« EN FINIR AVEC LES IDÉES REÇUES SUR LES ÉCOLES CORANIQUES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE »

Négligé et mal compris, l’enseignement arabo-islamique doit être davantage reconnu par le système éducatif formel, estiment des chercheurs.

L’éducation arabo-islamique en général – et les écoles coraniques en particulier – reste la grande oubliée des programmes prônant l’éducation pour tous en Afrique. Pourtant, cette éducation concerne un nombre très important d’enfants, dont une bonne partie est considérée comme se situant hors du système éducatif par les autorités publiques.

Reconnaître l’existence de l’éducation arabo-islamique, son importance et sa diversité est donc un préalable pour construire un cadre de concertation et un dialogue entre tous en Afrique subsaharienne. Mais pour cela, il faut commencer par dépasser certaines idées reçues.

Idée reçue n1 : c’est un phénomène récent en Afrique

L’éducation arabo-islamique est apparue au XIe siècle en Afrique subsaharienne, au moment de la diffusion de l’islam. C’est la première forme d’éducation collective formalisée. Initiée d’abord par des commerçants arabo-berbères en Afrique de l’Ouest, puis propagée par des confréries religieuses à partir du XIXe siècle, elle a d’abord pris la forme des écoles coraniques de type soufi. On y enseigne alors essentiellement la mémorisation du Coran.

Pour concurrencer les écoles coraniques et attirer les élèves musulmans dans l’espace francophone colonial, l’administration française a ensuite créé des médersas coloniales sur un modèle bilingue franco-arabe.

A partir des années 1940, un marché de l’éducation arabo-islamique a progressivement émergé grâce à l’initiative d’entrepreneurs de l’éducation, appuyés et soutenus par des financements extérieurs en provenance du Maghreb et, plus récemment, des pays du Moyen-Orient.

Depuis 2000, en voulant les intégrer dans le système éducatif formel, certains Etats ont développé de nouvelles structures éducatives intégrées (écoles coraniques intégrées ou modernisées et écoles franco-arabes publiques) dans les systèmes éducatifs nationaux.

Idée reçue n2 : c’est l’apprentissage du Coran

L’éducation arabo-islamique regroupe une très grande diversité d’institutions variant selon les contextes géographiques, mais présentes dans presque tous les pays d’Afrique, qu’ils soient à majorité ou à minorité musulmane. En raison de l’absence de données, cette catégorie de structure éducative reste encore peu prise en compte par les chercheurs et les planificateurs des systèmes éducatifs.

Il est possible de distinguer les établissements selon leur niveau de reconnaissance par les Etats : les établissements formels (nommés médersas, écoles coraniques intégrées ou franco-arabes) et les établissements informels (nommées daaramaktab ou kuttāb).

Une école coranique mixte à Diourbel, au Sénégal.

L’éducation formelle est celle qui dispense le curriculum scolaire national dans un cadre officiel, reconnu par les institutions du pays. Elle est prise en charge par le système éducatif national, selon une pédagogie, des règles de fonctionnement, un processus de validation et un calendrier fixé par l’Etat.

A l’inverse, l’éducation non formelle se situe hors du cadre officiel de l’Etat, elle ne forme pas aux compétences attendues dans le curriculum scolaire national ou aux examens et ne donne pas lieu à des évaluations ni à la certification des acquis.

Idée reçue n3 : c’est un épiphénomène

Quantifier le nombre d’enfants pris en charge par des structures éducatives arabo-islamiques est un véritable défi, puisque la grande majorité des pays africains ne collectent pas d’informations sur ce sujet. En effet, les données administratives collectées se concentrent sur les établissements considérés comme formels, dans la mesure où ils sont les seuls à être considérés comme relevant de la responsabilité du ministère de l’éducation.

