L'anti-Sultan ou Al-Hajj Omar Tal du Fouta,

« Al-hadj Omar fut un océan de sciences théologiques …
Il combattit pour Allah comme il convient que l'on combatte pour Lui,
et il a été l'un des khalifes du Prophète à la tête de son propre peuple
».
Anonyme de Fès d'après Jules Salenc (Vie d'Al-hadj Omar)

Avant-Propos

Il ne s'agit pas ici d'une véritable « sîra» ou biographie d'Al-hâj 'Umar ibn Saïd Tâl Al-Fûtî, et pas davantage d'une étude exhaustive de sa pensée religieuse. L'une et l'autre restent à faire, et devront être précédées de la traduction intégrale des oeuvres du Khalife de la Voie tidjanite en Afrique occidentale, et des ouvrages qui lui furent consacrés, notamment en langue arabe.
Il s'agit de camper le personnage, de le situer dans sa sphère d'influence, à sa place et à son rang, dans le cadre de la Mystique musulmane « minimiste » 1, pour essayer d'analyser les motivations de son « combat pour la foi », et d'expliquer la guerre de religion qui s'ensuivit, et qui fut la cause déterminante de sa chute.
La stature du personnage, les profonds bouleversements dont il a marqué les étapes de sa « longue marche » 2, exigent une oeuvre considérable, incombant aux historiens autant qu'aux islamologues.
Cette oeuvre de traduction et de recherche pourrait être, d'autre part, la source d'une production littéraire africaine certainement féconde et enrichissante 3.
On donnera donc seulement, de ce Guide religieux africain hors de pair, une biographie assez succincte, complétée de l'hagiographie traditionnelle de ceux qui ont vanté ses mérites, avant d'étudier la pensée religieuse qui l'animait sur les sentiers de l'étonnant « jihâd » 4 qui en a fait « le modèle, mais non le précurseur, des Samory et des Rabâh » 5. On constatera, en effet, qu'Al-hâjj Omar fut surtout un « combattant de la foi », un « mujâhid », même quand son entreprise le mit, accidentellement, dans une perspective de lutte contre l'hégémonie des nations colonisatrices, ou dans le rôle d'un chef politique. On ne pense plus pouvoir admettre simplement que le Cheikh Omar doive « être considéré avant tout comme un fondateur d'empire musulman africain » 6.
C'est bien ainsi qu'il est désigné, cependant, dans le titre de l'ouvrage en langue arabe de Sayyid Muhammad Al Hâfiz A(l) - Tidjânî, du Caire: « Al-hâj 'Umar Al-Fûtî, Sultan de l'Etat tidjanite de l'Afrique Occidentale », « un peu de son combat pour la foi et de l'histoire de sa vie » 7. Mais les pages de cet ouvrage démentent, d'elles-mêmes, ce titre de « Sultan », qui n'est rien de plus qu'une clause de style consacrée par l'usage. On verra, au contraire, qu'Al-hâjj Omar méprisait les rois et les sultans, et qu'il ne voulait être que le redresseur et le défenseur de la foi islamique, en même temps qu'il en devenait le propagateur.
Les détails hagiographiques rapportés sur sa vie par ses contemporains ou par des historiographes modernes seront recherchés, non seulement pour ce qu'ils sont, mais aussi parce qu'ils peuvent servir à l'ébauche d'un portrait moral du personnage, derrière les éclairs de son rayonnement. Au demeurant, cette hagiographie est très caractéristique des textes écrits par les auteurs arabes ou africains, surtout quand il s'agit de personnalités religieuses.
Charles-André Jullien 8 observe que l'Histoire coloniale ignore « le comportement des peuples indigènes, soit qu'en l'absence de scribes ils ne confient qu'à la tradition orale la garde des événements auxquels ils ont été mêlés, soit que, faute de sympathie, ils se replient sur eux-mêmes et taisent leurs pensées ou leurs états d'âme ». C'est le problème de la « décolonisation de l'Histoire » 9, et c'est la raison pour laquelle on s'efforcera, dans cette étude, comme dans la précédente 10, d'appréhender la pensée du célèbre « combattant de la foi » uniquement à travers ses propres écrits.
Pour établir la biographie du Cheikh, on utilisera, nécessairement, des éléments fournis par l'Histoire coloniale. On le fera avec circonspection, et avec un certain sens critique, rendu possible par les travaux entrepris un peu avant la période de décolonisation, et poursuivis depuis. Le refus de toute passion et de tout engagement, un souci constant de probité et d'exactitude envers autrui 11 compléteront la méthode que l'on se propose d'appliquer, dans ce qui n'est qu'une ébauche de recherche sur un vaste sujet. On pense, en effet, que s'il importe de se garder, pour la « décolonisation de l'Histoire », des mythes du passé, il importe également de résister à la frénésie de contestation systématique de ce même passé, trop souvent jugé, désormais, suivant des critères exclusivement modernistes. Donner un caractère d'actualité aux données anciennes, dans ce domaine, constitue une trahison intellectuelle qui ne peut conduire qu'à des excès symétriques des premiers, comme on peut le constater depuis une dizaine d'années. Ce n'est alors qu'une autre forme de passion, dont la valeur est moindre, car l'idéologie qui la sous-tend est surtout négative. De telles aberrations, pour généreuses et idéalistes qu'elles puissent paraître au départ, conduisent des chercheurs à étayer leurs thèses de vérités qui ne représentent rien de plus que l'accord de leur propre pensée avec la chose étudiée. Ce ne sont plus que des « valeurs de vérité » qu'il est dès lors permis à chacun de considérer comme des « variables »: tantôt vraies, tantôt inexactes, ou même tout-à-fait fausses. Il peut en résulter des contre-vérités, qui laissent perplexes ceux-là même qui sont tout disposés à souscrire à une véritable décolonisation de l'Histoire.
Si l'on suivait entièrement Jean Dresch 12, la tragique période de l'Histoire de l'Afrique n'aurait commencé qu'avec l'ère coloniale des Blancs, « dont la plupart ont ignoré les valeurs africaines de civilisation ». De même, Suret-Canale 13 écrit : « C'est la race noire qui a été la principale victime du racisme, invoqué par les européens à partir du XVIe siècle pour justifier l'esclavage des Noirs dans leurs colonies ; invoqué encore au XIXe siècle en Amérique aux mêmes fins, puis pour légitimer l'infériorité sociale dans laquelle demeurent maintenus les Noirs ; invoqué en Afrique pour fonder la domination coloniale ». C'est incontestablement vrai, mais, ainsi présenté, ce n'est qu'une vérité partielle. Et pour s'en tenir à l'Afrique et aux « auteurs indigènes », quels jugements sont plus susceptibles d'être interprétés dans une perspective de racisme, ou tout au moins de supériorité raciale, que ceux d'Ibn Khaldûn 14, le célèbre historien-sociologue du XIVe siècle, à propos des Noirs ? Que dire encore du jugement porté sur ces Africains par Al-Mas'ûdî 15, dont Ibn Khaldûn lui-même préfère laisser la responsabilité à son auteur ?
Suret-Canale 16 écrit encore: « Ibn Battouta se scandalisait de la liberté dont jouissaient les femmes africaines, y compris chez les musulmans par ailleurs les plus dévots. Ce n'est jonc pas l'Islam qui, depuis, a changé les choses en leur défaveur ! ». Mais ce qu'il faudrait ajouter, pour être plus exact, sinon plus près de la vérité, c'est qu'Al-hâjj Omar, précisément, prêcha la guerre sainte contre les ethnies animistes du Soudan occidental, et tout autant contre les populations islamisées du Macina et d'ailleurs, auxquelles il reprochait, en particulier, la trop grande liberté dont jouissaient leurs femmes. Et tout comme le fera, plus tard, sur ses conseils, son fils et successeur Ahmadou, détenteur du pouvoir à Ségou, le « Combattant de la foi » enjoignait à ses « talibés » ou disciples de voiler leurs épouses, et même de ne plus les laisser sortir du tout, les travaux extérieurs devant être assumés par les vieilles femmes, les esclaves de case, ou les innombrables captives de guerre, ces dernières étant, d'ailleurs, aussi bien des « païennes » que des musulmanes, enlevées à leurs époux ou à leurs maîtres musulmans qualifiés en l'occurrence d'« hypocrites », c'est-à-dire de mauvais musulmans.
Ce n'est pas sans étonnement qu'on lit encore 17, à propos des confréries musulmanes, que « les sectes 18 nouvelles, en règle générale, n'avaient pas un caractère révolutionnaire, principalement et directement tourné contre la domination coloniale. Leur développement répondait bien plutôt à l'aiguisement, par les effets de la colonisation, de contradictions internes à la société africaine. Ainsi, dans la dernière période, le « Hamallisme », comme avant lui le « Mouridisme », et avant la conquête le « Tidianisme omarien », exprima le besoin de libération des anciens captifs, des femmes, des jeunes, contre la tyrannie des cadres traditionnels « féodaux » ou familiaux ».
C'est méconnaître la nature du mysticisme confrérique, né de la grande Mystique musulmane, ainsi que l'histoire des confréries musulmanes, par lesquelles l'Afrique subsaharienne fut islamisée. C'est méconnaître, pour les détails, que le Hamallisme fut une tentative tidjaniste de réformisme, alors que le Mouridisme fut et demeure un mouvement d'inspiration tidjanite pour maintenir la tradition, et que le Tidjanisme proprement dit fut et demeure un combat pour maintenir la pureté des institutions islamiques dans un cadre très strict et suffisamment hiérarchisé. C'est méconnaître, enfin, qu'après la « longue marche » d'Al-Hajj Omar, le nombre des esclaves et des « asservis » — captifs, esclaves de case, ou « hypocrites » soumis par la force 19 — était au moins égal, sinon supérieur, à celui de la période antérieure, qu'il s'agisse des régions où les musulmans vivaient en paix avec les animistes qualifiés de « païens », ou de l'Etat théocratique musulman du Macina, la Dîna, ou qu'il s'agisse du pays des Bambara. Cet inquisiteur de l'Islam en Afrique occidentale, que fut Al-Hâjj Omar, combattit indifféremment les musulmans peuls, accusés d'hétérodoxie sur des points mineurs, et les animistes, qualifiés d'impies. Lui-même, à ce que rapportent les hagiographes africains qui étaient ses contemporains, et même ses Compagnons 20, posait pour son action le principe que les « païens » devaient être exterminés comme étant « des êtres puants qui ne se convertiraient jamais », car c'était de par la volonté divine qu'ils faisaient partie des égarés 21. On verra comment Sayyîd Muhammad Al-Hâfiz Al-Tidjânî, du Caire dans son ouvrage: « Al-hâjj 'Umar Al-Fûti, sultan de l'Etat tidjanite de l'Afrique occidentale », a mis de soin à rapporter tous les arguments juridiques pouvant justifier la lutte contre les armées de l'Emir musulman du Macina, et l'extermination des païens se trouvant déjà sous l'influence des musulmans de Hamdalaye ou de Tombouctou.
La douce liberté constatée par Ibn Battouta chez les Africains islamisés coûta donc très cher aux populations noires. C'est par le fer et par le feu, littéralement, qu'Al-hâjj Omar entreprit de les ramener vers ce qu'il jugeait être une observance plus canonique et plus stricte des pratiques religieuses de l'Islam, dans un souci primordial d'unité, tout comme l'Inquisition a pu paraître nécessaire aux rois catholiques pour épurer l'Espagne reconquise, et cimenter son unité, alors fragile, en extirpant tout danger de schisme qui aurait pu naître de la présence des Israélites et des Arabo-berbères convertis au Christianisme par opportunisme ou sous la contrainte 22. On reviendra sur cet aspect du problème, en insistant sur le fait, capital mais insuffisamment noté jusqu'ici, que c'est en se prévalant de l'investiture des cheikhs de la Mekke, et de la confirmation de sa science religieuse par les oulémas du Caire, qu'Al-hâj Omar entreprit l'épuration de l'Islam en Afrique occidentale et sa croisade contre les infidèles, sans plus se soucier, par la suite, de ses premiers initiateurs tidjanes de Mauritanie ou du Fouta Djallon, qui n'étaient pas tous des « Blancs » …
Mettre fin à une forme de l'Histoire coloniale qui n'est plus conforme à la vérité de notre temps, ne doit pas avoir pour corollaire de dissimuler ou de passer sous silence une partie de « l'ancienne vérité », en répugnant, par exemple, à parler de la tendance historique à l'expansionnisme des arabo-musulmans, fussent-ils d'origine berbère. Les religions sont et valent ce que les hommes sont capables d'en faire, au fil d'une Histoire qui est complexe. Si les Arabes et les Berbères arabisés ne sont pas « racistes », au sens où Gobineau pouvait le paraître à ceux qui se sont servis de ses écrits 23, il est cependant notoire qu'ils considèrent souvent, intimement, les Noirs musulmans avec une certaine condescendance, ou tout au moins avec le sentiment de leur propre supériorité sur ceux qu'ils persistent à appeler « les descendants de Bilâl » 24. Par leur origine et par la langue arabe (le « langage clair » de la Révélation), ils se sentent, eux aussi, un « peuple élu ». Presque tous les grands hommes de religion, en Afrique, saints, marabouts ou chefs de confrérie, ont été nantis d'une ascendance qoréichite, à grand renfort d'arbres généalogiques ou de « chaînes » plus ou moins savamment forgés.
Quoi qu'il en soit, on se gardera, plus que jamais 25, de la tentation de décalquer des concepts modernes sur des données anciennes, ou même des concepts européens sur des réalités africaines qui méritent mieux que cela. Faute de quoi, on aboutirait, le plus souvent, à des résultats surprenants. On en viendrait, par exemple, à expliquer le succès du mysticisme maraboutique et populaire des confréries musulmanes uniquement par des causes et par des caractères « révolutionnaires », puisés dans l'arsenal, apparemment inépuisable, d'un marxisme anachronique, et mal cadré de surcroît. Là, comme ailleurs, on risquerait de falsifier, ou de manquer, la véritable décolonisation de l'Histoire. En fait, on la coloniserait d'une autre manière … Et puisqu'il s'agit, avec Ch. A. Jullien, de ne plus ignorer le comportement des « peuples indigènes », on s'en tiendra, plus que jamais, et pour autant que cela soit possible, aux textes des « scribes » … en pressentant que cela conduira, parfois, à contredire ou à reprendre des opinions dignes de la plus grande considération, mais qui ne s'en trouvent pas moins coupées des sources africaines authentiques.
Ces sources, d'ailleurs, ne sont pas toutes prospectées, il s'en faut. On a souvent entendu parler de documents qui dormiraient dans les coffres des descendants du cheikh Ahmadou Bamba, ou du Cheikh Al-hâjj Omar, à Touba et à Bandiagara 26. Cependant, on croit pouvoir dire que ces documents n'apporteront pas de bouleversements profonds, ou même particulièrement notables, à ce que l'Histoire a déjà rapporté, en ce qui concerne les faits essentiels. Seuls une certaine forme, le ton et la coloration, et quelques détails d'interprétation, pourront être corrigés. Des faits secondaires pourront apparaître, non dénués d'intérêt. La petite histoire se goûte après l'Histoire générale, et peut la compléter. Mais il ne faut nourrir aucune illusion sur ces sources, qu'elles soient orales, ou écrites en caractères arabes, ou en langue arabe, par des Arabes, des Arabo-Berbères, ou par des Africains arabisés ou non. Il n'y a eu qu'un seul Ibn Khaldûn, et il a marqué la limite extrême d'une période féconde et constructive, avant et après laquelle commence et se prolonge une longue décadence. Les géographes et les historiens qui l'ont précédé, et suivi, sont presque toujours décevants, sur le sujet qui nous occupe, c'est-à-dire l'islamisation de l'Afrique. Compilateurs sans esprit critique, ressasseurs sans curiosité scientifique, plagiaires de plagiaires, écrivains se contentant d'approximations sommaires, on ne peut généralement rien en tirer de précis, ni dans le temps ni dans l'espace, même sur des événements importants.
Des historiens africains ou arabes contemporains, de langue arabe ou de langues africaines ou européennes, ont entrepris l'énorme travail de remédier à cet état de choses, et de bâtir sur des bases plus solides une Histoire de leurs pays. D'autres se sont parfois abandonnés à une passion véhémente, explicable et certainement respectable 27, mais qui est gênante pour la recherche et la relation sereines des faits, et pour l'interprétation rigoureuse qui doit en être proposée.
Faire preuve de probité à l'égard des peuples hier colonisés, et aujourd'hui rendus à leur destin, ne consiste pas à les affubler de concepts et de motivations qui leur sont étrangers, du moins en ce qui concerne leur passé colonial et anté-colonial. Le véritable effort, dans ce domaine, doit consister d'abord à maîtriser leurs langages et leurs modes de penser, pour les comprendre du dedans, et non plus du dehors, si l'on veut éviter d'aboutir à des conclusions spécieuses, ou justes mais péremptoires, en nous substituant littéralement à eux, comme l'ont fait trop d'historiens de la période coloniale et postcoloniale, dont les jugements étaient, et sont encore parfois, d'autant plus absolus qu'ils étaient ou sont exprimés de très haut.
La pensée religieuse d'Al-hâjj Omar, dans cet essai, sera celle qui émane de son oeuvre principale, le « Kitâb rimâh hizb a(l)-rahîm 'alâ nuhûr hizb a(l) rajîm », ou « livre des lances [des gens] du parti du Miséricordieux sur les gorges [des gens] du parti du Lapidé ». L'usage s'est établi de dire plus simplement: A(l)-rimâh, « Les lances ». On sait que cette oeuvre est bâtie autour du texte qui lui sert de support, c'est-à-dire le « Kitâb jawâhir alma'ânî wa-bulûgh al-âmânî fi fayd sayyîdi Abî (a)l-'Abbâs a(l)-Tidjânî, ou, plus simplement, le « Kitâb jawâhir al-maânî » 28, par « le savant des savants », « le modèle de pénétration », Sayyîd 'Ali (a)l-Harâzim ibn (a)l-'Arabî Barrada (a)l- Maghribî (a)l Fâ'sî, qui fut le compagnon et le secrétaire du célèbre Imâm fondateur de la Voie Tidjâniyya.
On utilisera également la traduction 29 du livre de Muhammad Al-Hâfiz al-Tidjânî, du Caire, qui a donné de nombreux textes de la correspondance échangée entre l'Emir Ahmadou Ahmadou du Macina et le Khalife de la Voie Tidjâniyya en Afrique occidentale, ainsi qu'un exposé de ce Khalife sur les motifs du combat mené par lui contre les idolâtres et contre les musulmans « hypocrites ».
La pensée du cheikh Omar ne sera traduite, et le cas échéant commentée, qu'en référence à l'évolution de la Mystique musulmane et à sa métamorphose en mysticisme « minimiste » ou confrérique (ou: maraboutique), comme cela a été fait pour dégager la pensée religieuse d'Ahmadou Bamba, fondateur du Mouridisme sénégalais.
C'est là, croit-on, la seule façon de se garder des idées reçues ou préconçues. Cette méthode est en outre susceptible d'être féconde, car elle permet d'approfondir le sujet sans faire appel exagérément à des pensées « étrangères ». Les « textes des Scribes » feront donc l'objet d'un commentaire aussi bien fondé que possible, où l'on se gardera de toute tentation dialectique. Ces textes, au demeurant, — ceux d'Al-hâjj Omar, de 'Alî (a)l-Harâzim, de Thyam, de Muhammad al-Hâfiz, etc… — leur commentaire et leur explication mystagogique, seront simplement proposés.
Pour la commodité de cette étude, et pour éviter l'incessante répétition du nom d'Al-hâjj Omar, on le désignera aussi par le surnom de Mujâhid, « Combattant de la foi »; on l'appellera encore Khalife, puisque c'est le titre que le cheikh Muhammad Al-Ghâlî, khalife de la Voie Tidjâniyya pour l'Orient, avait lui-même conféré à son disciple, qui devenait ainsi, à son tour, son Représentant pour l'Afrique occidentale subsaharienne. La Voie Tidjâniyya avait déjà, en effet, atteint les abords de cette partie de l'Afrique, sous l'impulsion du pieux marabout Muhammad Al-Hâf-iz, surnommé Baddî, fils de Mukhtâr, fils de Habîb, fils de Krish, fils de Hasan. C'est au retour d'un pèlerinage aux Lieux Saints de l'Islam, vers 1780, que Baddî, passant par Fès, fit la connaissance de l'Imâm Ahmad al-Tidjânî, et se fit initier à la Voie de ce cheikh renommé. Il en reçut un wird 30, ainsi que le titre de Khalife de la Voie pour tous les pays maures. En quelques années, les Ida Ou 'Ali, divisés en plusieurs groupements sur des territoires différents (Trarza, Tagant, Adrar), se trouvèrent unis par le lien, mystique et fraternel à la fois, de l'appartenance à une même confrérie religieuse. On dit depuis lors: « Un homme des Ida Ou 'Ali ne peut être que tidjanite » 31. On verra plus loin que c'est par un Mauritanien, Mouloud (Mawlûd) Fal, des Id Eïqoub du Trarza, qu'Al-hâjj Omar reçut sa première initiation à la Voie tidjanite. Cette initiation ne semble pas l'avoir marqué profondément, puisque, par la suite, il médita les principes de la Khalifatiyya, avant de revenir à la Tidjaniyya, sous l'égide de Muhammad AlGhalî, khalife tidjanite en Orient. Il est à noter que cette première formation « de base » khalwatie fut également celle du Fondateur, l'Imâm Ahmad Al-Tidjânî: c'était devenu une tradition.
Cette initiation finale à la Tidjâniyya par Al-Ghalî, dont on recherchera les véritables motivations, semble faire justice de l'opinion, émise autrefois et quelquefois reprise, concernant une prétendue réaction d'un Islam « noir » contre un Islam « blanc », ou la revanche de Bilâl sur ses anciens Maîtres, traduite dans une « éviction » du Qâdirisme par le Tidjânisme, alors qu'il ne s'agit, selon toute vraisemblance, que d'une évolution conforme à toute l'histoire du Soufisme confrérique 32.
Une fois de plus, on constatera la remarquable continuité et la profonde unité de la pensée mystique musulmane, même sous ses formes confrériques les plus éloignées.

