La Mecque : entre la cité de Dieu et la cité des hommes

Selon la tradition musulmane, La Mecque est une cité choisie par Dieu comme « bénédiction et direction pour les mondes ». En cela, elle est la « mère des cités » et le « nombril de la terre ». Mais elle est aussi une création des hommes, qui ont fait d’elle, au fil des siècles, ce qu’elle est aujourd’hui. Restait à en écrire l’histoire. C’est à quoi s’est attaqué Ziauddin Sardar, intellectuel britannique, et musulman d’origine pakistanaise, dans son Histoire de la Mecque, de la naissance d’Abraham au XXIe siècle, publiée aux éditions Payot. Après La Vie quotidienne à la Mecque de Mahomet à nos jours de Slimane Zeghidour (Hachette, 1989), il s’agit du premier ouvrage d’une pareille ambition, dont la parution en français coïncide avec la période du pèlerinage (hadj) de 2015, prévue pour la seconde moitié de septembre.

Pour ériger ce « clinquant architectural », il aura fallu détruire quelque 400 édifices, soit 95% de l’héritage millénaire de la ville.

Le projet était d’autant plus méritoire que La Mecque est, depuis plus de 80 ans, la chasse gardée de la dynastie saoudiennne qui en a fait l’instrument de sa légitimité politique et religieuse, et a choisi, écrit l’auteur, d’agir comme si cette ville « n’avait ni préhistoire ni histoire avant Mahomet, ni histoire après lui ». En 1973, cette volonté d’effacer toute trace du passé a conduit l’Etat saoudien à raser au bulldozer des quartiers entiers qui abritaient des sites historiques, anéantissant du coup un irremplaçable patrimoine culturel. Et ce n’était pas fini : en 2005, la mosquée Bilâl, probablement édifiée à l’époque du prophète Mahomet, est démolie sous un prétexte purement sécuritaire : elle jouxtait le palais du roi Fahd ; en 2010, la maison supposée de Khadija, première épouse du prophète, se voit recycler en un bloc sanitaire, au sein d’un luxueux complexe résidentiel, Makkah Clock Royal Tower, avec vue plongeante sur la mosquée sacrée et la Kaaba (bâtiment cubique recouvert de soie noire et abritant la fameuse pierre noire). D’après Sardar, pour ériger « ce clinquant architectural » démesuré, il aura fallu détruire quelque 400 édifices, soit 95% de l’héritage millénaire de la ville.

 

Les rues et maisons traditionnelles des vieux quartiers de La Mecque au milieudu XXe siècle. (Collection de l’auteur)

Comment retracer quand même l’histoire de La Mecque ? L’auteur a tenté de relever le défi. En 1975, il est nommé à Djeddah, au Centre de recherches sur le hadj. Là, cinq années durant, étant sur le terrain, il acquiert une connaissance intime de La Mecque, de ses quartiers traditionnels et de ses structures sociales ; participe à des projets de développement durable pour la ville, restés sans suite ; et s’attache à conserver, ne fût-ce que par l’image, des sites voués à disparaître, en les photographiant et les filmant.

Il a également le privilège d’effectuer le hadj cinq années de suite : y prendre part, a fortiori cinq fois, est un privilège qu’il mesure bien. Quoiqu’étant le plus grand rassemblement humain au monde, le pèlerinage n’est accessible qu’à une minorité (en 2012, sur plus d’1,5 milliard de musulmans, 3 millions de pèlerins ont été recensés par les Saoudiens).

En effet, si le hadj est le cinquième pilier de l’islam, il n’est obligatoire de l’accomplir, au moins une fois dans sa vie, qu’à condition d’en avoir la capacité financière et physique.

 

Vue aérienne de la grande mosquée pendant le ramadan, en juillet 2015.

C’est parce que rares sont les croyants qui ont réalisé ce rêve que la Mecque est devenue, aux yeux de tout musulman, une cité idéale qui transcende le temps. D’où la construction progressive, par la tradition et la conscience collective musulmanes, d’une ville sainte quasi mythique.