Dans quelques pays, les données d’enquêtes permettent de donner un ordre d’idée de la proportion d’enfants qui sont pris en charge par des écoles coraniques exclusivement (éducation arabo-islamique non formelle). Leur part représente une proportion assez faible en Côte d’Ivoire (1,5 %), au Nigeria (3,5 %), mais est beaucoup plus importante au Tchad (6,8 %), aux Comores (15,4 %), en Mauritanie (23,1 %) et en Somalie (33,5 %).

Ecole coranique de l’ONG Jamra, située à Dakar. Cette école a intégré la langue française en parallèle à l’enseignement islamique. Les classes sont divisées selon les niveaux et par genre.

Les élèves des écoles coraniques représentent ainsi une très grande partie des enfants considérés comme étant « hors l’école », la plupart des pays ne les distinguant pas des enfants véritablement en dehors de toute structure éducative.

Du côté de l’éducation arabo-islamique formelle, celle-ci prend en charge une partie assez faible des enfants en Mauritanie (0,4 %), au Nigeria (0,5 %), en Côte d’Ivoire (1,7 %), au Burkina Faso (1,8 %), au Sénégal (3,4 %), et est importante en Gambie (10,9 %).

Idée reçue n4 : c’est pour les garçons et pour les pauvres

Si une grande partie des ménages musulmans cumulent un enseignement formel (public ou privé) avec une école coranique, une partie non négligeable des ménages se contentent d’une école coranique.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les écoles coraniques ne sont pas réservées aux garçons et aux ménages les plus pauvres. Un grand nombre de filles sont également prises en charge et, dans des pays comme la Côte d’Ivoire, le Nigeria, la Somalie et le Sénégal, l’éducation arabo-islamique peut même être parfois plus favorable aux filles que les autres structures éducatives formelles.

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Les écoles coraniques concernent une catégorie intermédiaire de la population. Celle-ci se situe entre les ménages les plus urbains et les plus riches (qui placent leurs enfants dans l’éducation formelle), et les ménages les plus pauvres et les plus ruraux (qui ne mettent leurs enfants dans aucune structure éducative). Quant à l’éducation arabo-islamique formelle, elle concerne plutôt les garçons et les ménages disposant d’un niveau de revenu intermédiaire à aisé.

Comment construire un compromis entre les Etats et l’éducation arabo-islamique ?

De fait, il existe un double système éducatif dans la plupart des pays africains à majorité ou à composante musulmane. L’un est d’inspiration occidentale (les écoles publiques ou privées non arabo-islamiques) et l’autre est issu de la culture arabo-islamique et de son acculturation en Afrique depuis des siècles (les écoles coraniques).

Des initiatives sont menées par des courants religieux (d’abord réformistes, puis confrériques) et des Etats (parfois accompagnés par des organisations internationales et non gouvernementales), afin de donner corps à ce qu’on pourrait appeler une troisième voie. Celle-ci tente de réconcilier une demande d’éducation religieuse et un impératif de mise aux normes internationales.

Certains Etats progressent ainsi vers un système « hybride », où, dès le cycle primaire, l’enseignement religieux (ainsi que l’enseignement de la langue arabe) est couplé à un enseignement « profane ». Celui-ci permet l’acquisition d’une éducation de base (en langue française ou anglaise), notamment des compétences en lecture, écriture et mathématiques.

Ces écoles (par exemple, les écoles franco-arabes au Sénégal) sont toujours en voie d’expérimentation (programmes scolaires, taux horaires, enseignement des langues, enseignement du religieux à l’école, formation des enseignants). Des efforts sont ainsi à consentir par toutes les parties prenantes pour dépasser les incompréhensions mutuelles et construire le projet éducatif commun dont l’Afrique subsaharienne a besoin.

Cet article est d’abord paru sur le site français de The Conversation.

Rohen d’Aiglepierre est économiste à l’Agence française de développement (AFD), en charge des recherches sur le capital humain.

Clothilde Hugon est docteure en sciences politiques à Sciences Po Bordeaux.