Notes
1. Celle des confréries, où l'imitation et l'amour du Prophète Muhammad ont remplacé la quête exclusive et l'amour d'Allah.
2. Vincent Monteil, 1964, p. 85.
3. On peut citer la pièce à thèse de Gérard Chenet, « El-hadj Omar » (ou « Chronique de la guerre sainte »), très intéressante, bien que l'auteur ait repris à son compte la thèse colonialiste (et aventurée) d'un Tidjanisme « noir » s'inscrivant en réaction contre un Qadirisme « blanc », ce qui ne résiste pas à un examen rigoureux des choses.
4 « Effort », « Combat » (pour la foi, par exemple) d'où « guerre sainte ». Le Combat pour la foi peut-être non-violent (guerre sainte de l'âme - prosélytisme pacifique).
5. Robert Delavignette, 1947, p. 83.
6. R. et M. Cornevin, 1964, p. 258,
7. Le Caire, Zâwiya principale Tidjâniyya, 9 rue Husayn Al-Magharbilin, 1963, Egypte. Traduit en français et annoté par F. Dumont (Dakar, 1971).
8. « Colonies et Empires », I: Les techniciens de la Colonisation. Introduction, p. 1. P.U.F., Paris, 1947.
9. Vincent Monteil, 1962.
10. Cf. « La pensée religieuse d'Ahmadou Bamba, fondateur du Mouridisme sénégalais », par Fernand Dumont, N.E.A., 624 p.
11. Louis Gardet, 1958, a, p. 142.
12. Suret-Canale, « Afrique Noire Occidentale et Centrale » (Préface, p. 53), t. 1: Géographie, Civilisations, Histoire. Editions Sociales, Paris 1961.
13. Suret-Canale, 1961, p. 53.
14. Ibn Khaldûn (1332-1406), Cf. 3e et 4e Muqaddimât (Prolégomènes), Livre I de la Muqaddima du « Kitâb al-'ibar wa diwân al-mubtada'i wa(a)l- khibar fî ayyâm al-'arab wa (a)l-'ajam wa(a)l -barbar ». Edition du Caire, pp. 82-86, et 86-87.
15. Al-Mas'ûdî (Abû (a)l, Hasan 'Alî (i)bn (a)l-Husayn) « Kitâb murûj a(l)-dhahab wa ma'âdin al-jawhar », 1861, t. III, ch. XXXII (« Les laveries d'Or », achevées en Nov.-Déc. 947, première édition en 1956, plus connues sous le nom de « Prairies d'Or »).
16. 1961, p. 119, note 1.
17. Suret-Canale, 1961, pp. 128 et 129.
18. Sic.
19. Comme au temps du Prophète, on distinguait les ralliés de la première heure (les Compagnons) de ceux qui vinrent à lui par la suite (les Auxiliaires). Puis venaient les esclaves convertis et les « sofas » (partisans enrôles), qui constituaient une troisième catégorie.
20. Cf. Muhammad 'Alioun Thyam: « La vie d'Al-hâj Omar », poème en pular, traduit par Henri Gaden, 1935.
21. Cf. Coran, traduction Blachère, notamment: Allah arrête le destin des hommes — Allâh ne saurait diriger les incroyants — Allâh égare qui Il veut, égare sans remède — Allâh scelle l'ouïe, le coeur, les yeux des infidèles, des impies, des « hypocrites » — etc…
22. Cf. Jean Descola, 1959, pp. 264-267.
23. Comte de Gobineau: « Essai sur l'inégalité des races humaines ». Paris, Firmin-Didot et Cie, 1940.
24. Bilâl, esclave abyssin noir, puis « affranchi » du Prophète Muhammad, fut chargé, par son Maître, d'appeler les fidèles à la Prière, et devint ainsi le premier en date des « muezzins », après avoir prêté sa voix au Prophète pour transmettre les ordres et les exhortations de celui-ci dans les combats. De son origine ethnique, et de sa première condition, provient ce que d'aucuns ont appelé le « complexe de Bilâl » qui est d'ailleurs à double sens. Les Arabes — ou prétendus tels — qui veulent faire preuve de haute fraternité musulmane envers les Noirs, disent: « n'oublions pas que ce sont des descendants de Bilâl. Cf. par exemple, la Revue en langue arabe « Al-'Arabî » (Koweït) no. 129, Août 1969, pp. 87 et suivantes, un article sur les doléances des Mauritaniens à l'encontre des Noirs,
25. Cf. « Essai sur la pensée religieuse d'Amadou Bamba, fondateur du Mouridisme sénégalais ». II, ch. I, I.F.A.N. Dakar.
26. Conversation en décembre 1970 avec un arrière-petit-fils d'Al-hajj Omar, Procureur général près de la Cour suprême du Mali.
27. Leur propos étant de donner, aux masses populaires de leurs pays, conscience d'un passé trop souvent ignoré, et de faire connaître les grands hommes de ce passé.
28. Les perles des significations, ou mieux: les précieuses pensées de.
29. Traduit par Fernand Dumont, Dakar, 1970.
30. Oraison liturgique d'initiation (en général, des versets choisis du Coran, accompagnés de litanies jaculatoires).
31. Cf. « Revue du Monde musulman », t. 31 (1915-1916), pp. 239 et suivantes, texte de Paul Marty. Cf. également: Paul Marty, « l'Islam au Sénégal », 1917, tome premier.
32. Cf. Pensée d'Ahmadou Bamba, déjà cité.