Sardar, bien que lui-même passionnément épris de cette ville, entreprend de démythifier une telle représentation : « Ce livre n’est donc pas consacré à La Mecque telle qu’elle a été idéalisée, même s’il s’intéresse aux mécanismes ayant conduit à cette idéalisation. Son propos est d’évoquer cette Mecque périphérique et négligée, ce lieu où des vies ont été vécues, où des héros mais aussi des gredins ont prospéré, ou des atrocités ont été commises, et où cupidité et intolérance étaient la norme. »

Entreprise audacieuse à l’égard de ses coréligionnaires, dont il affirme que s’ils en savent peu sur cette histoire, c’est en raison d’une mémoire sélective et biaisée, quand elle n’en vient pas à tout excuser. Entreprise réussie jugeront en tout cas les non-musulmans, car – grâce à un talent de conteur aussi enjoué qu’érudit – l’auteur leur permet de pénétrer dans ce qui est, pour eux, la cité interdite.

Il ne fait pas bon être noir dans la ville sainte

Chemin faisant, le lecteur découvrira des pans entiers de l’histoire de l’islam, où abondent sectes rivales, règlements de compte fratricides, attentats meurtriers jusque dans le sanctuaire. Mais les périodes fastes ne manquent pas, durant lesquelles les pèlerins de toutes provenances, souvent chargés de marchandises précieuses, apportaient leurs savoirs et leurs courants de pensée divers, contribuant à faire de La Mecque un lieu d’échanges sur tous les plans, plaisirs sensuels compris.

Cependant, à partir de la fin du IXe siècle, cette Mecque cosmopolite devient peu à peu un bastion du hanbalisme, l’école juridique la plus rigoriste de l’islam sunnite, source originelle dont se réclament toujours la doctrine wahhabite intransigeante prônée par l’Arabie saoudite actuelle.

A cet enfermement dans un mode de pensée unique s’est ajoutée l’instauration par le pouvoir en place d’une hiérarchie raciale, pour ne pas dire raciste, au sein des musulmans, en fonction de leur origine ethnique ou nationale. A en croire Sardar, les plus mal lotis seraient les Africains. De nos jours encore, « il ne fait pas bon être noir dans la ville sainte ». Paradoxe surprenant s’agissant de ce lieu censé symboliser l’unité fraternelle de la Oumma et l’égalité de chacun de ses membres devant Dieu.

 

Contrôles de sécurité entre Jeddah et La Mecque, dont l'entrée est interdite aux non-musulmans.

Ne parlons pas des juifs et des chrétiens : ils en sont carrément exclus, en dépit de leur filiation abrahamique revendiquée aussi par le Coran. La tradition islamique n’assure-t-elle pas qu’Abraham et son fils Ismaël ont construit la Kaaba, et que l’islam est la religion d’Abraham restaurée dans sa vérité ?

Cette interdiction faite aux « gens du Livre » suscitera une curiosité mêlée de fascination chez nombre d’aventuriers occidentaux, parfois bons connaisseurs de l’islam et de la langue arabe, convertis pour la circonstance ou se faisant passer pour musulmans. Le plus célèbre est Sir Richard Francis Burton auteur d’un Voyage à La Mecque (1853), réédité ces jours-ci dans la Petite Bibliothèque Payot.

Les spécialistes du domaine reprocheront peut-être à Sardar son traitement trop rapide de certains points de l’histoire de l’islam. Mais son but n’est pas de refaire cette histoire-là. Saluons plutôt l’art avec lequel il donne vie – pour un large public – à ce cœur de la spiritualité musulmane, qui pourtant n’a jamais constitué, même du vivant du prophète, une capitale politique et culturelle, comme le seront tour à tour Damas, Bagdad, Le Caire, Cordoue, Fès, Constantinople... Ce qui n’empêchera pas La Mecque d’être l’objet d’enjeux de pouvoir locaux et de rivalités avec l’autorité centrale de l’empire musulman.