Hamidou Dia est socio-anthropologue et chargé de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Le Monde



Les Amis d'Allah - Exalté ! - Le rejoignent.

COMMUNIQUÉ DE LA PRÉSIDENCE DE LA RÉPUBLIQUE

 Actualité de Guinée Conakry, 11 septembre 2017. Nouvelle République de Guinée, www.nrgui.com - Le Président de la République, Chef de l’Etat, le Professeur Alpha CONDE, a le profond regret d’annoncer au Peuple de Guinée, le décès de l’Erudit El hadj Ahmadou CHERIF, Secrétaire Général de la Ligue Islamique Régionale de Kankan. Décès survenu ce lundi 11 septembre 2017 à 11 heures à son domicile.

Feu El hadj Ahmadou CHERIF est né en 1930 à Kankan et est le dixième fils du Grand Erudit Feu Cheick Fanta Mady CHERIF dit Karamo Sékouba.

Les funérailles de Feu El hadj Ahmadou CHERIF, Erudit de Kankan, seront conjointement organisées par le Gouvernement et la famille CHERIF le jeudi 14 septembre 2017 de 10 heures à 17 heures.

A cette douloureuse occasion, le Président de la République et le Gouvernement adressent leurs condoléances attristées aux Institutions Républicaines, à la famille éplorée et au Peuple de Guinée.

Que l’âme de l’Illustre disparu repose en paix. Amen !

Le Bureau de Presse de la Présidence

BPP

THIERNO MOUNTAGA TALL A TOUJOURS CULTIVÉ L’ENTENTE ENTRE LES PEUPLES (MACKY SALL)

Dakar, 27 jan (APS) – Le président de la République, Macky Sall a magnifié, vendredi à Dakar, les enseignements de Thierno Mountaga Ahmad Tall, petit-fils d’El Hadji Omar Tall, érudit musulman et résistant à la colonisation, estimant qu’"il a, toute sa vie durant, prêché la bonne parole pour cultiver l’entente cordiale entres les communautés".
 ’’Il comptait parmi les meilleurs des hommes de son époque eu égard à son amour de l’acquisition et la transmission du savoir. Son œuvre intellectuelle, son action sociale et sa pensée faite de sagesse ont toujours été au service des communautés’’, a-t-il dit, devant les membres de la famille de Thierno Mountaga Tall. 
Macky Sall prenait part à une conférence internationale sur le thème ’’ Thierno Mountaga Tall ou l’incarnation de l’héritage Omarien, une contribution inestimable au rayonnement de l’Islam’’. Cette manifestation se tient dans le cadre de la 37ème édition de la Ziarra annuelle omarienne. 
Le chef de l’Etat qui est longuement revenu sur la vie et l’œuvre de Thierno Mountaga Tall, a loué sa "sagesse" et son ouverture, soulignant que, toute sa vie durant, il s’est mis au service d’Allah. 
’’Il recevait tout le monde sans distinction d’âge. C’était un homme d’une simplicité à toute épreuve, incarnant la modestie envers ces semblables’’, a témoigné le président Sall. 
Il a dit se souvenir que Thierno Mountaga Tall ne cessait à la Médina, le quartier où il vivait, de s’investir dans la propagande de la foi, de prêcher la bonne parole et de cultiver l’entente cordiale au sein de la communauté musulmane et le dialogue interreligieux. 
’’Ce sont ces moments qui donnent au peuple des repères, non pas seulement pour connaître et se glorifier de la patrie mais aussi et surtout pour être confiant de leur devoir dans la construction du futur", a indiqué Macky Sall. 
Pour lui, c’est dans la conscience du présent que se forme et se dessine les lignes du futur. ’’La vie de Thierno Mountaga Tall et son œuvre à travers les valeurs et les symboles sont des emblèmes et une source d’inspiration pour note peuple’’, a dit le chef de l’Etat. 
Parlant toujours de l’homme, Macky Sall a soutenu que Thierno Mountaga Tall, disparu il y a 10 ans, a marqué la communauté musulmane par son parcours exceptionnel. SDI/ASG/PON

BOCAR B LY

A Lisbonne, l’Aga Khan installe son « Vatican »

                     

          Leader d’une communauté de 15 millions de musulmans, Karim Aga Khan IV établit au Portugal le « saint-siège » des ismaéliens. Le descendant du gendre du Prophète prépare aussi sa succession.