 

Fernand Dumont

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El Hadj Omar et Kankan, un bref commentaire de commentaire

On lit ce commentaire de notre national Monembo

"Par son antériorité, sa position géographique et son génial sens du commerce et de l'entregent, Kankan, parmi toutes, jouera un rôle de premier plan. Cette vieille cité mandingue fondée au XVIIe siècle sur le socle sûr de la noblesse et de l'érudition sera mêlée de près ou de loin à tous les bouleversements opérés dans la région par la vague des théocraties musulmanes. Elle a, ne l'oublions pas, très tôt essaimé ses marabouts sur les routes de la cola (vers la Guinée forestière, le Liberia, la Côte d'Ivoire et le Ghana) et soutenu de toutes ses forces aussi bien Karamoko Alpha, le fondateur du royaume du Fouta- Djallon, qu'El-Hadj Omar, le fameux conquérant toucouleur]Citer",

Pour tout romancier talentueux, l'Histire est une sorte de pate à modeler, pour en extraire une leçon utile aux historiens eux-mêmes. A la codition expresse de ne pas donner une référence qui renverrait à une source..hitorique, objective, véritable et où malheureusement la licence même poétique est disqualifiée; bref, Kankan ne faisait pas partie de la geste d'El Hadj Oumar, ni de son itinéraire. Dès que les almamys lui ont dit "Ko tôli mon. Djégounko", dans le limes entre le Tamba animiste, toujours redoutable et irréductible, El Hadj Omar dût continuera jusqu'au Dinguira, repaire de fauves où il fonda Dinguiraye. Payant un tribut cher à Boukari Tamba. Passons sur les épisodes qui ont conduit El Hadj Omar à en découdre avec le "mécréant" bien que les forces en présence étaient disproportionnées, largement en faveur de Boukari Tamba. On connaît la suite. après la chute de Tamba devenue Dhabatou, El Hadj Omar comme on peut le lire ci-dessous est remonté par le "Bafing", retour à son  Fouta Toro natal et n'est non seulement pas allé à Kankan, n'en recevant "aucun secours", il n'en avait point besoin, mais il n'est plus jamais revenu à Dinguiraye, ni en Guinée qui n'existait pas d'ailleurs.. Monenembo n'a-t-il pas eu cette terrible formule : en substance, "les El Hadj Omar, Samory et autres résistants n'étaient tout au mieux que des terroristes. Propos d'artiste..tenus il est vrai dans un journal satyrique, le Lynx qui donne pas dans le roman...

L'Islamisation de Kankan

C'est au cours de l'assaut que Diéri fut tué tandis que Mamadou retranché dans son tata faisait une sortie et anéantissait les forces Bambara.

L'Islam était vainqueur en Haute-Guinée. Mamadou conquiert le Ouassoulou et le Sankharan et construit les mosquées de Kankan et Nafadie.

Mais ce succès fut de courte durée. De 1860 à 1865 la lutte reprend entre les Musulmans et les Bambara. Vers 1865, les Ouassoulounké attaquent de nouveau Kankan et battent à Kobisoua les forces réunies de Kankan Moriba et de Fali Moussa Koulibali, chef du Kéniéra.

Les pays que Mamadou Sakho avait réunis autour de Kankan reprenaient leur indépendance. Un marabout, Sori Ibrahima, avait réuni le Konian, le Gankouna, le Torokoto et le Kabadougou, tandis que la confédération du Sankharan, du Baléya, du Kolakou et du Hamana barraient les pistes du Sud-Ouest aux gens de Kankan qui venaient s'y approvisionner en colas et en esclaves. La route de Kankan était aussi fermée aux troupes du Bouré par le Diouma allié aux montagnards de la rive gauche du Niger.

 

 

 

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La France ce n'est plus la France

«PS, UMP, c'est tous les mêmes. Ça sert à rien de voter. Ils viennent nous voir uniquement lorsqu’ils ont besoin de nous au second tour, et après il n'y a plus personne.» C'est le refrain qui tourne en boucle, d'immeuble en immeuble, au Prepaou, à moins de vingt jours du premier tour. Dans ce quartier populaire à vingt minutes à pied du centre-ville d’Istres, dans les Bouches-du-Rhône, entre étang de Berre et Méditerranée, «la masse de précaires» a perdu la foi en la République et en ses hommes politiques.

Ouvriers, chômeurs, immigrés, retraités, espagnols, italiens, maghrébins, vietnamiens, lorrains, venus travailler dans l'industrie pétrochimique, grondent en silence, se réfugient dans l'abstention ou votent Le Pen de colère. En 2002, ils avaient sonné l'alarme. Dans la petite cité provençale de 43.000 habitants, le Front national était arrivé en tête au premier tour avec 22,92 %, loin devant Jospin (15,06 %) et Chirac (13,80 %) avant d'être écarté au second tour.

© Rachida El Azzouzi

 

Dix ans et plusieurs crises plus tard, dans cette zone sous contrat urbain de cohésion sociale où le revenu médian par ménage stagne à 10.000 euros par an, les sentiments demeurent les mêmes. Quelles que soient la génération, la trajectoire, l'origine, on se sent «oubliés», «utilisés», «stigmatisés», «la dernière roue du carrosse», et on se moque de l'élection présidentielle. «Ici, la priorité, c'est pas le débat sur la viande halal mais manger de la viande. Les gens veulent deux choses : un emploi et un logement», lance un acteur social, las des polémiques et des clichés qui poursuivent les banlieues de France.

Dans cette cité de 5.000 habitants, où les deux tiers des logements sont des HLM, on n'a pas attendu la crise pour vivre la crise. Depuis de longues années, le chômage bat des records comme dans les autres quartiers populaires de la SAN Ouest-Provence, l'intercommunalité qui fédère Istres, Fos-sur-Mer, Miramas, Comillon-Confoux, Grans et Port-Saint-Louis-du-Rhône. Il laisse sur le carreau un bataillon de jeunes, de mères seules, de pères. L'appartenance à une commune et à une intercommunalité parmi les plus riches de France grâce à la taxe professionnelle ne change rien à la donne. Carrefour industriel avec la zone industrialo-portuaire de Fos, le pôle aéronautique d'Istres et le pôle logistique de transport de Grans-Miramas, le bassin de Ouest-Provence franchit allègrement les 11 % de chômage.

© Rachida El Azzouzi

«La France, ce n'est plus la France.» Devant le centre social, assis à l'ombre sur des chaises en plastique, Fatima (*), 45 ans, «Française d'Alger», se plaint de la hausse du prix du carburant et du gaz avec les copains, «une Algérienne, une pied noir de Tunisie et un Lorrain fils d'Espagnols, la France métissée». Elle n'ose plus ouvrir sa boîte aux lettres – «il n'y a que des factures» –, vit «à six avec une paye de 1.600 euros», a forcé son mari à faire du covoiturage.

 

Le 22 avril, elle ira voter, «c'est un devoir», mais elle votera «ni Hollande, ni Sarkozy, tous pareils». Comme Frédéric (*) qui regarde ses meetings «sur Google», elle est séduite par Jean-Luc Mélenchon : «Il a de l'énergie, la carrure d'un président qui peut donner du boulot à nos enfants.» Des enfants appelés les JAMO, «jeunes ayant moins d’opportunités» comme on désigne dans les ministères les jeunes des quartiers populaires, issus de l’immigration, ceux qui errent dans les allées à longueur de journées.

Mourad est l'un d'eux. Affalé quelques allées plus loin, sur les marches de la placette des Magnans, l'un des centres névralgiques du quartier, il tue le temps au soleil en roulant joint sur joint avec ses «frères». «La présidentielle, c’est juste un rêve qu’on nous donne. On nous fait croire que notre vie va changer mais elle reste merdique. Pourquoi j'irais voter ? Qu'est-ce que cela changera ? On ne dira plus Mourad d'origine algérienne mais Mourad, Français ? On ne me regardera plus de travers à l'extérieur du quartier ? Les flics ne contrôleront plus mon identité ? Les portes s'ouvriront ?»

Jogging blanc relevé au-dessus du mollet, baskets de marque, il fume pour «oublier» qu’il a 30 ans, «pas de boulot, pas de logement, pas de diplômes, pas de futur». Et s’il vote, prévient-il, «c’est Marine Le Pen comme beaucoup d'enfants d'immigrés» : «Comme ça, c’est l’anarchie. La France sera démolie. Elle se soulèvera comme la Tunisie, l'Egypte et il faudra la reconstruire.» Mourad en a «marre des politiques et des médias qui ne parlent que des 0,1 % de musulmans qui pètent un câble, jamais des 99,99 % qui travaillent, galèrent».

Sa vie, c'est le foot, la fumette et les murettes du Prepaou, «une cité» entre guillemets. Bordé de pins, discrètement tagué, traversé de cours centrales, d'espaces verts, de jeux, ce quartier sud d'Istres, héritage des années soixante-dix, est sans comparaison avec les ghettos des «capitales», Marseille et Paris. Pas de tour de soixante mètres mais une succession de petits immeubles ne dépassant pas quatre étages et huit appartements où dix-huit nationalités vivent bien ensemble.

© Rachida El Azzouzi

On est très loin des clichés véhiculés par ceux qui n’y vivent pas, décrivant des barres délabrées, des dealers en Mercedes, des mamies retranchées dans leurs appartements et des parents dépassés par leur progéniture. Seules les rondes de la BAC, les caméras de vidéo-surveillance, disséminées autour «des zones problématiques», et l'annexe du commissariat, viennent rappeler que comme tout quartier populaire, qui concentre les problèmes sociaux, le Prepaou n'échappe pas à la délinquance, aux petits trafics, au système D.

 

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Un certain regard sur El Hadj Omar et Dinguiraye à l'aube de la conquête du Fouta

Avant-propos

J'entame ici la publication de quelques chapitres qu'on peut trouver dans le grand menu "Tout sur la Guinée" qui est en construction. Je suis conscient que ces textes souffrent de plusieurs insuffisances, liées à "l'idéologie" de leurs auteurs. Ici, j'ai noté dans le grand texte de Paul Marty qui fait en version éditée, quelque 586 pages, une absence plus qu'étrange de Thierno Hammadi Kadiata Bokoum et de Thierno Ibrahim dit "Baba Koura" qui lui a succédé comme Cadi (juge), fonction qu'ils ont occupée pendant près de 60 ans, avec seule interruption : l'exercice de ladite foction par Chréif Hamidou seul indiqué par Marty. Or Thierno Ibrahima Bokoum a occupé la fonction à peu près à la même période que  Thienro Aliou Bhoubha Ndyan. Son père Thierno Hammadi Kadiata Bokoum fut le maître de celui qui deviendra le Roi Habib et à son jeune  frère Mouctar cités ici pourtant. Cette étrange occultation justifie la prudence avec laquelle il faut lire tous ces textes de notre Histoire. Ce que je dis là est archi connu des sages de Dinguiraye et même des descendants actuels des deux disciples Tall de Thierno Hamadi, que ces sages surnommaient "Kalakala" (qui savait tout par coeur, comme tous les grands "marabouts" qui avaient étudié à Pir). Il était justement de la dernière promotion de cette fameuse Ecole de Pir, avant qu'elle ne ferme. Remplacée par ..William Ponty ? Cette boutade a bien sa place ici en recherche scientifique. Notre Histoire a été non pas seulement écrite, mais elle fut réécrite par l'Autre Vainqueur. Bonne et prudente lecture.

Les Tidiania Toucouleurs de Dinguiraye 

Il est impossible d'aborder l'étude de l'Islam foula, proprement tidiani, sans la faire précéder de celle du Tidianisme toucouleur de Dinguiraye dont il dérive en droite ligne.