La cité comptait un nouveau Dieu : l’argent

La Mecque d’aujourd’hui est la quasi propriété privée de la monarchie saoudienne originaire du Najd (région centre de l’Arabie). A partir des années 1970, celle-ci livrera la « mère des cités » à des spéculateurs immobiliers et à des entrepreneurs avides, dont le fameux clan Ben Laden. Au grand dam de certaines des plus anciennes familles mecquoises qui, fières d’appartenir au Hedjaz (région de La Mecque), y ont vu une sorte d’usurpation. Gratte-ciel, échangeurs d’autoroutes, éclairages tapageurs sortent de terre.

La mosquée sacrée elle-même est atteinte par ce gigantisme : « La cité comptait un nouveau Dieu : l’argent. La manne pétrolière semblait consumer La Mecque », déplore Sardar en comparant ce développement débridé à celui de Houston et de Las Vegas. En 1979, la mosquée sacrée sera occupée, durant deux semaines sanglantes, par des centaines de rebelles décidés à en finir avec « le culte de l’argent, la corruption et la déviance religieuse de la famille royale ». La Mecque connaîtra d’autres crises tout aussi déchirantes, dues notamment à l’hostilité entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite. Et rien n’exclut que Daech la prenne pour cible un jour.

Ce qui amène l’auteur à conclure que les événements qui s’y produisent sont un concentré de la condition des musulmans du monde entier et des difficultés qui sont les leurs : « Quand la ville sainte, cœur de l’islam, est souillée, polluée, culturellement aride et envahie par la corruption, le reste du monde islamique ne s’en sort guère mieux ». Sombre diagnostic.

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Le livre de Ziauddin Sardar, l’un des libres penseurs musulmans contemporains les plus connus, sort en français début septembre.

Ruth Grosrichard est professeur agrégée de langue arabe et de civilisation arabo-islamique à Sciences Po Paris et contributrice régulière pour « Le Monde Afrique ».

Histoire de La Mecque, de Ziauddin Sardar (496 pages). Traduit de l’anglais par Tilman Chazal et Prune Le Bourdon-Brécourt, Editions Payot, 24 euros. En librairie dès le 2 septembre 2015



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Religion et politique : Alpha Condé pourra-t-il aller à la Mecque avant l’élection ?

 

Alpha Condé KaabaC’est notre confrère Mediaguinee.com qui a révélé l’information ! Le président Alpha Condé chercherait à rallier la Mecque les jours à venir, si les autorités saoudiennes lui en donnent l’autorisation. Comme on le sait, les Guinéens sont interdits du royaume depuis l’apparition de la maladie à virus Ebola qui continue encore d’endeuiller des familles dans notre pays. 

Mais, selon certains compatriotes, le président-candidat, Alpha Condé, en précampagne depuis plusieurs mois, souhaite coûte que coûte faire TOUS les lieux saints de la Guinée et d’ailleurs pour demander à Dieu de lui accorder un mandat de plus à la tête de notre pays. Et, en tant que chef d’Etat, le président guinéen pourrait bien accéder à la sainte Kaaba pour exprimer ses souhaits, si les autorités du royaume lui accordent le visa d’entrée. Comme on le sait, l’OMS a confirmé l’efficacité du vaccin VSV-ZEBOV contre Ebola déjà testé sur plus de quatre mille guinéens. Ce qui peut faire espérer le visa saoudien au chef de l’Etat guinéen…

Enfin, s’il a accès à ces riches princes du royaume, le professeur Alpha Condé pourrait bien espérer du soutien financier en mettant avant la pauvreté dans laquelle baigne la Guinée qu’il dirige depuis 2010 ; un pays sérieusement malmené par Ebola ces deux dernières années.

Durant ses quarante années de combat politique dans l’opposition, le professeur Alpha Condé ne s’était pas rendu à la Mecque, préférant Paris, Dakar, Luanda et autres.

Mais, aujourd’hui à la tête de la Guinée, Alpha Condé est informé qu’au-delà même d’une conviction religieuse, une bénédiction acquise dans une mosquée très respectée à Dalein, Labé, Zaawiya… à plus forte raison la sainte Kaaba rassure tous les fidèles que le bénéficiaire pourrait bien acquérir la chose demandée…

Enfin, si ce voyage se réalise, le chef de l’Etat sera le premier guinéen vivant sur le territoire national à avoir réalisé son rêve d’aller à la Mecque depuis plus de deux ans. Espérons qu’une telle entrée d’Alpha Condé au royaume d’Arabie permette aux milliers de fidèles musulmans de faire leur pèlerinage aux lieux saints de l’Islam…

A suivre !