 

   

Il y a comme un malentendu persistant entre la familiarité que suscitent l’évocation du seul nom de l’Aga Khan et le parcours du personnage. Riche héritier d’une dynastie musulmane mythique, qui a connu des épisodes tapageurs – dont le mariage de son père, Ali Khan, avec Rita Hayworth en 1949 –, Karim Aga Khan a, en France et dans le monde occidental, l’image d’un milliardaire à la tête d’une écurie de chevaux réputée aux haras du château de Chantilly, et qui n’investirait dans le développement que pour se donner bonne conscience.

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Mais l’Aga Khan, c’est d’abord et avant tout un descendant du gendre du prophète Mahomet. Ce 11 juillet, Karim Aga Khan IV, 49e imam de la lignée, sera à l’honneur. Quelque quinze millions de musulmans chiites ismaéliens, agriculteurs ou riches commerçants, médecins ou banquiers, dispersés entre l’Asie, l’Afrique et l’Occident fêteront le 60e anniversaire de son intronisation comme leader spirituel de la communauté. C’était en 1957, Karim Al-Hussaini avait tout juste 20 ans. Il était étudiant à Harvard.

Cette célébration sera l’occasion pour le désormais octogénaire de rappeler son attachement aux valeurs de pluralisme et de responsabilité individuelle de sa communauté. « En islam, les leaders ne sont pas là que pour interpréter la foi. Ils ont une responsabilité pour améliorer la qualité de la vie et des sociétés dans lesquelles vivent leurs fidèles », a-t-il confié au Monde à l’avant-veille des festivités.

Un concordat signé avec le Portugal

En tant que leader spirituel d’une communauté chiite minoritaire, Karim Aga Khan ne prétend pas endosser un « habit papal » pour un monde musulman morcelé et en crise. Mais l’idée d’un concile rassemblant toutes les obédiences l’inspire. Même s’il a conscience des limites d’un tel exercice. « J’ai envoyé des proches étudier les méthodes de médiation qui sont appliquées en Occident dans différents domaines, dit-il. Mais nous constatons que le dialogue entre les musulmans fonctionne mieux au niveau des villages qu’au niveau des Etats à l’heure qu’il est. »

Si dispersée et minoritaire soit-elle depuis plus de 1 200 ans, la communauté ismaélienne est en passe de rayonner à nouveau. Le 3 juin 2015, un accord avait été signé avec le Portugal pour l’installation à Lisbonne d’un siège mondial et permanent de l’« imamat ismaélien » – une sorte de Vatican sans Etat pontifical. « C’est un événement historique dans le sens où une institution théologique musulmane aura son siège dans un Etat laïc chrétien », souligne Karim Aga Khan. Après avoir un temps envisagé de s’installer au Canada, le leader spirituel s’est tourné vers Lisbonne pour son « Saint-Siège », qui emménagera dans le Palacete Henrique Mendonça, un édifice historique à l’architecture remarquable où l’Aga Khan lui-même devrait résider.

« Nous nous sommes inspirés du Concordat qui lie le Vatican et le Portugal », révèle-t-il. En 2015, l’Etat portugais a accepté de signer un concordat avec l’imamat, lui accordant une représentation institutionnelle et diplomatique – une première dans la longue histoire de cette communauté qui ne peut revendiquer aucune patrie. Lisbonne a aussi octroyé des exemptions fiscales importantes, comme à l’Eglise portugaise, notamment sur les biens immobiliers liés au culte et sur nombre de transactions financières.