   I —  Al-Hadj Omar et sa famille à Dinguiraye

On connaît par différents auteurs et notamment par Faidherbe, Mage et M. A. Le Chatelier, l'installation d'Al-Hadj Omar à son retour de la Mecque dans le Dinguiraye désert, entre les territoires de Tamba (Dabadou) au nord de Wontofa (Satadougou) et de le Oulada (Kouroussa) à l'est; et de Toumaneya, au sud, qui constituaient les états fétichistes du Diallonké Guimba Sakho. Il construisit son tata et s'implanta solidement dans le pays (1845-1850) tant par la religion que par les armes et la politique. C'est d'ailleurs, d'après la tradition rapportée par M. Delafosse, la conversion d'un des envoyés de Guimba, Diéli Moussa, suivie du refus d'Al-Hadj Omar de rendre à son maître païen ce néo-musulman qui s'attachait à sa fortune, qui détermina la rupture des bonnes relations entre le souverain de Tamba et son vassal toucouleur et entraîna la chute de Guimba. Les Diallonké, commandés d'abord par Guimba, puis par son fils Tamba Bakari, furent exterminés, chassés ou soumis. Entre-temps, Al-Hadj Omar attirait à lui les Foula, et étendant peu à peu le champ de ses opérations, entamait cette magnifique épopée toucouleure, qui est la plus grande geste de l'Afrique noire au dix-neuvième siècle. Il fit à plusieurs reprises des séjours dans le Fouta-Diallon. Il était déjà venu dans le Labé entre 1820 et 1825 et s'y était acquis à Satina, comme Karamoko, une certaine popularité. Il sillonna le Fouta à son retour du pèlerinage, accueilli tantôt avec faveur, tantôt froidement par les almamys, plus ou moins jaloux, mais demeurant toujours l'objet de la vénération de la foule.

 Généalogie de Al-Hadj Omar Tall

On montre encore dans le Kolen et le Koïn plusieurs  vieillards qui, nés lors de son passage, portent le nom d'Oumarou en son honneur. il fit un séjour de plusieurs mois à Timbo, vers 1850, donnant des conférences littéraires et religieuses qui eurent le plus grand succès auprès des Karamoko Foula. La légende prétend même que c'est en partie sur ses conseils que l'institution des  deux almamys, régnant deux ans chacun à tour de rôle, fut créée à Timbo. Si la chose est vraie, elle témoigne que ce terrible autoritaire qu'était Al-Hadj Omar savait donner aux gens qu'il voulait affaiblir les conseils les plus perfides. L'intransigeance religieuse que le marabout affecta au Fouta-Diallon, comme partout d'ailleurs, du moins quand cette attitude était opportune, lui valut un prestige considérable. Il commença, dès lors, à distribuer sans arrêt son  wird  tidiani, principalement aux petits Karamoko, bas clergé qui fait l'opinion de la foule. Il entreprenait en même temps une campagne de propagande, supérieurement menée, pour détacher les Foula de leurs almamys et en attirer le plus grand nombre possible, personnes et troupeaux, dans son état de Dinguiraye. Il devait atteindre pleinement son but. Les Foula du Koïn et de Timbo lui fournirent de nombreux contingents et le ravitaillèrent sans arrêt, dans sa lutte contre les fétichistes diallonké. Puis beaucoup vinrent chercher de nouveaux pâturages dans le pays. Pendant ce temps, le wird tidiani d'Al-Hadj Omar se répandait dans tout le Fouta Diallon, prenant insensiblement la place de l'antique Qaderisme. Dès 1888, M. A. Le Chatelier signale que « ses doctrines ont presque partout supplanté les traditions des Qadria ».

Le Fouta-Diallon fut entraîné dès ce temps (1845 à 1855) dans l'orbite omarienne, et le grand conquérant put courir à son destin. Jamais les fidèles, tenants de sa bannière religieuse, frères au surplus par les caractères ethniques et la langue, ne l'abandonnèrent. Dinguiraye devient dès lors,  encore qu'en dehors du Fouta proprement dit, une de ses plus importantes villes religieuses, et tout étudiant foula de cette génération se croit obligé d'y venir suivre quelque cours de droit ou de théologie, ou tout au moins le s'attacher quelque temps un de ces multiples missionnaires toucouleurs, qui, sur l'ordre des almamys de Dinguiraye, parcourent sans cesse le Fouta-Diallon, prêchent à la fois la bonne parole islamique et la meilleure des confréries, à savoir le Tidianisme Omari.

En quittant le Dinguiraye (vers 1863), Al-Hadj Omar en laissa d'abord le commandement à son fidèle serviteur (Diawandho), Ousman Samba. Celui-ci fut remplacé vers 1861 par l'un des fils d'Al-Hadj Omar, Habibou. En 1868, Habibou révolté contre Ahmadou, chef de la dynastie, marche contre lui à Nioro, mais est vaincu et fait prisonnier. ll meurt quelque temps après dans les fers. Habibou est le père du chef actuel de Dinguiraye. ll a laissé dans le pays la réputation d'un almamy cruel et pillard.

 Ahmadu Shayku sultan de Ségou

Saïdou, frère consanguin d'Aguibou, lui succéda en 1868. Il périt en 1875, avec nombre des siens, à Nora (Siguiri), dans une expédition contre les Malinké fétichistes. ll fut juste, doux et fort aimé par ses sujets. ll fut remplacé, après un court commandement de Mobassirou, par Aguibou, frère germain de Saidou. Aguibou, almamy apprécié de tous, Blancs et Noirs, exerça le pouvoir de 1876 à 1892. C'est sous son règne que le premier officier français, Obersdorf, envoyé par le gouvernement du Soudan, entama les premières relations diplomatiques qui devaient aboutir à la constitution du protectorat français sur le Dinguiraye (mars 1887). Appelé en 1892 par la confiance du colonel Archinard au commandement du Macina, Aguibou partit pour Bandiagara, laissant le pouvoir à son second fils Alfa Maki. L'aîné, Madani, accompagnait son père à Bandiagara.

Alfa Maki Tall lui succéda; c'était un homme intelligent et dévoué, comprenant bien le français, très actif. Ses qualités de petit-fils d'Al-Hadj Omar, et de détenteur de ses livres, ainsi que des cheveux du Prophète, lui assuraient un prestige considérable. Malheureusement ses intrigues et exactions contraignirent l'autorité française à le suspendre pour trois mois de ses fonctions, en mars 1899, puis à le mettre en état d'arrestation le 2 juin 1899. Il fut déporté à Siguiri, puis à Bamako, et enfin à Bandiagara, où il resta sous la surveillance de son père. ll devait se racheter par la suite et nous rendre, chez les Toucouleurs du Macina d'excellents services. Il est mort en 1915. A cette date de 1899, la charge d'almamy du Dinguiraye est supprimée; les états de Dinguiraye sont constitués en un cercle, qui entre dans la nouvelle organisation du territoire, est détaché du Soudan, et est incorporé à la Guinée (octobre 1899). L'administration du nouveau cercle fut désormais assurée directement du chef-lieu du cercle avec le concours de chefs locaux et notamment pour Dinguiraye :
  • Ibrahima Touré (1899-1901)
  • Alfa Abdoulaye ( 1901-1903)
  • Alfa Malian (1903-1910)

Il fallut revenir à une plus saine conception des choses et restaurer le commandement sur des bases plus rationnelles. L'ancien Etat de Dinguiraye fut partagé en cinq provinces; dans quatre d'entre elles où l'élément toucouleur domine, sinon toujours par le nombre, du moins par l'influence spirituelle et le prestige religieux et scientifique, le commandement fut confié à des Toucouleurs. La cinquième, le Missirah, peuplée surtout de Malinké, reçut un chef de cette race (1911). L'affiliation tidiania des marabouts de Dinguiraye, et par eux, des Karamoko du Fouta, est des plus simples. Elle dérive du wird qu'Al-Hadj Omar, quittant Dinguiraye, conféra avec pouvoir de transmission à deux de ses talibés: Tafsirou Mamoudou de Dinguiraye, Tafsirou Aliou de Tamba, et que par la suite Ahmadou Chékou, fils et successeur d'Al-Hadj Omar, conféra à son frère Aguibou, qu'il nommait almamy de Dinguiraye. Par eux le wird se répandit dans toute la moyenne Guinée. Le cérémonial usité pour cette initiation consistait en une poignée de main que le maître donnait au disciple, et qui se prolongeait pendant le temps de la lecture des oraisons par le Cheikh et de la récitation du zikr tidiani par le mouride. De la même source, mais par un autre mode de transfert assez curieux, dérivent un grand nombre d'initiations tidiani du pays. Entre 1888 et 1890, au moment où les luttes entre Samory et Ahmadou Chékou battaient leur plein, le terrible Ouassoulounké coupa pendant plusieurs années les communications entre Dinguiraye et Ségou. Les Toucouleurs de Dinguiraye qui devaient chaque année aller faire le pèlerinage de Ségou, au moment des fêtes de la Tabaski, y communier dans la consommation de la viande  du mouton et se faire renouveler le wird — tous moyens religieux pour les maintenir dans l'orbite politique — se trouvèrent privés de ces secours spirituels, et par la plume d'Aguibou demandèrent conseil à Ahmadou Chékou et lui adressèrent leurs excuses. Le Sultan toucouleur de Ségou lui répondit par une lettre restée classique dans les annales  du Dinguiraye. Après quelques  exhortations bien senties, il conféra officiellement le wird de sa voie à toutes personnes qui entendraient la lecture de la lettre et le renouvelait à ceux qui l'avaient déjà. L'almamy Aguibou fit aussitôt donner lecture de cette lettre à la  Grande Mosquée,  le vendredi qui en suivit la réception.

Cette lecture se renouvela plusieurs fois de suite et attira bientôt une foule considérable qui, par le fait même, se trouva nantie de l'affiliation à la Voie tidiania. En dehors de leurs talibés toucouleurs et foula de Dinguiraye, les almamys du lieu n'eurent personnellement que très peu de disciples dans le Fouta. Ils n'aimaient pas abaisser leur prestige à conférer eux-mêmes des initiations à l'extérieur, ou paraître faire de la propagande ; c'est par leurs missionnaires que leur action s'exerçait. Il n'y a donc à signaler, en dehors de Dinguiraye, que quelques rares personnalités foula, relevant directement de l'almamy Aguibou. La plus importante est Tierno Amadou, Foula timbonké, né vers 1840 à Tangali, habitant Kouratongo, dans le groupement de Kouné, province de Kolle (Diiwal de Koïn); c'est un marabout instruit et estimé dans la région. Il dirige une florissante école coranique.

II —Le cercle de Dinguiraye (1916).

Le cercle de Dinguiraye comprend aujourd'hui 10.000 kilomètres carrés. Le peuplement est surtout Foula. Il y a pourtant, au moins dans trois provinces (Dinguiraye, Loufa, Tamba) une grande proportion de Toucouleurs appartenant dans l'ordre décroissant aux groupements Guenar, Yirlabhe, Toro. Ils sont moins nombreux dans le Baïlo. La cinquième province, la Missirah, sise à l'extrême-nord du cercle, est peuplée de Malinké et fut commandée par un des leurs, Mori Kaba, qui a été révoqué en 1915. Le tableau du commandement et de fractionnement de Dinguiraye s'établit ainsi :

Province de Dinguiraye Amadou Habibou 10.944 habitants
Province de Loufa Cherif Amidou 7.068 habitants
Province de Bailo Tidiani Dia 8.024 habitants
Province de Tamba Alfa Mamadou Thiam 6.273 habitants
Province de Missirah   5.120 habitants
    37.609 habitants

Les villages exclusivement toucouleurs sont:

  • Dinguiraye et Diambou dans la province de Dinguiraye
  • Bagui et Kotomori, dans le Lafou
  • Missirah, Tamba, Mboné, Boubhere-Torobbhe, Dougoullé dans la Tamba
  • Sabérafaran, Balani-Oumaya dans le Tamba et Foniokountou, dans le Loufa, sont mi-partie Toucouleurs, mi-partie Foula