Nouhou Baldé

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Au cœur de la puissance vaudoue

 

Né au Bénin au XVIIe siècle, ce culte aux rituels étranges a longtemps été interdit là où il suscitait le plus de ferveur. Pourtant, de Cotonou à Port-au-Prince en passant par Paris, les hautes sphères du pouvoir ne résistent pas à son envoûtement…

Elles battent du plat de leurs mains leurs poitrines nues, scandent des chants tout en amassant des branches arrosées de schnaps… Ce 21 mai 2013, à Lomé, des prêtresses invoquent la puissance vaudoue pour aider la justice à faire la lumière sur le décès d’Étienne Yakanou, un militant de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) incarcéré dans le cadre de l’enquête sur l’incendie du marché de Lomé, victime d’un malaise cardiaque. « Que les militaires responsables de sa mort soient punis ! » lance l’une d’elles.

Politique, justice et vaudou. Un mélange qui n’a rien d’exceptionnel dans la capitale togolaise, où le marché aux fétiches du quartier d’Akodésséwa est l’un des lieux les plus courus par les adeptes vodounsi de la sous-région. Il n’est pas rare d’y croiser de riches hommes d’affaires nigérians venus acquérir quelques ossements qui serviront à la confection d’amulettes porte-bonheur ou protectrices.

Il faut se rendre au Bénin voisin pour trouver les racines de ce culte ancestral. Le cœur pavé et boisé de la ville historique de Ouidah, à 40 km à l’ouest de Cotonou, est un carrefour de spiritualité. Sur la gauche du vaste square baptisé Benoît-XVI en 2011 (année de la visite du souverain pontife) surgit le clocher de la basilique de l’Immaculée-Conception, achevée en 1909 – ce qui en fait la première de toute l’Afrique de l’Ouest. Mais si les visiteurs affluent, c’est moins pour le charme de l’architecture néogothique de l’édifice catholique que pour le Temple des pythons qui lui fait face.

J.A.

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D’ailleurs, les missionnaires chrétiens arrivés au début du siècle dernier sur la côte, à 4 km au sud, n’ont choisi ce site que pour évangéliser en priorité les adeptes du vaudou, ce culte controversé que le royaume du Dahomey (XVIIe-XIXe siècles) avait institué en assemblant de façon disparate, non hiérarchisée, des liturgies disponibles chez les Ashantis du Ghana et chez les Yoroubas du Nigeria. Ouidah est devenue la capitale de ce qui est aujourd’hui considéré comme une religion traditionnelle africaine. Les vodounsi viennent du monde entier, notamment des Caraïbes, pour retrouver les racines de cette culture emportée par les esclaves, dont Ouidah fut l’un des grands ports d’embarquement avec près de 2 millions de départs. Dieu du fer, fosse aux pythons, jarre des purifications, fétiches… Ici, tout l’imaginaire vaudou est à portée de main.

À quelques kilomètres du temple, la forêt sacrée du roi Kpassè (du nom du fondateur de la ville, au XIVe siècle), aujourd’hui menacée par l’urbanisation, est un autre haut lieu du culte. Les dieux du panthéon vaudou y sont représentés par des œuvres conçues en 1993 lors du Festival mondial des cultures et arts vaudous, un événement qui a permis les retrouvailles des chefs religieux, des artistes et des intellectuels d’Afrique et des Amériques. Cette année-là marque en effet le retour dans la légalité de cette religion bannie par Mathieu Kérékou.

À l’arrivée au pouvoir du commandant, en 1972, aucune doctrine ne peut subsister hormis celle du marxisme–léninisme, dont il se revendique. Une véritable chasse aux sorcières s’engage, les cérémonies et les rassemblements sont interdits, les temples détruits, les hougans (prêtres) entrent dans la clandestinité. Ironie du sort : bien des années plus tard, Kérékou le révolutionnaire ne se séparera plus de son marabout ; son héritage mystique a repris le dessus.