Au Portugal, la communauté ismaélienne compte 7 000 membres, bien intégrés, souvent urbains et influents.

Le Portugal est un vieux pays de connaissance pour la communauté ismaélienne. Elle s’y est installée dans la foulée des indépendances africaines et indiennes, et y compte aujourd’hui 7 000 membres, bien intégrés, souvent urbains et influents. Depuis 2005, d’importants partenariats ont été signés avec l’Etat portugais, tandis que la collaboration avec l’Eglise catholique a permis le développement d’un programme d’échanges culturels et confessionnels au niveau universitaire, donnant à la présence ismaélienne dans le pays une image d’excellence intellectuelle. Le Portugal, lui, se dit « très intéressé par la venue d’une institution qui affiche un budget de 600 à 900 millions d’euros », selon un ancien ministre portugais.

Œuvrer pour le développement

« L’imamat n’est que l’institution qui lie la communauté ismaélienne à son leader spirituel. Cela n’altérera pas le fonctionnement du réseau de développement de l’Aga Khan », assure Mahmoud Eboo, l’un des hauts responsables religieux des ismaéliens. Ce déménagement ne remet pas en cause l’attachement de Karim Aga Khan à la France. A l’initiative de la Fondation pour la sauvegarde et le développement du domaine de Chantilly, il a longtemps soutenu l’Académie diplomatique internationale à Paris. Des projets qui lui ont valu d’être gratifié, en 2009, par l’ex-ministre de la culture Christine Albanel, du titre de grand donateur et grand mécène. Le prince a également promis récemment de donner un million d’euros à la Fondation de l’islam de France, au titre de la recherche en islamologie.

Fort de cette double identité, où se croisent Orient et Occident, vie mondaine et vie spirituelle, fréquentation des puissants et attention aux plus déshérités, l’ancien étudiant de Harvard a patiemment bâti, en soixante ans, l’un des plus importants réseaux de développement privés au monde : l’Aga Khan Development Network (AKDN), qui a des activités en France, en partenariat notamment avec l’Agence française de développement (AFD). Basé à Genève, l’AKDN emploie 80 000 personnes dans une trentaine de pays, et ne cesse de multiplier ses domaines d’activités : lutte contre la pauvreté, accès aux soins de santé, infrastructures, éducation, préservation du patrimoine, soutien à la culture, développement des médias… Sa raison d’être : « Concrétiser, à travers l’activité institutionnelle, la vision éthique de la société inspirée par le message de l’islam. »

Pour Karim Aga Khan, le développement est un monde complexe qu’il aime résumer à travers la figure du tabouret à trois pieds : le premier est économique, le deuxième social, le troisième culturel. Si pour fonctionner, l’AKDN peut compter sur l’argent des fidèles, de donateurs privés et de partenaires comme l’AFD, le bras armé de ce véritable « soft power » est la centaine d’entreprises réunies dans un fonds pour le développement économique, l’Akfed (Aga Khan Fund For Economical Development). Cette structure multinationale a engrangé des recettes de 3,5 milliards de dollars en 2015, dans cinq secteurs – industrie, services financiers, aviation, tourisme, médias. « Ce n’est ni une institution charitable ni un moyen d’enrichissement personnel, assure Karim Aga Khan. Ces investissements ont pour objectif l’amélioration des conditions de vie des personnes concernées par ces activités. »

Enseignement et culture

« C’est certainement dans le domaine de l’enseignement et de la culture que l’action de l’AKDN est la plus exceptionnelle », indique Renaud Ego, journaliste et écrivain connaissant bien le réseau. Après la restauration des jardins de Babour, à Kaboul, ou le réaménagement du parc Al-Azhar, au Caire, le réseau de l’Aga Khan œuvre en Syrie. « Nous avons déjà investi dans les régions pacifiées pour la reconstruction du patrimoine syrien, et nous avons pris la décision de continuer à soutenir tout ce qui relève de la culture dans ce pays. C’est l’un des premiers pays musulmans, avec une histoire unique, on ne peut permettre que les conflits d’aujourd’hui détruisent cette histoire », explique « HH » (His Highness, « Son Altesse »), comme le surnomme son entourage depuis que la reine d’Angleterre lui a conféré ce titre en 1957.

