quand elle était enfant.

Les collègues savent peu de chose, au fond, de ce Fanon. Toute question sur sa vie est coupée d’un lapidaire « superflu », même quand Jean-Paul Sartre en personne s’y risquera. On connaît sa femme, bien sûr, Josie. Elle blanche, lui noir. Et alors ? On n’est noir que dans le regard des Blancs, disait-il à l’époque de leur mariage, à Lyon. Il avait 23 ans, bonne famille, brillant étudiant de la République. Son premier livre, Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952venait de sortir. Une dénonciation du racisme en France, certes, mais son espoir, démesuré, affleurait entre les lignes : « Libérer l’homme de couleur de lui-même. »

Expulsé d’Algérie en 1956

A l’hôpital, le psychiatre oblige Marie-Jeanne à entendre un réfugié algérien, torturé par un policier. Elle a honte d’être française mais comprend que les hôpitaux psychiatriques sont d’implacables observatoires. Le premier poste de Fanon était à Blida, en Algérie, fin 1953. « Cela avait été un choc pour lui, il y revenait sans cesse », témoigne-t-elle.

Patients européens et indigènes vivaient séparés. L’empire colonial français – qui a toujours nié se fonder sur des différences raciales – professait le primitivisme : « L’indigène nord-africain est un être primitif au cortex peu évolué et à la vie végétative », écrivait alors Antoine Porot, fondateur de l’Ecole de psychiatrie d’Alger.

Fanon n’a, à l’époque, jamais milité dans un parti, « ce n’était pas sa culture, ça se voyait », assure Marie-Jeanne. Sa révolution commence donc en blouse blanche : « décoloniser » les esprits, mettre en lumière les traumatismes psychologiques provoqués par le colonialisme. Il soigne à la fois ceux qui ont pratiqué la torture et ceux qui l’ont subie, refusant de livrer les uns ou les autres au camp adverse. Le FLN clandestin, en manque de « médecins sûrs », finit par l’approcher. Il est expulsé d’Algérie en 1956.

La même année, l’indépendance de la Tunisie fait de ce pays la base arrière du FLN : 150 000 Algériens y vivent, combattants ou politiques, un état dans l’Etat. Fanon en est le porte-parole. « On les voyait en héros, moi y compris », se souvient Manuellan.

Jeune fille, elle avait adhéré au Parti communiste (PC), comme la cousine Jeanne, à qui elle trouvait « du lustre », une rousse splendide, institutrice et violonniste. « On croyait aux engagements qui donnent un sens à la vie. » A une camarade, elle demande : « C’est comment, l’amour chez les communistes ? » L’autre : « On a un copain, et voilà. » Pour Marie-Jeanne, ce sera Gilbert. Ensemble, ils quittent le parti après l’insurrection hongroise de 1956 et s’installent en Tunisie.

« Débrouillez-vous »

La machine à écrire, de marque Japy, achetée à la demande de Frantz Fanon, sur laquelle Marie-Jeanne Manuellan a saisi deux ouvrages de l’écrivain.

A l’hôpital de Tunis, un interne annonce au Magnétophone : « Le patron veut vous voir. » On est en juin 1959. Aussitôt, elle pense : « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? » Fanon est dans le plâtre, après un accident.

Elle (prudente) : « Comment ça va ? »

Lui (mal-aimable) : « Comme vous voyez. »

Il la regarde si longuement qu’elle en est gênée. Puis, comme un reproche : « Vous, ça a l’air d’aller, en tout cas ». Il continue. « On va faire un livre. » Elle est éblouie. Il demande : « Vous tapez à la machine ? » Elle ne sait pas, bien sûr.