Il a néanmoins fallu attendre l’arrivée au pouvoir de son successeur, Nicéphore Soglo, en 1991, pour que le vaudou retrouve peu à peu sa place dans la culture béninoise. Ce même Soglo qui – lui et son entourage en sont persuadés – fut terrassé par un çakatu (mauvais sort) au lendemain du premier tour de l’élection. Son fils, Léhady, racontait dans les colonnes de Jeune Afrique : « Il souffrait le martyre, il avait l’impression qu’on lui plantait des aiguilles partout. » Après un court séjour à l’hôpital du Val-de-Grâce, à Paris, Soglo remporte le scrutin et, fébrile, prête serment. Les médecins français diagnostiquent un empoisonnement.

Après sa victoire, le nouveau chef de l’État rencontre les grands hougans et choisit le 10 janvier comme fête nationale – une date qui aurait été délivrée par un oracle. Depuis 1998, c’est même un jour férié. Selon Nicéphore Soglo, « aucun homme ne peut avoir confiance en lui-même et se considérer comme acteur de son histoire et du développement de son pays s’il ne se reconnaît pas dans sa culture, s’il n’est pas fier de son identité ». Peut-être aussi a-t-il considéré « le vaudou comme un enjeu politique » dont il fallait canaliser le développement, sans quoi il « deviendrait rapidement un danger », écrit le sociologue et théologien haïtien Laënnec Hurbon.

Retour dans la forêt du roi Kpassè. Toucher l’iroko sacré, censé être la réincarnation de ce régent disparu sans sépulture, est un passage obligé. Cet arbre multicentenaire aurait le pouvoir de réaliser les vœux. Avec un interdit à respecter impérativement : ne pas souhaiter du mal à autrui. Plusieurs mois avant la présidentielle française, Jean-Marc Ayrault, alors député-maire de Nantes, se serait soumis au rituel. Sa demande ? Que François Hollande soit élu président de la République et le nomme Premier ministre… Vœu exaucé.

De nombreux hommes et femmes politiques touchent cet arbre, souvent par jeu, parfois avec de réels espoirs de réaliser un rêve ou de conjurer un mauvais sort. Certains privilégient une visite nocturne, à l’abri des regards et des éventuels quolibets. On touche à ce que ce culte à de plus mystérieux, mais aussi de plus controversé. Un domaine inaccessible aux profanes, qui doivent se contenter de ce qu’on veut bien leur montrer. « Lors des élections, tous les partis demandent des cérémonies et des prières. Évidemment, tout cela se fait dans le secret », témoigne le Français Jean-Paul Christophe, un prêtre vaudou blanc qui exerce au Togo.

DR

Pour sa nuisance supposée, le vaudou fait peur. Combien de films et de récits morbides mettent en scène des zombies ou des poupées piquées d’aiguilles censées infliger autant de souffrances aux personnes qu’elles représentent ? En 2008, le président français Nicolas Sarkozy a invoqué la « violation du droit à l’image » pour demander à la justice de retirer de la vente les poupées vaudoues à son effigie, vendues 12 euros sur internet – l’objet était fourni avec des épingles. Sarkozy a été débouté, mais il n’avait de toute façon pas grand-chose à craindre. « Les objets ou fétiches ne peuvent entrer en action que lorsqu’ils ont été sacralisés », expliquait le collectionneur français Jacques Kerchache (décédé en 2001), l’un des meilleurs spécialistes de la statuaire vaudoue.