La province de Dinguiraye, renferme le plus grand nombre de Toucouleurs, groupés surtout autour de la célèbre mosquée d'Al-Hadj Omar. On y trouve aussi quelques petits groupes de Malinké tidiania; mais le fond de la population est constitué par des Foula de toute origine. Le village de Tinkisso renferme un certain nombre de Sarakollé. Le Loufa est peuplé de Foula et de Toucouleurs. De forts groupements malinké, originaires de Kolen (Timbo) sont venus s'installer dans le Loufa, tout au long du dix-neuvième siècle, fuyant les exactions des almamys et des chefs Foula. De belles mosquées ont été édifiées dans les centres relativement islamisés de Loufa, Hansanguéré-Diongolbhe, Doubbhel, Kamban-Massi. Le Baïlo a pris son nom des Foula Bailo ou Foula errants qui tendent à s'établir dans le pays depuis un demi-siècle et qui ont été étudiés plus haut. Il y a en outre un certain nombre de Diakanké, descendants des tenants antérieurs  du sol, mais ils tendent à diminuer; quelques groupements  bambara, et d'assez fortes colonies malinké, émigrées du Kollen de Timbo. Le chef-lieu est Niaria Tinkinsan, gros bourg de 2.000 habitants, création du chef de la province, le Toucouleur Tidiani Dia, dit « Ti Dia ». Outre les deux mosquées voisines de Niaria Tinkissan et de Totiko, on peut signaler celle de Kansato à l'ouest, et celles de Dar es-Salam et de Fogo au sud de la province. Ces villages, ainsi que ceux de Daragbé et de Bissikrima-Koura, sont animés d'une certaine ferveur islamique. Le Tamba s'est fortement islamisé depuis un demi-siècle. A Tamba, l'ancienne capitale diallonké et fétichiste de Guimbo Sako, et dont on montre aujourd'hui le tata en ruines et la brèche par où passa Al-Hadj Omar, a succédé comme chef-lieu de la province le centre musulman de Balani-Oumaya, peuplé de Foula et de Toucouleurs et qui possède la deuxième mosquée du cercle. Al-Hadj Omar avait changé le nom de Tamba, en celui de Dabatou (déformation locale de Taïbata, cité mecquoise). Il emprisonnait ceux qui continuaient à employer le mot fétichiste. La prescription ne tint pas et, à l'arrivée des Français, Tamba a prévalu, mais Taïbatou est aussi employé. On rencontre dans le Tamba des représentants de toutes les races qui peuplent le Dinguiraye: Foula et Toucouleur prédominant, nombreux Malinké, importants groupements Diallonké anciens maîtres du pays, dispersés aujourd'hui le long du Bafing et même un certain nombre de familles ouolof, descendants des premiers compagnons d'Al-Hadj Omar, surtout à Sabéréfaran. Elles ont toutes perdu l'usage de leur parler ouolof, sauf toutefois dans ce dernier village, et se sont toucouleurisées. A signaler enfin le village sarakollé de Narégala, dont les ancêtres étaient des suivants d'Al-Hadj Omar. Le Missirah, malgré son nom islamique, est peuplé surtout de Diallonké fétichistes et buveurs. Ils y ont conservé divers villages à enceintes fortifiées: Fighia, Kounda-Daouda, Sangaran. Le commandement n'est pas resté dans les mains de la descendance de Guimba Sakho. Il est passé chez Alfa Alouséni, mort en 1912. Aujourd'hui le frère de ce dernier, Hassana Kamara, n'exerce que le commandement du village de Missirah. La plupart des villages n'ont pas de mosquées ou ont simplement de modestes carrés. La seule mosquée notoire est celle de Soboly, village foula. On rencontre en outre dans le Missirah de forts groupements malinké. Koya, sur la rive gauche du Bafing, est une misiide de peu d'importance, sise dans des boowe à demi-désertiques. Elle est peuplée en majorité de Foula. Un seul village de Sarakollé: Balla-Sarakollé. Enfin, c'est dans le Missirah, à la naissance et sur la rive droite de la Kounda que se trouvait la misiide de Bagdadïa. Cette Zaouïa, son chef Fodé Kadialiou, et ses Diakanké sont étudiés plus loin, comme relevant de l'obédience de Cheikh Sidïa Al-Kabir. Bagadadïa (ou Bardadïa), vidée de Diakanké, s'est repeuplée, ces dernières années, par des Foula émigrés de divers points du Fouta Diallon. Foula et Toucouleurs sont musulmans et très fortement islamisés. Les Malinké le sont moins, je veux dire que leur Islam est imprégné d'une multitude de rites fétichistes et de pratiques coutumières qui les font mépriser de leurs coreligionnaires hal-poularen plus orthodoxes. Les Foula et les Toucouleurs sont tidiania, relevant de l'obédience d'Al-Hadj Omar. Les Malinké sont qadria, comme d'ailleurs la grande majorité des indigènes de ce peuple dans la Haute-Guinée. Outre les Diakanké déjà mentionnés, il reste enfin à signaler quelques groupements Sarakollé: Sakoya, Bala-Sarakollé, Morégala, venus jadis, au temps de la souveraineté Diallonké, chercher fortune dans le Dinguiraye et dont le mouvement d'immigration s'est accentué depuis Al-Hadj Omar. La ville même de Dinguiraye, dans la province du même nom 1, renferme une population très mêlée de Foula, Malinké et Diallonké, avec une prédominance marquée de l'élément toucouleur. Elle passe toujours pour une ville sainte et lettrée, encore que les Karamoko y aient diminué, et que la population scolaire soit loin d'atteindre le chiffre de 400 élèves qu'on y comptait encore au début du siècle La célèbre mosquée y jouit toujours de son prestige bientôt séculaire. Elle est vénérée dans les deux Fouta et dans la région de Kouroussa-Kanlian. Elle est toujours pour ces peuples hal-poularen et malinké la célèbre mosquée de Sékou Omarou et c'est toujours sous ce nom-là qu'on la désigne. 

Racine Tall Racine Tall, chef de la garnison  d'Al-Hadj Omar à Koudian

Il y a lieu de signaler à Dinguiraye la présence d'une dizaine de Syriens dont trois ou quatre sont musulmans. Ils n'exercent aucun prosélytisme de prédications ni même d'exemple. Mais tous, catholiques ct musulmans, fils de l'antique Phénicie et commerçants avant tout, vendent des ouvrages arabes à bon marché et de pieuses chromolithographies, et arguent, même quand ils ne le sont pas, de leur qualité de sectateurs du Prophète, pour attirer à eux les chalands locaux.

III —Les personnalités religieuses du Dinguiraye.

Amadou Habibou Tall. — Amadou Habibou, chef de la province et du village de Dinguiraye, est né vers 1868. Son père Habibou était un des fils préférés d'Al-Hadj Omar, qui l'avait nommé son représentant à Dinguiraye. Par sa mère il se rattachait à Mohammed Bello, sultan de Sokoto. Il occupa le poste de Dinguiraye de 1861 à 1868. A cette date, il se révolta contre son frère aîné, Ahmadou Chékou, successeur du grand conquérant, et marcha contre lui à Nioro. Fait prisonnier il devait rester plusieurs années dans les fers et mourir finalement à Ségou. Son fils, Amadou, était né à Dinguiraye l'année même du départ de son père. Il y fut élevé et y fit ses études sous la surveillance de son oncle Aguibou, puis fut utilisé par Maki Tall, alors chef du pays, comme conseiller et ministre. Il eut d'ailleurs plusieurs fois des démêlés avec lui, ainsi qu'avec les chefs des autres branches omariennes, tous se jalousant et se disputant l'autorité. Il fut compromis dans les menées de Maki Tall en 1899 et envoyé en résidence obligatoire à Siguiri. Il y resta jusqu'en 1904. A cette date, il put rentrer à Dinguiraye sur la pétition des notables du cru et s'y tint parfaitement tranquille, cultivateur, notable et marabout. Lors de la reconstitution du commandement dans le Dinguiraye, on songea à lui, en raison de la grande influence dont, comme petit-fils d'Al-Hadj Omar et fils d'un ancien du pays, il jouit tant sur les Toucouleurs que sur les Foula. Il fut même question de restaurer l'ancien état de Dinguiraye et de lui en confier la souveraineté protégée. Cette erreur ne retint heureusement pas longtemps l'attention. Le Dinguiraye fut partagé en cinq grandes provinces, et Amadou Habibou reçut le commandement de la province proprement dite de Dinguiraye, centre de la région et chef-lieu du nouveau cercle. Il occupe cet emploi depuis le 14 décembre 1919. Amadou Habibou est aujourd'hui un homme d'une cinquantaine d'années, corpulent et assez apathique. Il est loin d'être un lettré; son instruction islamique est à peu près nulle, sa qualité de descendant du grand marabout lui assure pourtant un grand prestige maraboutique. Amadou Habibou a plusieurs enfants. L'aîné, Madani, né vers 1905, suit les cours de l'école française de Dinguiraye; les autres sont encore en bas âge. Une de ses filles, Néne Haoussa, est mariée avec l'interprète de Tougué, Saïdou Sô, Toucouleur; une autre, Kadidiatou Koubra, a épousé Karamoko Ann, dioula toucouleur, et petit-fils par sa mère d'Al-Hadj Omar. Il jouit d'une certaine fortune, malgré les pertes qu'il a subies à la libération des captifs. Il possède de beaux troupeaux de boeufs.

Amadou Tidiani.  —  Amadou Tidiani est d'origine toucouleure. Il est né vers 1870 à Kouniakari près de Nioro-Sahel où son père Demba, dioula du Boundou, était venu commercer. Lui-même a beaucoup voyagé et de Dinguiraye et de Bissikrima comme centres, rayonne dans toute la Guinée et jusqu'à Dakar, pour vendre des boeufs. C'est un Karamoko instruit et ouvert qui, à l'occasion, est utilisé comme écrivain d'arabe au bureau du cercle de Dinguiraye. Il a reçu le wird tidiani d'un Chérif maure du Sahel, installé à Nioro, Chékhou Ould Sidi, qui était lui-même disciple d'Amadou Sékou, fils d'AI-Hadj Omar.

Moktar Tall. — Moktar Tall est un Toucouleur né vers 1860 à Dinguiraye. Il est chef du village de Bissikrima depuis 1914. C'est un bon lettré. Sa famille est originaire d'Aloar, lieu de naissance d'Al-Hadj Omar. Son père, Ousman Tall, en partit vers 1850 pour venir chercher fortune à  Dinguiraye auprès de son compatriote qui réussissait si bien.  Le frère de Moktar Mostafa Tall, ancien boutiquier, est marié avec une fille d'Amadou Habibou, chef du Dinguiraye. Il sert d'auxiliaire à son frère à Bissikrima.

Chérif Hamidou. — Chérif Hamidou, chef de la province de Loufa, est l'un des personnages maraboutiques les plus en vedette de Dinguiraye. Il est d'origine chérifienne par la branche marocaine. Son grand-père, Mohammed Lamine, fils de Sidi, était venu de Fez dans le Fouta Toro, à la fin du dix-huitième siècle. Au cours d'un séjour à Matam, il épousa une femme toucouleure. Sur le tard, vers 1830, pris de nostalgie, il repartit pour le Maroc, la laissant enceinte. Il mourut sur le chemin du retour, près d'un puits saharien non déterminé.

 Chérif Hamidou

Son fils posthume, Abdoulaye, naquit vers 1830. Avec l'âge, il se para, comme fils de blanc, du titre de Chérif. Ce fut le Chérif Abdoulaye. Il vécut dans le Toro central, à Tchilogne et à Ley-Bosseya, et mourut à Dounga, en 1911. Il fut enterré à Céde Abbas, où l'on montre son tombeau. Des nombreux enfants qu'il laissa et qui vivent et prospèrent dans le Bosséa, celui qui nous intéresse, Chérif Hamidou, est né en 1864 à Diollol (Matam). Il a fait de bonnes études auprès des marabouts toucouleurs du Fouta Toro, puis alla les compléter et chercher sa voie à Ségou auprès d'Ahmadou Sékou (1885). Vers 1889, quand les Français entrèrent à Ségou, il prit la fuite, et vint chercher fortune dans le Dinguiraye auprès de l'almamy Aguibou. Il y ouvrit une école et fut bientôt par son savoir, et son entregent un des marabouts officiels de la région. Sous Aguibou déjà, et plus complètement sous Maki Tall, il est un des conseillers de l'almamy, un des ulémas en titre du régime. Maki le chargea même, pendant deux ou trois ans, de commander un groupe de villages, mais ce premier essai d'administration ne réussit pas. A la déposition de Maki Tall (1899), Chérif Hamidou fut utilisé comme cadi et écrivain d'arabe par l'autorité française. Il occupa cette place pendant douze ans et y rendit par ses connaissances juridiques, par sa souplesse affinée et par son intelligence et son expérience des choses locales, des services distingués. Lors de la réorganisation du Dinguiraye, Chérif Hamidou fut placé à la tête de la province de Loufa (14 décembre 1911). Il exerce toujours ces fonctions et s'acquitte de son service de la façon la plus satisfaisante. Chérif Hamidou jouit dans tout le Dinguiraye d'un prestige maraboutique considérable, non seulement dans l'élément toucouleur qui le considère comme un des siens, mais encore sur les Foula et les Malinké. Il est aussi très connu dans le Fouta-Diallon oriental. C'est un lettré arabe et un savant musulman de valeur. Ses fonctions de chef de province lui interdisent aujourd'hui de prêcher et de professer, mais il a toujours de nombreux talibés. Très intelligent, il a compris la nécessité de pouvoir se passer d'intermédiaire avec l'autorité et il s'est mis à l'étude du français, qu'il parle et comprend quelque peu. Installé à Mansaréna, chef-lieu de Loufa, Chérif Hamidou il est aujourd'hui un homme d'une cinquantaine d'années, lourd et grave, plus Karamoko avec ses lunettes et sa face amène que chef à la toucouleure. Il a de nombreux enfants. Les fils, qui sont tous passés par l'école française, sont: Amadou Chérifou, né vers 1888, intelligent et ouvert, représentant de son père auprès de l'administrateur à Dinguiraye Maki Chérifou, né vers 1895, Khalifa de son père dans l'administration de la province; Aguibou Chérifou, né vers 1899, élève à l'école française de Conakry. Ses filles sont mariées à des cultivateurs et notables toucouleurs de Dinguiraye. Chérif Hamidou est tidiani de la voie omaria. Il a été affilié par Al-Hadj Saïdou, Toucouleur du Toro (village de Heddi) qui lui-même reçut le wirdd'Al-Hadj Omar à Matam. C'est Al-Hadji Saïdou qui lui a conféré aussi les pouvoirs de moqaddem consécrateur. Le principal talibé de Chérif Hamidou est Ba Gouraisi (déformation locale de Qorcioni), qui est né vers 1875 à Ségou. Son père, Ousman Tall, était le frère d'Al-Hadj Omar. A l'entrée des Français à Ségou, il prit la fuite et se réfugia à Dinguiraye auprès d'Aguibou. Il se consacra au commerce où il est passé maître. C'est un des dioulas en vogue du Fouta, et de ce fait, encore que son instruction islamique soit à peu près nulle, il a su répandre avec adresse son influence personnelle. Il a des disciples disséminés dans toute la région. Les principaux sont :

  • Abidou, né vers 1855 ex-Karamoko, et qui a fermé son école, depuis qu'il a été nommé chef de Marégala (Tamba).
  • Un petit groupement à Kansato (Bailo)
  • Un petit groupement à Kalinko (Bailo)

Parmi les disciples qu'il compte dans le Fouta, les plus en vue sont: Alfa Aliou, chef de Niagara (Timbo) et fils du grand Modi Diogo, chef du Teekun Modi Maka ou premier groupe des gens de Timbo. Il a reçu le wird au cours d'un des voyages de Baba dans le Timbo. Parmi les autres disciples de Chérif Hamidou on peut citer :

  • Saidou Paré Sara, Bambara, né vers 1880, cultivateur de Dinguiraye.
  • Mabi Djeli, Bambara, né vers 1880, cultivateur et griot réputé à Dinguiraye.
  • Fafa Koita, Bambara, né vers 1878, cultivateur à Dinguiraye.
  • Soulèye Labbo, Toucouleur, tailleur à Dinguiraye.
  • Mamadou Kamara, et Fodé Kamara, Malinké, cultivateurs à Santiguia (Loufa)
  • Billo Djeli, Malinké, chef griot et cultivateur à Semounoko (Loufa).
  • Tierno Doura Mali, Foula, cultivateur à Tetiko  (Loufa).