Lui : « Débrouillez-vous. »

C’est une de ses expressions favorites. Elle achète une méthode de dactylo et une machine d’occasion, qu’elle trimballera toute sa vie. Fanon tempête : elle ne va pas assez vite. Il est décidé qu’elle notera à la main de 7 heures à 9 heures à l’hôpital, puis retapera le soir chez elle. Commentaire du mari : « Ce Fanon a un culot monstre. Il te tyrannise, et toi, tu fonces. »

C’est le petit matin dans le bureau de Fanon, une pièce toute nue. Il marche de long en large, « un homme beau, élégant, même si ça me gêne de le dire à cause des clichés sur les Noirs », confesse la vieille dame. Sans une note ni une hésitation, il déclame son livre. « Sa pensée semblait naître du mouvement de son corps, quelque chose de physique. »

Une intimité s’installe

A Noël 1959, Fanon lui demande ce qu’elle fera au réveillon.

Elle : « Une fête chez nous. »

Lui : « Et moi, pourquoi vous ne m’invitez pas ? »

Elle : « Il y aura des Français, vous ne les fréquentez pas. »

Lui : « S’ils sont comme Jean-Paul Sartre, je ne suis pas contre. »

Les Manuellan sont catastrophés : Fanon l’austère et son humour réfrigérant vont torpiller la fête. Comment imaginer danser devant lui ? Marie-Jeanne aime danser. Au réveillon, le Sadique boit du Johnnie Walker. Il danse avec elle sur Petite fleur, de Sidney Bechet. Un invité photographie la soirée. Fanon détruit la pellicule. Aujourd’hui, il doit circuler cinq photos de lui, pas plus.

A Tunis, une intimité s’installe avec les Manuellan. Les dimanches à la plage où Fanon s’obstine à rester habillé. La belote. Le cinéma, où il s’assoit au premier rang, révélant la myopie qu’il a toujours planquée. Les discussions politiques où l’on critique Habib Bourguiba, le président tunisien, mais jamais le FLN. Fanon chante des biguines antillaises. La maison Manuellan devient un des rares lieux où il évoque ses 18 ans en Martinique, cette année 1943, quand il s’engage dans les troupes du géneral de Gaulle. « Une guerre de Blancs », jugent alors certains Antillais. Fanon, lui, parle de liberté, qu’on soit « blanc, noir ou jaune ».

C’est chez les Manuellan, encore, qu’il sonne un matin de 1961 : « Asseyez-vous, je vais vous en apprendre une bien bonne. J’ai une leucémie. » Puis aussitôt : « Mais je me vais me défendre. »

Elle : « Comment ? »

Il se tape le front : « Avec le cortex. » Au début, il se croit plus fort que le mal. Elle aussi. Il pense déjà à un nouveau livre, l’autre est sorti l’année précédente. Les dictées recommencent, comme si la leucémie n’était qu’une péripétie. Jean-Paul Sartre a accepté d’écrire la préface, il tient le Sadique pour un homme exceptionnel.

Une « icône quasi-warholienne » de l’émancipation

A l’hiver 1961, Les Damnés de la terre (Maspero, puis réédité chez La Découverte) sont saisis dès la sortie. Dès la première page, la ligne est claire : la décolonisation ne se fera que « dans un affrontement décisif et meurtrier ». Puis, « au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, (…) le réhabilite à ses propres yeux ».En pleine guerre d’Algérie, son image vole en éclats, même chez des proches ou des militants de l’indépendance. « Quand je prononçais son nom, je prenais des coups de sabots : on le traitait de fou sanguinaire », se souvient Manuellan.

Fanon est hospitalisé. Il écrit à sa femme : « Je sens que la catastrophe approche. Je t’ai revue montant l’escalier du théâtre à Lyon. » Ils s’étaient rencontrés là. Il meurt le 6 décembre 1961. Trois mois plus tard, l’Algérie fête son indépendance.

Combien sont ensuite venus d’Afrique ou des Amériques interroger Marie-Jeanne sur son ancien chef ? Dès les années 1960, les tiers-mondistes ou les mouvements noirs aux Etats-Unis ont fait de lui une « icône quasi-warholienne » de l’émancipation, selon l’essayiste Adam Shatz.