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Dans un monde musulman en pleines turbulences, ce chef spirituel sans Etat se doit cependant de garder une réserve diplomatique extrême. Ses relations avec les Etats musulmans dépendent de leur tolérance vis-à-vis des minorités – dont les ismaéliens. Dirigé par les alaouites, une autre minorité chiite, l’Etat syrien demeure, concède l’Aga Khan, un interlocuteur plus proche que l’Etat saoudien sunnite, qui fait peu de cas du respect du pluralisme. Il se sent plus proche des pays d’Asie centrale, où les communautés ismaéliennes sont très présentes. Ainsi, en octobre 2016, a-t-il inauguré le premier campus de l’université d’Asie centrale, à Naryn (Kirghizistan), qui s’ajoute au réseau des universités créées par l’Aga Khan en Tanzanie, au Pakistan et dans divers pays d’Afrique et d’Asie. « Nous sommes une institution séculaire et non un institut théologique, même s’il y aura un enseignement des religions comparées », a-t-il déclaré devant la première promotion, qui comptait des Kazakhs athées, des jeunes filles tadjiks ou des réfugiés afghans.

Histoire tourmentée

Planétaire, la communauté ismaélienne a autant de visages que de pays où elle réside. Karim Aga Khan ne cesse de réaffirmer l’engagement non confessionnel des projets de son réseau. Mais son efficacité repose sur l’attachement viscéral des ismaéliens à leur leader spirituel. Lorsqu’il a célébré son jubilé, en 2007, plutôt que de recevoir de somptueux cadeaux – ou, comme son grand-père, son poids en or – il a demandé à ses fidèles de lui offrir leur « temps » et leurs « connaissances »« Time, knowledge and nazrana [« cadeau », en ourdou]. » Des milliers de volontaires « TKN », médecins, universitaires, ingénieurs, infirmières, architectes, ont ainsi déposé leurs noms dans une base de données, pour aider le réseau. « Je voulais que l’on cesse d’envisager tout sous l’angle de l’argent. On a ainsi mobilisé des ressources humaines extraordinaires », se félicite Karim Aga Khan. « La plupart des “TKN” viennent d’Amérique du Nord, détaille Mahmoud Eboo. Ils ont un haut niveau d’éducation. »

Aujourd’hui plus que jamais, Karim Aga Khan IV entend continuer à incarner une éthique musulmane tolérante, soucieuse de justice et donnant à l’effort intellectuel un rôle essentiel dans le rapprochement des peuples et dans sa foi. Une interprétation de l’islam qui peut désigner sa communauté, chiite, comme cible pour des fondamentalistes sunnites. En témoigne l’attentat contre un autobus transportant une soixantaine d’ismaéliens à Karachi (Pakistan), le 13 mai 2015.

De cette histoire particulièrement tourmentée, Karim Aga Khan IV conserve un principe intangible, talisman de la survie de sa communauté : la discrétion. Ainsi, alors que la question de sa succession commence à se poser depuis qu’il a eu 80 ans, en décembre, rien ne filtrera avant qu’il ne fasse son choix entre ses trois fils pour désigner celui qui sera le cinquantième imam des ismaéliens : le prince Rahim, déjà investi dans le secteur économique de l’AKDN, le prince Hussain, très actif dans la culture, ou le prince Aly Muhammad, qui poursuit ses études. Il leur lèguera un empire économique et confessionnel, puissant et fragile. Les héritiers sauront-ils poursuivre sur la voie de cette modernité mâtinée de tradition dans laquelle s’est engagé leur père ?