Chérif Hamidou possède en outre un grand nombre talibés de moindre importance, connus et même inconnus, auxquels il a distribué le wird.

Alfa Mamadou Thiam. —  Chef de province de Tamba, il est d'une famille maraboutique qui jouit d'un grand prestige dans le Dinguiraye. Son arrière grand-père, Tierno Demba, était d'origine wolof, du Diolof même. Il vint dans le Fouta à la fin du dix-huitième siècle et s'installa à Moggo Hayre dans le Damga (Matam). Il y est enterré. Un de ses fils, Tierno Ahmadou, lui succéda à la tête de son école coranique, et devenu Toucouleur, acquit un certain prestige parmi ce peuple. Il fut enterré à côté de son père. Ce fut son fils, Tafsirou Aliou, né à Moggo Hayre, vers 1840, qui lui succéda. Il fit ses premières études dans le Fouta Toro, vint les compléter à Saint-Louis où il fut quelque temps planton au Gouvernement du Sénégal, passa quelque temps dans le Moakol (Cayor) auprès de Tafsirou Moktar Diop qui lui enseigna la théologie et le droit, et finalement rentra dans le Fouta Toro, vers 1860. Il le suivit dans la plupart de ses pérégrinations, et s'établit en dernier lieu dans le Dinguiraye, à Tamba. Tafsirou Aliou a fait une carrière maraboutique des plus remarquables. Il était un des deux disciples à qui Al-Hadj Omar avait donné le pouvoir de conférer son wird dans le Dinguiraye. Alfa Mamadou Thiam a laissé à sa mort, 1902, sur toute cette lisière du Fouta, un grand nombre de disciples, les uns indépendants aujourd'hui et chefs de groupements autonomes, les autres passés sous la direction spirituelle de son fils Mamadou.

 Alfa Mamadou Thiam

Celui-ci est né vers 1865 à Tamba. Il a fait ses premières études avec son père ainsi qu'auprès des marabouts toucouleurs de Dinguiraye, puis a consacré les dix ans de son adolescence à faire le dioula à Conakry. Nommé chef de village de Tamba (1897), il exerça ses fonctions avec beaucoup de zèle, et ne tarda pas à se brouiller avec l'almamy Maki Tall, dont il se souciait peu, sentant que c'était du côté des Français qu'il fallait se tourner.  Révoqué de l'emploi de chef de village de Tamba en 1904, sur la plainte des notables, pour abus de pouvoirs, il fut utilisé aussitôt comme moniteur d'arabe à l'école française. Il y prit tout de suite un ascendant considérable, et y rendit pendant huit ans des services signalés. Il profita de son passage dans notre établissement scolaire pour s'y perfectionner dans la langue française qu'il parle et lit très suffisamment, En 1908, il faisait un séjour de six mois à Médine et Kayes pour y faire le commerce de chevaux. Nommé chef de la province de Tamba par arrêté du 14 décembre 1911, il exerce ces fonctions avec dévouement, intelligence et énergie. Il a été nommé par décision du Gouverneur général en date du 23 avril (1916) membre du Conseil consultatif des Affaires musulmanes de l'Afrique occidentale française, et, appelé à ce titre à Dakar, y fait un séjour d'un mois en mai-juin 1916. Alfa Mamadou Thiam est un lettré arabe des plus remarquables. Il manie très bien la prose et les vers de la langue du Prophète, et soutient facilement une conversation en arabe littéraire. C'est un homme intelligent, cultivé, éclairé. Comme beaucoup d'indigènes, c'est un polyglotte émérite: il parle le malinké, le soussou, le poular et le poul-poullé [fulfulde]. ll a conservé l'usage du ouolof. Son prestige, tant personnel que comme héritier de la baraka de Tafsirou Aliou, est considérable. Si l'exercice de ses fonctions de chef de province l'empêche actuellement de jouer un rôle maraboutique, il ne faut pas perdre de vue qu'il est surtout un pontife de l'Islam. Il a une bibliothèque musulmane bien fournie, encore qu'un incendie récent lui en ait brûlé la moitié à Dinguiraye. Il a fait du chef-lieu de sa province Balani-Oumaya, ancien village diallonké, un centre religieux important, y attirant et protégeant les Karamoko, y édifiant une magnifique mosquée qui passe aujourd'hui pour la deuxième du cercle, ne cédant le pas qu'à celle de Dinguiraye même. Ce centre est maintenant visité par des marabouts de la Mauritanie et du Soudan. Ses fils, encore en bas âge, Ahmadou, né en 1907; Ibrahima né en 1909; Boubakar, né en 1912, suivent les cours d'école française de Dinguiraye; ses filles sont mariée à des notables et commerçants toucouleurs du pays ou même du Sénégal. Ses frères sont tous des personnalités connues : Youssoufa Thiam, né vers 1875, écrivain d'arabe au cercle de Dinguiraye, puis secrétaire du Tribunal de province,  aujourd'hui assesseur à ce tribunal. Modi Mamadou Thiam, de Sabéréfaran, né vers 1860. Tierno Tahirou, Foula du Labé, à Dara-Sokoboli, né vers 1865. Tierno Sabitou (Thabit), Foula, chef de Elleyabhe, son frère Maki Ella, Karamoko et notable. L'influence de Tafsirou Aliou et de son fils s'est étendue en dehors de Dinguiraye. A signaler notamment dans le Koïn; leurs disciples, Karamoko Mamadou Bobo, Foula Ranhaabhe, né vers 1850, imam de la mosquée de Kona, marabout de quelque renom dans ce centre. Tierno Ibrahima, de la famille Koulounanké, né vers 1875, habitant Wendou Malanga. Il y fit ses premières études, les continue à Timbo,  et revenu chez lui fait le maître d'école, le colporteur de caoutchouc, et l'auxiliaire du chef de province. Il a un certain nombre de talibés dans la région, dont Tierno Alimou, Foula, de la famille Seleyanke, né à Mombeya (Ditin) vers 1853, habitant le Marga de Bouroutomo, à Kémaya (Koïn).   C'est un lettré, auteur de plusieurs poèmes en l'honneur  du Prophète, maître d'école réputé, marabout très considéré. Il a plusieurs talibés dans cette partie du Koin.

Tidiani Dia.  — Tidiani Dia, plus connu sous le nom de Ti Dia, fils d'Ousman Seydou, est le chef de la province de Baïlo. Il est né vers 1867, a fait ses études auprès de ses compatriotes toucouleurs de Dinguiraye, et s'est tout de suite classé comme un musulman fervent et très instruit. Quand l'almamy Aguibou fut appelé au Soudan par le colonel Archinard, il le suivit; on le rencontre plus tard aux côtés de Maritz, luttant contre Samory et ses lieutenants Sori Ba et Baro Madiara. En 1898, il fait le dioula dans le Sahel, sur le fleuve Sénégal et en Sierra-Leone. La religion conduisit Ti Dia à la notoriété, et celle-ci au commandement d'une province. Lors de la réorganisation du Dinguiraye, il reçut le commandement du Baïlo (janvier 1912) qu'il dirigeait au surplus, « à l'essai » depuis 1909. Il s'y est parfaitement distingué par son énergie et son intelligence. Il s'y est même acquis une réputation de spécialiste de travaux publics. Ses pistes, ses ponts, ses puits, ses caravansérails sont parfaitement entretenus. Il a poussé ses administrés dans la voie des cultures agricoles et a obtenu de très beaux résultats. Ti Dia est tidiani omari et se rattache au grand marabout par la lettre d'Ahmadou Chékou à Aguibou. Il a un certain nombre de disciples dans le Dinguiraye, mais surtout dans la province du Baïlo. Depuis qu'il est chef, son caractère maraboutique s'est très effacé, au moins aux yeux des Français. Il reste pourtant intérieurement ce qu'il était, et le reparaîtra, le cas échéant: un marabout très érudit et très considéré. Sa résidence de Niara Tinkinsan est dotée d'une belle mosquée de chaume, dans le genre classique des mosquées du pays.

Alfa Malian.—  Alfa Malian Ba, Toucouleur, vient de mourir, laissant la réputation d'un grand marabout, dont ses enfants n'héritent que partiellement. Il était né vers 1840, à Matam, et avait suivi, enfant, ses parents qui s'attachaient à la fortune d'Al-Hadj Omar. Il fit de bonnes études à Dinguiraye et à la mort de son père, Tierno Adboulaye, lui succéda comme marabout de l'entourage d'Ahmadou Chékou. Il assista, en cette qualité, au siège de Nioro, puis revint à Dinguiraye, où il fut conseiller de l'almamy Maki Tall. A la suppression de l'ancien état de choses. Alfa Malian fut nommé chef du village de Dinguiraye (1903-1910), puis assesseur du Tribunal de cercle. Son impéritie, jointe à celle des autres chefs locaux, conduisirent l'autorité française à la réorganisation du commandement, et Alfa Malian dut résilier ses fonctions. Il redevint marabout comme par le passé, et se retira à Mboné (province de la Tamba) où il professa quelque peu, supplée à cause de son grand âge par ses fils et disciples. Il est mort à Dinguiraye, en septembre 1913, et y a été enterré. Son fils aîné, Alfa Ba, né en 1875, est relativement lettré et ne jouit que des reflets de la baraka paternelle. Il est chef de Mboné et se consacre surtout aux travaux agricoles. Ses autres fils, Oumara Ba, Ousman Ba, Mama Foro Ba, sont des cultivateurs notables de Mboné. Le groupement d'Alfa Malian Ba se rattache au Tidianisme omari par le grand marabout lui-même, qui conféra son  wird au jeune homme dans le Fouta Toro, vers 1882. N'ayant pas reçu les pouvoirs officiels de moqaddem consécrateur, Alfa Malian Ba a toujours quelque peu opéré sous le manteau de la cheminée et ne laisse qu'un petit nombre de talibés.

Les autres marabouts de Dinguiraye sont des personnages de second plan et ne méritent qu'une mention rapide. Dans le Dinguiraye même:

  • Tierno Oumar Thiam, né vers 1868, maître d'école et surtout dioula, lettré intelligent transcripteur de la lettre d'Ahmadou Chékou à Aguibou.
  • Tierno Mamadou Abdoul, maître d'école, né vers 1855.
  • Ibrahima Hamadou, dit Kankan, parce qu'il a fait un voyage dans cette ville. Il est né en 1840, et prétend avoir reçu le  wird  d'Al-Hadj Omar lui-même à Hoore, fondé en 1860.
  • Doulla Tierno Ciré et son frère Tierno Ciré Baro, maître d'école.
  • Ousmani Diallo, lettré et ouvert, né vers 1865.

Tous ces indigènes sont des Toucouleurs d'origine, fils des compagnons d'Al-Hadj Omar, nés et élevés dans le pays, très unis entre eux, formant bloc contre les autres groupements ethniques et, de par leur particularisme, conservant toujours leur langue et leurs coutumes du Fouta Toro. A ajouter à ces personnages, Alfa Amadou Bodié, Foula originaire de Kolladhe (Ditin), installé depuis soixante ans à Dinguiraye, imam de la mosquée d'Al-Hadj Omar. Dans le Loufa: à Loufa, Alfa Bakar, de Kansato, né vers 1850, maître d'école; à Bagui, village de Torobbhe, Alfa Mamadou Goulo, dit Mamadou Alfa, originaire de Niéniéméré (Koïn), Alfa Ibrahima Diop, dont le grand-père d'origine wolof, vint à la suite d'Al-Hadj Omar. Alfa Diop a été chef du village. Il est aujourd'hui maître d'école, et fait diriger la classe élémentaire par son fils Boubakar, tandis que lui faisait un petit cours supérieur de Rissala, à trois ou quatre élèves. Boubakar est aujourd'hui moniteur d'arabe à l'école française de Labé. Dans le Tamba: Alfa Saliou Poullo Fouta, Foula originaire de Timbo, mais né à Dinguiraye vers 1860, maître d'une petite école d'une dizaine d'élèves; Alfa Oumarou Baïlo, Foula,  forgeron et maître d'école. Dans le Baïlo: Tierno Mamadou Sori, né vers 1855, résidant à Niaria Tinkissan. Alfa Mamadou Guiddo, né vers 1868, résidant à Fogo; Alfa Ibrahima Souréga, né vers 1860, à Dar es-Salam; Alfa Bakar Maliki, qui est mort en 1914, laissant plusieurs talibés, et Tierno Sidi Diawo Consolon, né vers 1855 à Kansato; Baba Kalinko, né vers 1870, à Nièrémadia-Kolen (Timbo), fils et disciple de Fodé Lamine Tounkara, Malinké, marabout enseignant à Kalinko. Son père fut un des premiers disciples d'Al-Hadj Omar, qui l'avait nommé chef de Kalinko. Baba est sujet à des crises d'épilepsie et même d'aliénation mentale prolongée. Al-Hadj Mamadou Sokoboli (Tamba) qui est mort en 1913, est signalé ici pour mémoire, car, d'affiliation qadria, son groupement se rattache à Saad Bouh. =

IV — Toucouleurs de Dinguiraye  et Foula du Fouta-Diallon.