Les grandes universités anglo-saxonnes le tiennent pour un penseur majeur du postcolonial. Mais, en France, le postcolonial est un sujet de polémique, pas d’études. Ici, c’est dans les années 2000 qu’une nouvelle génération militante s’en empare, en partie issue de l’émigration et pour qui la question coloniale, justement, est une clé du présent. Tout ce qui gênait leurs aînés chez Fanon les enchante au contraire, ses identités instables, ses choix qui se radicalisent, les uns après les autres.

 

Marie-Jeanne Manuellan rentre à Paris en 1967. A 35 ans, elle reprend des études de psycho. « Fanon m’a rendue libre. » On lui conseille une psychanalyse. Elle hésite, estimant que c’était pour lui, pas pour elle. Le Sadique comptait en entamer une, sitôt finie cette « foutue histoire algérienne ». Le Magnétophone prend tout de même rendez-vous chez un analyste. En le voyant, elle fond en larmes. « Je croyais que vous étiez noir. »

 

Le Monde



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NI MÉGALO NI KLEPTOCRATE, PORTRAIT ROMANCÉ DU PUTSCHISTE AFRICAIN IDÉAL

Entretien avec Olivier Rogez, auteur de « L’Ivresse du sergent Dida », inspiré aussi bien du dictateur guinéen Dadis Camara que de Thomas Sankara, figure visionnaire et libératrice du peuple burkinabé.
Le Guinéen Moussa Dadis Camara (à gauche), le Burkinabé Isaac Zida (en haut) et le Malien Amadou Haya Sanogo (en bas).

Grand reporter à Radio France internationale (RFI) dès 1990, Olivier Rogez couvre l’actualité africaine depuis près de vingt ans. Avec L’Ivresse du sergent Dida, qui doit paraître jeudi 31 août aux éditions du Passage, il signe son premier roman. Une fiction réussie à l’écriture tantôt efficace tantôt poétique, tout en images et sensations, fortement inspirée par l’histoire récente de la Guinée et par le sinistre putschiste Moussa Dadis Camara, qui prit le pouvoir à la mort de Lansana Conté.

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Vous avez une écriture très imagée, l’aphorisme n’est jamais très loin. Avez-vous cherché à écrire un roman africain ?

Olivier Rogez Je ne voulais pas écrire un roman africain mais un roman qui traduise le plus justement possible, dans la langue, les métaphores, les images, mes impressions de l’Afrique. Je ne me considère pas du tout comme un auteur africain mais comme un auteur des deux mondes, ou de plusieurs univers. Je suis à la fois dans et en dehors de l’Afrique. Je me place dans l’intériorité de mes personnages et de la société, donc j’ai voulu aussi me placer dans l’intériorité de la langue. Et reprendre, à ma façon parfois, le français d’Afrique. Mais en même temps, le sergent Dida ne parle pas comme un militaire ouest-africain – il use d’une langue parfois très soutenue pour un soldat qui n’a pas d’éducation –, parce que je ne voulais pas abandonner totalement mon statut d’écrivain extérieur.

Ce roman est très fortement inspiré de l’histoire récente de la Guinée. Comment avez-vous travaillé ?

J’ai un lien très fort avec la Guinée, où je suis allé plusieurs fois par an entre 1998 et 2013. Il est vrai que ce roman est fortement inspiré de la Guinée, mais L’Ivresse du sergent Dida n’est pas l’histoire de Dadis Camara. J’insiste beaucoup sur ce point, parce que raconter l’histoire de Dadis Camara n’a jamais été ni mon projet ni mon envie. C’est un personnage odieux, horrible. C’est pour moi un anti-modèle romanesque absolu. Dans Dida, il y a aussi du Zida le Burkinabé, du Sanogo le Malien, et un peu de tous ces putschistes comme les Guillaume Soro et compagnie.