Le Monde

         

AU MAROC, MORT DU GRAND MAÎTRE SOUFI SIDI HAMZA

Le guide spirituel dirigeait l’influente confrérie soufie Tariqa Qadiria Boudchichia, proche de la monarchie et opposée aux islamistes contestataires.
Le cheikh Hamza Qadiri Al-Boudchichi en 2008.  Il est mort le 18 janvier 2017 à l’âge de 95 ans. Il dirigeait la confrérie soufi de la Boudchichia depuis 1972.

Hamza Al-Qadiri Al-Boudchichi est mort, mercredi 18 janvier, à l’âge de 95 ans des suites d’une longue maladie. Il était vénéré comme un « saint vivant » par ses adeptes, nombreux au Maroc et à l’étranger. « Sidi Hamza est parti à l’aube, confie un de ses disciples. Juste avant la prière d’Al-Fajr. » Son enterrement a eu lieu jeudi, après la prière d’Al-Asr, en présence de nombreuses personnalités, dont trois conseillers royaux et deux ministres, à Madagh, siège de la confrérie soufie Boudchichia dont il assurait la guidance depuis près de quarante-cinq ans. Dans les prochains jours, le testament de Sidi Hamza sera lu publiquement. Sauf surprise, il devrait désigner comme successeur son fils Sidi Jamal Eddine.

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Né en 1922 à Madagh, Sidi Hamza reçoit une éducation religieuse traditionnelle tournée vers le soufisme, dont sa famille est déjà l’un des piliers dans cette région de l’est du Maroc. Voie intérieure et spirituelle de l’islam sunnite, le soufisme est basé sur le principe de l’initiation, ce qui implique de se choisir un maître et de suivre son enseignement.

Hamza Al-Qadiri Al-Boudchchi a complété son apprentissage du Coran avant l’âge de 14 ans. Il poursuit ses études théologiques à Oujda dans une antenne de la prestigieuse université Qaraouiyine de Fès. C’est à l’âge de 50 ans qu’il prend la tête de la Boudchichia, qui deviendra en quelques années l’une des confréries les plus puissantes du Maroc, sinon la plus influente. Son aura s’étend jusqu’en Europe, en Afrique et en Amérique du Nord.

Héritier d’une tradition spirituelle

Sur Facebook, les hommages se sont succédé. « Cheikh Sidi Hamza […] a été rappelé par le Très-Haut, tôt ce matin, écrit une journaliste. Il laisse déjà un vide immense […] Il nous a enseigné l’amour de l’autre et élevés au plus haut dans l’amour de Dieu. Puisse ce saint homme reposer en paix. » A la mi-décembre 2016, Sidi Hamza avait été hospitalisé à Oujda, chef-lieu de la région orientale du Maroc. Le roi Mohammed VI avait envoyé ses médecins.

Du fait de la maladie, le cheikh n’a pas pu fêté le Mawlid, dans son fief de Madagh. Chaque année, la fête qui commémore la naissance du prophète Mahomet est l’occasion d’un pèlerinage. On venait y voir Sidi Hamza et, pour les plus chanceux, le toucher. Très rare dans les médias, le maître soufi était proche des croyants, qu’il recevait en grand nombre. Bien qu’alité et rendu mutique par la maladie, Sidi Hamza a continué d’incarner jusqu’au bout sa fonction de cheikh. Ses adeptes le décrivent unanimement comme un homme doux, aimant, à la large culture religieuse et savante.

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Auteur d’une hagiographie (Sidi Hamza Al-Qadiri Al-Boudchichi, Le renouveau du soufisme au Maroc, éditions Al-Bouraq), le sociologue Karim Ben Driss fait remonter les origines de la confrérie en Irak et précise que « les ancêtres de Sidi Hamza s’établirent dans la partie orientale du Maroc vers le milieu du XVIIe siècle. La région des Béni Snassen fut leur terre d’accueil ». La confrérie est dite « Qadiria » en référence à Moulay Abdelkader Al-Jilani, grand maître soufi qui vécut à Bagdad au XIIe siècle.