Toucouleurs et Foula, gens du Fouta Toro et du Fouta-Diallon, ont entre eux les plus grandes affinités:

  1. liens du sang d'abord,  puisque c'est l'origine peule qui constitue leur principal caractère ethnique et que le poular toucouleur et le poulpoullé des Foula ne sont que des dialectes fort rapprochés, entre eux et dérivant du même fond peul;
  2. lien historique, car le flux et reflux de leurs grands mouvements de migration ont amené les tribus fulbhe des rives du Sénégal aux hauts plateaux de Guinée et réciproquement;
  3. lien religieux enfin, puisque leur islamisation date de la même époque, a suivi un développement parallèle et a, semble-t-il, fortement et réciproquement réagi sur les deux sociétés.

Il est donc naturel qu'on voie de tout temps les Toucouleurs, cordialement accueillis au Fouta, y prendre une place prépondérante dans le conseil politique des almamys et des chefs et dans l'instruction religieuse du pays. Il y eut toujours à Timbo, à Labé et au Maci, des Toucouleurs inféodés aux chefs du pays, et leurs plus fidèles agents d'exécution. A Kadé, ils étaient — et ils sont encore — particulièrement influents.' Hecquard, qui y passait en décembre 1850, raconte les mésaventures qui lui advinrent du fait de Laho Bhoundou, fils du chef de Labé, et insiste sur les bons offices que lui rendirent en cette occasion les Toucouleurs du pays. Leur expérience des affaires des peuples soudanais, leur connaissance et leur rapprochement des Français qui permettaient et facilitaient les relations, leurs qualités d'entregent, d'intelligence pratique et d'énergie firent d'eux les auxiliaires de la politique des almamys du Fouta-Diallon et leurs meilleurs agents d'exécution: ministres, cadis, conseillers, ambassadeurs, etc. Tous les voyageurs qui se sont succédé à Timbo, de Mollien à Noirot, en passant par Hecquard, Lambert et Sanderval, ont constaté et signalent le fait.

 Mamadou Bailo conferencier Toucouleur

L'installation des Toucouleurs à Dinguiraye ne fit qu'accentuer le mouvement. Les missionnaires d'Al-Hadj Omar et de ses successeurs s'installent en karamokos un peu partout, ouvrent des écoles, se posent en pontifes islamiques, se poussent à la cour et en province. « Dans les régions où nous sommes, dit Sanderval en 1880, tous les rois ont auprès d'eux un Toucouleur, chargé des négociations relatives à la guerre, soit qu'il s'agisse de la déclarer, soit qu'il s'agisse de traiter de la paix. » L'abondante distribution du wird que firent d'abord les missionnaires toucouleurs, puis leurs télamides foula amenèrent peu à peu le Fouta-Diallon dans l'orbite tidiania des omariens de Dinguiraye. Aujourd'hui, sauf quelques groupements sadialiya (chadelia) et qadria, ceux-ci d'ailleurs  Diakanké ou Houbbou, la totalité des Foula relève en définitive de la bannière tidiania d'Al-Hadj Omar. On le verra en détail au  chapitre cinq, qui traite de ces groupements foula. Les Foula d'ailleurs étaient fort bien accueillis à Dinguiraye. Ils y étaient même attirés par les maîtres toucouleurs qui voulaient peupler la région. Ceux-ci cherchèrent à y  fixer — et ils y parvinrent partiellement — les Foula de Baïlo ou Foula errants, premiers Houbbou, sortes d'outlaw du Fouta, qui, fuyant les exactions ou plus simplement la justice des almamys, gravitaient à la lisière du pays. D'abord dans le Farana, puis dans le Oulada de Kouroussa, ils finirent par camper dans le Dinguiraye occidental, auquel ils donnèrent leur nom, mais fortement métissés de Malinké, peu ou mal islamisés, d'origines sociales les plus diverses et les plus décriées, ils furent toujours méprisés. Samory les pourchassa, et sous sa poussée, ils s'établirent le long du Conseil. Les almamys de Dinguiraye les traitèrent tous avec égards, sauf toutefois Aguibou qui, par ses procédés violents, contraignit une partie d'entre eux à s'échelonner le long du Bafing, où ils sont encore. En outre, depuis le temps d'Al-Hadj Omar, de tous les points du Fouta, de nombreux petits groupements de Foula ont émigré vers le Dinguiraye. A des intervalles réguliers, de décade en décade environ, des colonies du Pita (Pita, Timbi-Touni, Timbi-Médina, Bomboli), de Ditin (Fougoumba, Dalaba), de Timbo (Kolen), du Koïn sont venues peupler la région du Dinguiraye et notamment la plaine de Tamba Yoro, où tous les villages, Dayabhe, Diawia, Lancinaya, Ouyabhe, Dalaba, Fonfoya, Loufa, dont la création remonte au cours du dix-neuvième siècle, ainsi que Kouroupeng et Illi Mallo dans le Tamba, sont occupés partiellement par des Foula, originaires des provinces susnommées du Fouta-Diallon. Peu après 1900, on signale encore l'exode du Ditin de plusieurs familles qui viennent créer, au pied nord-ouest des monts Libilamba, à proximité du village de Lémonéko, les deux centres de Nouveau-Fougoumba et Nouveau-Niogo. Ils entrent immédiatement dans l'ordre établi et se rattachent d'eux-mêmes au village malinké de Santiguïa et à son chef Alfa Kamara. Cette migration fut attribuée à ce moment-là aux exactions de l'Alfa de Fougoumba, Ibrahima Kilé. Depuis cette date, d'autres mouvements se sont produits, qui ont été remarqués par l'autorité française, mieux installée et plus perspicace, et qui ont troublé sa quiétude. On a cru y voir tout de suite les signes d'un malaise politique. Il suffit de connaître le passé pour savoir que l'attirance religieuse, la tradition historique et l'appel de leurs frères déjà installés là-bas et y florissant, expliquaient ces exodes de familles. On peut y ajouter les besoins de pâturages nouveaux, la transhumance des Foula étant en effet fonctions des nécessités de leurs troupeaux, et peut-être enfin et tout simplement  ce nomadisme invétéré qui parait être un des caractères fondamentaux de l'âme peule. Voilà pourquoi, en 1911-1912 encore, trois cents personnes quittaient les régions de Fougoumba, Gobiré et Maci pour se rendre auprès de leurs frères des néo-villages foula du Dinguiraye, à savoir :

  • Fougoumba
  • Niogo
  • Dalaba
  • Kébali
  • Koumbia
  • Koubi
  • Dentari
  • Ley-Fello, etc.

Voilà pourquoi on peut signaler, chaque année, d'autres et semblables exodes, moins importants il est vrai. Il n'y a là aucune effervescence politique, aucune propagande religieuse. Les principales personnalités religieuses y sont:   

  • Mamadou Bobé Gobiré (Ditin), né vers 1844, habitant la Marga de Senaya, dans le Loufa, en relations constantes avec son pays d'origine où il jouit d'ailleurs, comme dans le Loufa, une certaine réputation de sainteté. C'est un disciple tidiani du célèbre marabout Modi Mamadou Gobiré.
  • Tierno Mamadou Mansonéya, né vers 1845, originaire de Gobiré, disciple tidiani d'Alfa Ahmadou du Kolladhe et de Modi Issagha, de Daara Timbo, celui-ci disciple direct d'Al-Hadj Omar. Il habite Ouyabhe (province de Dinguiraye) depuis 1906, date où il est revenu trouver ses parents et amis, émigrés avant lui. C'est un marabout lettré et considéré. Son frère Alfa Ousman jouit aussi d'un certain prestige.
  • Tierno Talibé Ndouyedio, né à Ndalaho (Pita) vers 1868, disciple tidiani de Modi Mamadou Guirladio, installé à Koya, dans le Missirah, et qui vient d'y mourir en avril  1913. Marabout illettré et de peu d'importance à qui on fit l'honneur, bien à tort, d'attribuer une prédication enflammée pour la guerre sainte. Ses enfants sont cultivateurs dans la région.
  • Modi Sori Sibilinké, fils et disciple tidiani de Mamadou Tanou, né vers 1850 à Kankalabé (Ditin) résidant à Koumbia Ley-Fello (province de Dinguiraye). Plus connu sous le nom de Dendembo Ibrahima. c'est un marabout lettré et considéré.
  • Alfa Mamadou Timbo Foula, Sediyanke, disciple d'Al-Hadj Omar, mort depuis plusieurs années. Il a laissé plusieurs talibés dans la région notamment; Imourana, né vers 1873, Malinké résidant à Foutou; Alfa Mamadou Kalé, Malinké, impotent, demeurant dans le Tamba, et Tierno Mamadou Ndiaye, d'ascendance wolof.

En dehors de ces grands mouvements de migration de tribus ou d'exode de familles, un certain nombre de personnalités foula sont venues s'établir dans le Dinguiraye toucouleur, Al-Hadj Omar en ramena plusieurs avec lui, et cette génération vient à peine de s'éteindre, un des plus notoires était Issagha Ba, plus connu sous le nom de Issa Ba, avare, rapace, mais remarquablement énergique, un des plus anciens agents d'Aguibou et de Maki Tall. Il exerçait l'autorité en son nom sur les Fulbhe de la région, et commandait en outre le village de Fougoumba du Dinguiraye. A signaler encore Fodé Fofana, Diallonké originaire de Diégounko (Timbo), né vers 1840, installé depuis 1860 à Mansaréna (Loufa), mais qui se déplace fréquemment dans le Dinguiraye et au dehors. Marabout ambulant et mendiant, peu instruit au surplus, il fait l'école à une dizaine d'élèves.

Notes 1. Dinguiraye est la déformation d'un mot foula qui signifie « tapade » enclos pour les boeufs.

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Quand le Fouta-Jalon devint terre d’Islam

Au cours de la période historique qui s'étend du XIe au XVIIe siècle, un grand nombre de Fulɓe et de Manding musulmans, fuyant les calamités naturelles ainsi que les troubles et exactions dûs à des seigneurs de la guerre, s'étaient établis au Fuuta-Jalon dont les premiers habitants, des Jalonke cultivateurs et chasseurs, vivaient en bons termes avec des Fulɓe pasteurs nomades ou semi-sédentaires. Ces Jalonke et Fulɓe avaient un genre de vie simple, des structures socio-économiques archaïques et des croyances traditionnelles qui faisaient une large place à la nature, aux esprits visibles et invisibles, aux phénomènes atmosphériques.
 

La révolution islamique et ses suites

La victoire de Talansan, remportée par des Fulɓe et Mande musulmans contre les Fulɓe non-musulmans des régions du sud-est, eut une répercussion considérable à travers le pays tout entier et aboutit, vers 1719, à Fugumba dans le Fuuta Central, à une réunion de représentants des régions et des principaux foyers islamiques du pays. Alors la révolution islamique s'organisa plus efficacement et se généralisa. Sa pression fut telle que certains conjurés musulmans remportèrent une victoire pacifique et négociée. D'autres, cependant, durent mener une lutte prolongée, souvent difficile et meurtrière. Vers 1725, une réunion générale des vainqueurs se tint dans le Haut-Fuuta, à Timbi-Tounni.

« C'était, écrit Paul Guebhard 1, un curieux mélange que cette assemblée, mélange de types de races si diverses, les unes issues du Nord, les autres du Sud ou de l'Est, descendants de chérifs marocains ou berbères, mandingues et peuls ».

Cette assemblée fit du Fuuta-Jalon, jusqu'alors sans unité politique,un pays de droit islamique doté d'une constitution écrite, d'une administration centrale et provinciale et de dirigeants élus. Après de laborieuses tractations, le cheikh Ibrahima Sambeegu (Karamoko-Alfa), représentant la région de Timbo dans le Bas-Fuuta, fut choisi comme chef suprême du nouvel Etat. C'était un érudit de grande piété, un ferme partisan de la conversion pacifique des non-musulmans, un magistrat intègre et très courtois qui jouissait d'une grande réputation de sainteté. Il fut ainsi le premier à porter le titre de « almaami ».

Qu'est-ce-qu'un almaami ?