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On a l’impression, en effet, que vous n’avez pas osé dépeindre toutes les exubérances de Dadis Camara, comme si la fiction était en deçà de la réalité.

Oui, tout à fait. Ecrire une histoire qui aurait été au niveau de la réalité – de ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire en 2002 ou en Guinée en 2009 – aurait donné un roman absolument abominable. Je ne voulais pas écrire quelque chose qui n’ait pas une note d’espoir. En Afrique de l’Ouest, il y a toujours cette volonté de s’en sortir, de réinventer les choses, la politique, les systèmes et de ne pas succomber à un désespoir absolu. Je voulais que Dida ait cette dimension positive d’espérance, qui peut rappeler celle de Thomas Sankara.

Lorsque Dida se découvre une fibre révolutionnaire, il rêve d’une Afrique qui se construit à partir de ses propres fondements et se réapproprie le discours sur soi. Pourquoi avoir choisi de présenter cette Afrique-là par le biais d’un putschiste mégalomane ?

Je ne pense pas qu’il soit mégalomane. La question était de savoir si dans un environnement de militaires putschistes, il pouvait se trouver un Jerry Rawlings ou uniquement des Samuel Doe et des Dadis Camara. Le personnage de Dida ne pouvait pas devenir du jour au lendemain éclairé. Donc il a ses petites crises lunatiques. Mais, surtout, c’est un idéaliste qui ne veut pas succomber à la médiocrité ambiante et devenir un kleptocrate comme les autres. Il a un projet pour son peuple. Il est responsable d’un coup d’Etat, certes, mais, à la mort d’un dictateur, et il le fait pour empêcher la caste haïe de continuer d’exercer le pouvoir. Donc il le fait dans une volonté de changement, révolutionnaire.

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Vous décrivez des situations très fortes de racisme interethnique, qui engendrent frustration et ressentiment. Est-ce ce qui mine la Guinée aujourd’hui ?

Oui. Il est plus commode de se tailler un fief dans sa famille, son ethnie, et donc d’instrumentaliser le racisme, que de chercher à avoir une dimension nationale d’emblée. C’est une des dérives qui menacent la stabilité de certains pays comme la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Liberia. On retrouve la même chose en Centrafrique et, d’une certaine façon, au Cameroun. Sans parler du Soudan du Sud, où l’on assiste aujourd’hui à un véritable génocide.

Vous décrivez les alliances qui peuvent se nouer entre l’armée et les hommes d’affaires. Dernièrement, on a vu arriver des hommes d’affaires à la magistrature suprême. Qu’en pensez-vous ?

Dans toutes les sociétés, occidentales ou africaines, les détenteurs de capital sont bien souvent les détenteurs d’un pouvoir parfois extrêmement important. Il y a un discrédit de la politique dans beaucoup de pays parce que, justement, on a vu se maintenir dans l’opposition ce qu’on appelle les « opposants historiques ». Abdoulaye Wade, Laurent Gbagbo ou Alpha Condé – ce dernier étant toujours en activité, je ne voudrais pas poser un jugement définitif sur lui – n’ont pas toujours su passer de leur statut d’opposant à celui d’homme d’Etat.

On peut être un homme politique excellent dans la conquête du pouvoir mais un très mauvais gestionnaire et un très mauvais homme d’Etat. Ce phénomène a entraîné une forme de désillusion et a créé un « dégagisme » au profit de personnages à la Boni Yayi, venu de la banque, ou à la Patrice Talon, venu du monde des affaires. Ou à la Emmanuel Macron, venu de l’énarchie française. Le « dégagisme » a commencé en Afrique avant de commencer en France.

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Dans votre roman, tout le monde se fait manipuler : les jeunes, la population, même les journalistes occidentaux. Comment se prémunir de cela quand on est reporter français en Afrique ?