Les adeptes de la Boudchichia se recrutent autant dans les élites que parmi les classes populaires, les artisans et commerçants. Ils forment une communauté solidaire autour des valeurs du soufisme : spiritualité, initiation, entraide et recherche de la connaissance. L’islamologue Eric Geoffroy explique ainsi que le soufisme « a pour but de délivrer l’homme des passions et des illusions qui l’assaillent, lui permettant ainsi de trouver un espace intérieur d’où contempler les réalités de l’Esprit. » Il est le « cœur de l’islam », selon la formule de Cheikh Khaled Bentounès, guide de l’Alawiya, la confrérie algérienne sœur de la Boudchichia.

Une confrérie opposée à l’islamisme

« Le rôle de la confrérie ne peut être réduit à la prise en charge de la spiritualité, explique le chercheur Mountassir Hamada, auteur d’un ouvrage sur la Boudchichia. Elle joue aussi une fonction diplomatique importante pour le Maroc, à travers le réseau que forment ses adeptes. » Parmi les disciples de Sidi Hamza, on peut citer la sénatrice française Bariza Khiari ou le slammeur Abd Al-Malik, qui lui déclare son amour en chanson « L’Alchimiste », dans l’album Gibraltar (2006).

« Les adeptes se trouvent partout, dans les partis, la société civile et même quelques institutions étatiques. Mais l’usage est de ne pas le déclarer publiquement, précise Mountassir Hamada. Le discours soufi est attrayant parce qu’il est pacifiste. Il ne cherche pas le conflit, ni avec la société, ni avec l’Etat, ni avec le monde, contrairement aux mouvements islamistes. »

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Le soufisme est aussi une esthétique. Or le mysticisme, l’usage des symboles, les rites spécifiques que sont le dikr (litanie) et le sama’(chant) sont fortement réprouvés par le courant salafiste, qui a longtemps infusé à la fois le mouvement nationaliste et les institutions religieuses du Maroc. Selon le sociologue Aziz Hlaoua, auteur d’une thèse sur la confrérie, « lalliance de la Boudchichia avec la monarchie est liée à l’intronisation de Mohamed VI, en 1999. Jusqu’aux dernières années du règne de Hassan II, la Boudchichia était abandonnée et méprisée ».

En 2002, le roi Mohammed VI a nommé un adepte de la Tariqa Boudchichia à la tête du ministère des affaires islamiques. Ahmed Toufiq, qui est toujours en fonction, préside alors à une reprise en main du champ religieux pour « immuniser » l’islam marocain des idées extrémistes. Le cheikh Hamza avait accordé sa bénédiction à cette promotion d’un adepte aux plus hautes fonctions de l’islam officiel.

Avec le ministre Toufiq, les confréries sont remises en selle et promues comme les représentantes d’un islam marocain « authentique », préservé de l’influence salafiste et wahhabite ainsi que des autres mouvements de l’islam politique, notamment le mouvement Al-Adl Wal Ihsane (« justice et bienfaisance »). Créé par Abdesslam Yassine après qu’il eut quitté la Boudchichia au début des années 1970, Al-Adl Wal Ihsane est toléré bien qu’opposé à la monarchie et non reconnu par les autorités.

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Rompant avec un certain apolitisme, la Boudchichia avait organisé à Casablanca, en juin 2011, une manifestation de soutien à la réforme constitutionnelle. Au même moment, Al-Adl Wal Ihsane grossissait les rangs du « 20 février », un mouvement protestataire inspiré par les soulèvements en Tunisie et en Egypte. « L’opposition entre la Boudchichia et Al-Adl Wal Ihsane porte sur la place de la politique, confirme le journaliste et politologue Abdellah Tourabi. Yassine mettait en avant un projet de contestation de la monarchie tandis que la confrérie a choisi une voie quiétiste. »