Le choix de ce titre, que les souverains du Fuuta-Jalon furent les premiers et presque les seuls à porter en Afrique noire (avec leurs cousins du Fuuta sénégalais à partir de 1776) mérite qu'on s'y arrête.
L'almaami du Fuuta n'était point, contrairement à ce que certains ont osé écrire, le dirigeant de la prière ! En fait, la conception et la théorie du pouvoir alors retenues empruntaient aussi bien à l'éthique caliphale de la Shari'a (Islam sunnite) qu'à la doctrine de l'Imamat (Islam chiite). L'almaami du Fuuta, en effet, se proposait d'être, à l'origine, un imam messianique dont la mission, clairement exprimée, consiste à faire d'un pays « d'ignorance et de paganisme », pays « d'injustice et de maux », un « pays de droit et de tradition islamiques, de justice et d'équité » (conception chii. Ces neuf provinces autonomes, liées entre elles par l'Islam, promu religion d'Etat, forment la Fédération du Fuuta-Jalon dirigée par un almami toujours choisi dans la famille de Karamoko-Alfa, les Seydiyaaɓe dont la cité, Timbo, devient le lieu de résidence du souverain en exercice et de la capitale politique du pays.

Un fardeau de lait frais

Dès cette époque, le chef du pays porta les titres suivants : alfa du Timbo, Prince des croyants, almaami, abbasside, du nom de la brillante dynastie des caliphes de Bagdad dont l'Etat islamique, pour la première fois ans l'histoire, n'était pas exclusivement arabe.
En couronnant l'almaami, l'alfa du Fugumba prononçait les phrases rituelles suivantes :

En couronnant l'almaami, l'alfa du Fugumba prononçait les phrases rituelles suivantes : « Par la Volonté de Dieu le Tout-Puissant, l'Unique dont Muhammad est le Prophète, nous te nommons et investissons almaami du Fuuta-Dialo composé des provinces de […] Moi-même et ma famille, ainsi que tout le pays avec sa population, ses êtres et ses choses, ses bois et ses montagnes, et jusqu'à l'herbe et à la poussière, sommes placés sous ton commandement légitime ».

A cette déclaration solennelle, l'alfa du Labé répondait : 
Ainsi soit-il !
Et tous les participants disaient : 
Amin ! 
Ensuite se déroulait la cérémonie solennelle du couronnement.
Après la prière du soir, à la mosquée de Fugumba, le tabalde (tambour officiel et de guerre) retentit. Tous les grands dignitaires se réunissent. On met les turbans dans une calebasse et on les présente aux grands dignitaires en disant : 
Voici les turbans. 
On étend alors une peau de prières sur laquelle l'almami s'assied, face à l'est. Le Grand Conseil le couronne en premier du turban de la province de Timbo. Les autres provinces viennent ensuite et se succèdent jusqu'au bout. On l'interpelle alors de la façon suivante :
Eh bien, parlez, almami ! 
Il répond :
— Je loue Dieu, je remercie Dieu. C'est le patrimoine de nos ancêtres que vous m'attribuez. A mon tour, je restitue à chacun son patrimoine. Que chacun veille sur son foyer comme le berger veille sur son troupeau. Que chacun garde son enclos, son parc, sa bergerie. Quiconque viole votre enclos, saisissez-le et amenez-le jusqu'à moi afin qu'il soit jugé selon le Livre. De la communauté islamique, que tous les membres soient patients. Si tous ne peuvent l'être, que les sujets, eux le soient.
On demande alors qu'on lui réponde ; tout le monde s'en remet au doyen du Grand Conseil qui s'exprime dans ces termes :
Nous venons d'avoir un successeur des almaamis. Nous lui confions la religion. Nous lui confions les pauvres. Nous lui confions les voyageurs. Qu'il ne tolère point qu'un voyageur soit spolié. Nous lui confions les vieilles gens. Qu'il ne tolère point qu'un être soit opprimé. Tout opprimé trouvera en lui un justicier. Qu'il garde la religion divine selon le Livre. Qu'il rende justice à la juste cause. Le Fuuta, sur sa tête, est un fardeau de lait frais. Un fardeau de lait frais est difficile à porter sur la tête. S'il l'agite, le lait se répand.

Le cérémonial se poursuit : on renouvelle le toit de la mosquée. On raccompagne l'almaami, et on l'installe. Il est soumis à une retraite de 7 jours et chaque matin on lui retire un turban. Là commence une partie secrète du couronnement au cours de laquelle il est initié et préparé, de façon occulte, au pouvoir. Traditionnellement, le nouvel almami devait conduire ensuite une expédition pour convertir les infidèles.
Dans son Voyage sur la Côte et dans l'Intérieur de l'Afrique occidentale 2, Hyacinte Hecquard, qui assista au sacre de l'almami Ibrahima Daara à Fugumba, écrit :

« Cette solennité avait quelque chose de véritablement imposant par le recueillement et la gravité de cette masse de peuple, qui semblait profondément convaincue et bien décidée à mourir pour soutenir la cause du prince qu'elle venait de consacrer ».

Conseiller et arbitre, le Grand Conseil voulut, dès sa création, superviser l'action de l'almaami. Il se réunissait, en effet, chaque fois que les intérêts politiques et religieux du pays le nécessitaient, car les décisions relative à la paix et à la guerre relevaient de sa seule autorité. Aussi l'almami dut-il lutter, avec beaucoup de finesse et de clairvoyance, pour consolider son pouvoir contre les grandes familles politiques et les féodaux tantôt ligués, tantôt isolés face à lui.
Vers 1760, Karamoko-Alfa, malade fut remplacé par son cousin Ibrahima Yero-Paate, remarquable chef de guerre qui devint célèbre sous le nom de almaami Ibrahima-Sori Mawɗo (le Grand). Les périls extérieurs écartés, le Grand Conseil, le trouvant trop riche et puissant, le déposa en 1778 et le remplaça par son neveu Saalihu, fils de Karamoko-Alfa, qui n'avait que quinze ans !
L'anarchie et les périls extérieurs furent toutefois tels que l'assemblée des grandes familles politiques se vit obligée de rappeler l'almami Ibrahima-Sori Mawɗo au pouvoir vers 1780. Sa mort, survenue aux environs de 1790, ouvrit une période de contestation dynastique et de rivalité personnelle entre son fils Saadu, qui se fit couronner roi à sa place, et l'ancien almaami Saalihu. La famille régnante et les grands feudataires du pays se divisèrent donc en deux partis rivaux : le soriyaa (qui ne reconnaissent comme almamis légitimes que les descendants de l'almaami Ibrahima Sori Mawɗo) et les alfaaya (qui appuient les revendications des seuls descendants de Karamoko-Alfa).
En 1795, l'almami Saadu fut assassiné à Timbo à l'instigation de l'ancien almami Saalihu, mais celui-ci, saisi de remords, renonça au pouvoir. Après plus d'une année d'interrègne, l'alfayaa Buubakar-Dikkuru prit le commandement. A sa mort, un autre alfaaya Abdullaahi-Baademba, régna pendant huit ans. A propos de la mort de ce dernier on rapporte cette anecdote.

« Un certain jour à Koyin, dans le Haut-Fuuta, un épervier s'abattit sur la couvée d'une mère-poule, s'empara d'un poussin et remonta dans les airs. Parmi les témoins de la scène, il y avait un vieux marabout. Il déclara aux autres que quelque chose était certainement arrivé à l'almaami Abdullaahi-Baademba car une telle injustice ne pouvait pas s'accomplir sous son règne. Quelques jours passèrent et on annonça qu’Abdullaahi-Baademba, victime d'un complot, avait été tué à Ketigiya.

Au cours de son règne cet almaami s'était finalement entendu avec son concurrent soriyaa, Abdul-Ɠaadiri, sur le principe d'un règne alternatif tous les deux ans. Désormais, les grandes familles politiques et les grands feudataires se regroupent autour des deux partis soriyaa et alfaaya, dont les dirigeants alternent régulièrement au pouvoir selon une périodicité de deux à trois ans.
Certains almaamis respectèrent scrupuleusement cet accord qui, à l'origine, ne plaisait pas au Grand Conseil. D'autres, pour accéder au pouvoir ou pour s'y maintenir, durent se battre, parfois à mort, contre leur concurrent. Petit à petit, le Grand Conseil se recruta dans l'entourage direct de l'almaami, mais contestant son autorité, il lui suscita des difficultés. En effet, les grandes familles cherchaient avant tout à agrandir leur province et à préserver leur indépendance.

Les difficultés de l'intendance

Tous les almaamis connurent la même préoccupation : subvenir aux besoins de leur entourage. En effet, en plus de ses conseillers politiques qui formaient le corps de ses ministres, chaque almaami entretenait, autour de lui, toute une cour de conseillers personnels, de familiers et de domestiques qui constituaient son entourage immédiat : le boucher qui veillait en même temps sur l'almaami lorsqu'il était malade, le gardien du tabalde, le porte-étendard, le gardien de la mosquée et chef du protocole funéraire, les pages, le gardien des greniers, le détenteur de la bouilloire et de la peau de prières, les messagers, les sofas ou soldats personnels du souverain, etc… L'almaami les nourrissait, les habillait, les mariait et s'occupait d'eux à tous les points d
Almaami Ahmadu. 1870 — 1896

Aussi, l'entretien du souverain, de sa nombreuse suite, de ses serviteurs, de ses hôtes, de sa garde voire de son armée personnelles coûtait-t-il fort cher. Or l'almaami n'avait, pour y faire face, que ses biens familiaux, le produit des cadeaux que le pays lui faisait, et les impôts sur les successions et les moissons car il n'y avait pas de Trésor public ! [Erratum. Le trésor public existait en fait et était alimenté par l'impôt du baytul-maali ou baytal-maali. Voir Thierno Diallo. Institutions politiques… Note 1 & Note 2 — T.S. Bah]
Les almaamis, dans leur « résidence de sommeil » 3, passaient une bonne partie de leurs deux années de retraite à cultiver et à engranger. Nombre d'entre eux perdirent des partisans tout simplement parce qu'ils ne purent les nourrir. Si certains almaamis étaient riches, d'autres, à la veille de leur élection, se trouvaient ruinés. La tradition rapporte qu'il ne restait qu'un seul captif au soriyaa Ibrahima Doŋol-Feela, quand il accéda au pouvoir.


Progressivement, le pouvoir central s'enlisa et le pouvoir provincial s'établit dans l'arbitraire, la désunion et l'instabilité. Le pays se désintéressa complètement de la marche générale des affaires. Avec le temps, les almaamis eurent moins de rayonnement personnel et religieux cependant que dans les provinces, la simplicité et l'austérité des fondateurs de la communauté islamique firent place à l'aisance, celle-ci entraînant des corvées, des cadeaux, des vexations multiples et un système fiscal de plus en plus subtil, illégal et oppressif : aumône sur le dîner, aumône sur les vaches, etc…


Cet état de choses allait plonger le Fuuta dans des luttes intestines et l'anarchie. Ainsi, au cours du XIXe siècle, après plus d'un siècle d'expérience politique et religieuse communautaire, les institutions s'essouflent et les individus s'épuisent en querelles de portée secondaire, entre les deux partis soriyaa et alfaaya.

Abus de pouvoir, assassinats politiques se multiplient au moment même où l'islam devient plus populaire, où ses principes, enseignés en langue pular, se diffusent largement et pénètrent en masse au sein des populations.

Réformes, révoltes et dissidences

Le décalage entre les promesses généreuses des fondateurs de la communauté islamique égalitaire et fraternelle et la réalité vécue mécontente les réformateurs musulmans qui traitent les almaamis et leurs partisans d'« hypocrites ». Les nouvelles conditions socioéconomiques créent des contradictions et suscitent des mécontentements d'un type plus moderne.
Des guerriers et des lettrés, qui se disent plus orthodoxes et plus fidèles à la communauté islamique du Prophète et des premières générations d'almaamis, en profitent pour prendre la tête de nouveaux soulèvements.


Timbo au XIXe siècle.

En 1849, le lettré Muhammadu-Juhe de Lâminiyâ fonda un parti de Frères musulmans, les Hubbu, et prit la tête d'un soulèvement de bergers et de cultivateurs. Une colonne de Hubbu envahit Timbo : les almaamis Oumar et Ibrahima Daara prirent la fuite et se réfugièrent respectivement dans les provinces de Koyin et de Keebali. Se battant même pendant la nuit et recourant à la guerre de guérilla, les Hubbu défirent les armées des deux almaamis, tuant même, en 1864, l'almaami Ibrahima Daara à Badon. Bokeeto, leur capitale politique, ne se rendra qu'en 1875, à la suite d'un siège de treize mois, conduit par les armées de Sâmori Touré sous le commandement successif des généraux Kémoko Bilâli et Lakanfali Camara. En 1856, le berger Iliyaasou dirige une révolte paysanne dans le Timbi-Tunni, puis au Kinsi dans le Haut-Fuuta. Il sera défait et décapité…
Il se forme ainsi, sur les marches du Fuuta, des états fulɓe dissidents, ou en tous cas indépendants, des provinces voisines et du pouvoir central de Timbo. Nombre de petits Fulɓe opprimés et mécontents émigrent et se joignent à ces soulèvements de vachers, de paysans et de lettrés.
C'est dans ce contexte de crise morale et politique et de conflits socioéconomiques que la France allait, en novembre 1896, conquérir le Fuuta-Jalon.

 

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