Il faut être vigilant et parier sur l’expérience. Et quand on n’en a pas, partager l’expérience avec ceux qui en ont. C’est très important pour ne pas se faire manipuler par la classe politique. C’est toujours assez difficile d’échapper à cela.

Et comment faire pour ne pas lire les réalités africaines avec des lunettes occidentales ?

C’est un danger réel, qu’il faut avoir constamment à l’esprit. Il faut une grande lucidité et tenter de changer sa focale. Mais ça ne se fait pas du jour au lendemain. Moi, ça m’a pris beaucoup de temps et on s’aperçoit au fur et à mesure que l’on se trompe et que l’on ne comprend pas certaines choses. J’ai eu une chance inouïe : j’ai commencé ma carrière en URSS. J’étais d’emblée dans un système où j’avais appris à me méfier et à être vigilant. Quand je suis arrivé à Dakar ensuite, je me suis dit que je ne savais rien et que j’avais tout à apprendre. Ce qui ne m’a pas empêché de faire des erreurs malgré tout.

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Tout au long de L’Ivresse du sergent Dida, l’armée joue sa propre partition, comme si elle était un corps indépendant de l’Etat. Les armées en Afrique manquent-elles de patriotisme ?

C’est le cas, en effet, dans les pays qui ont connu un régime militaire où l’armée a été la chose d’un homme politique et est devenue le socle sur lequel il pouvait asseoir son pouvoir. Ces armées-là sont d’une certaine façon idéologiquement privatisées. Il est alors très difficile de construire une armée patriotique au service du bien commun. Il existe d’autres dérives qui sont encore plus graves dès lors que l’on fait de l’armée un instrument de prédation avec des gens qui ne sont ni formés, ni payés suffisamment, ni considérés et qui finissent par se comporter comme une bande de voyous.

Ce sont des exemples qui existent dans des pays en voie d’effondrement. Je pense au Liberia, à la Sierra Leone, à la Guinée de 2008, à la mort de Lansana Conté, et à la Côte d’Ivoire aujourd’hui, où les rebelles responsables du coup d’Etat de 2002 et intégrés à l’armée se comportent toujours comme des prédateurs. Le contre-exemple, c’est le Sénégal, où l’armée est républicaine, même si elle n’est pas exempte de tout reproche.

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Vous n’êtes pas tendre avec le personnel diplomatique français sur le continent, arrogant, conservateur, néocolonialiste. On retrouve là une France qui a du mal à renoncer à son empire…

C’est la réalité, non ? [rires] La France n’a renoncé ni à son pré carré ni à voir sa diplomatie jouer un rôle dans ce pré carré.

Diriez-vous que la France empêche l’Afrique d’évoluer positivement ?

Non, je n’irais pas jusque-là. Chaque situation est unique. Si on prend le cas du Gabon ou de la République démocratique du Congo, on peut effectivement se poser la question de savoir si la France n’empêche pas les transformations politiques nécessaires. Si on regarde en Afrique de l’Ouest, notamment au Sénégal, on s’aperçoit que la France a toujours eu une politique pro-démocratique, pro-alternance, analysant les choses de manière radicalement différente en se disant que finalement ça pouvait se faire sans trop de heurts.

Fondamentalement, la France ne peut pas s’opposer seule, si tant est qu’elle en ait envie, aux transformations. La colonisation est terminée et maintenant les choix sont faits par les dirigeants africains et par leur peuple. Aujourd’hui, il n’est plus possible de soutenir à bout de bras un dictateur absolu tout comme il n’est plus possible de débarquer un dictateur parce que l’Union africaine et des pays comme l’Afrique du Sud ou le Nigeria ne seraient pas d’accord. La marge de manœuvre est limitée. La France peut juste retarder certaines évolutions, mais elle ne peut plus s’y opposer frontalement.

L’Ivresse du sergent Dida, d’Olivier Rogez, Le Passage, 320 pages, 18 euros, parution le 31 août 2017.

Séverine Kodjo-Grandvaux

Le Monde

 
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