Plus récemment, le 12 avril, après l’annonce du décès de l’opposant gabonais André Mba Obame, des manifestants en colère ont mis le feu à l’ambassade du Bénin à Libreville. Dans l’esprit des incendiaires, l’ex-principal rival du président Ali Bongo Ondimba n’avait pas succombé des suites d’une maladie ordinaire. Il aurait été victime d’un sortilège vaudou. Or le directeur de cabinet du chef de l’État, Maixent Accrombessi, est issu d’une famille notable de Ouidah bien connue des habitants du quartier de Zoumbodji. Un lien de causalité a vite été établi, le coupable désigné. Sans aucune preuve, évidemment…

Sa mauvaise réputation, le vaudou la doit d’abord aux récits des voyageurs occidentaux, aux écrits d’ecclésiastiques et à des travaux pseudo-scientifiques qui le décrivaient comme un culte diabolique. L’ancien ministre haïtien Demesvar Delorme (1831-1901) décrit dans Les Théoriciens du pouvoir une crise de possession lors d’une cérémonie vaudoue : « Tout à coup, de la foule des assistants s’élance une femme au milieu du quadrille. Ses yeux sont en feu. […] Ses bras s’agitent en gestes compulsifs et saccadés. Ses lèvres s’entrouvrent en frémissant et il en sort une haleine brûlante au milieu des cris entrecoupés, inarticulés, comme des rugissements de la fureur. Tout son corps s’agite, comme sous l’impulsion d’une pile électrique. Elle ne danse pas, elle bondit ; et ses élans impétueux écartent tous les danseurs, qui se rangent respectueusement de côté et lui laissent la place, insuffisante à son ardeur. On dirait une crise d’épilepsie. »

Sunday Alamba/AP/SIPA

En Haïti, les révolutionnaires Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines ont même fait exécuter des adeptes soupçonnés de pratiquer des sacrifices humains. D’ailleurs, le vaudou a longtemps été interdit sur l’île, même si François Duvalier, président de 1957 à 1971, s’en servit pour consolider son pouvoir : « Papa Doc » prétendait être lui-même un hougan et, à la mort de John Fitzgerald Kennedy, il avança que l’assassinat était la conséquence d’un sort qu’il avait jeté au président américain. Le vaudou a finalement été dépénalisé dans la Constitution de 1987 avant d’être reconnu en 2003 par l’État haïtien comme une religion à part entière.

Au Bénin, il n’y a pas d’unanimité autour de l’utilité sociale de cette religion. Et, bien souvent, son utilisation n’est pas admise en public. Pourtant, il suffit de tâter le bras d’un député pour sentir à travers sa veste les reliefs provoqués par le port de grigris : « Nous sommes entourés d’ennemis potentiels, cela me protège », assure l’un d’eux, sous le couvert de l’anonymat. L’abbé Gilbert Dagnon, dans son livre Libérer de la divination, de la sorcellerie… (éditions Grande Marque, 1999), fustige les pratiques de certains fonctionnaires adeptes du vaudou : « On détourne [de l’argent public] et on fait des grigris pour que personne ne s’en rende compte ou n’en parle. On empoisonne ou on envoûte l’inspecteur désigné pour procéder à un contrôle. La moralisation de notre société, pour réussir efficacement, devra commencer par la conversion de cette mentalité mythique. » Les croyances ont la vie dure. Et à l’approche de l’élection présidentielle les hougans béninois iront une nouvelle fois puiser dans les forces occultes pour satisfaire quelques ambitions politiques…

Jean-Claude Coutausse/Divergence

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Vidéo. Algérie, le mont où les voeux sont exaucés, in châ Allah !

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Mosquée Fayçal de Conakry : un navire qui coule

Inaugurée le 24 janvier 1984, la mosquée Fayçal est le fruit de la coopération entre la Guinée et l’Arabie Saoudite. Financée entièrement par Sa Majesté  le Roi  Fayçal, cette mosquée est la plus grande des 1 300 mosquées agréées en République de Guinée. Malheureusement, la plus grande mosquée de la Guinée a aujourd’hui une très mauvaise image, a constaté Guineematin.com à travers deux de ses reporters qui y sont allés le lundi 29 juin 2015.

Ci-dessous, les interviews et constats faits dans la grande mosquée Fayçal de Conakry par nos reporters :

Vidéos réalisées par Fatoumata Diouldé Diallo et Abdoulaye Oumou Sow pour Guineematin.com

 

 

   

 

 

 

 

 

 

   

 

   

 

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