Saint Vafing Koné, martyr, patriote, guinéen, mort comme un clochard à Paris

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Un Palais du peuple peut en cacher un autre (Claude Derhan)

Vafing est venu en France au début des années cinquante, pourtant, le président Alpha Condé, venu aussi très jeune, n’est pas plus âgé que lui. Quel rapport ? Je viens de lire dans un des nombreux témoignages, qu’il était membre du RPG, le parti au pouvoir, fondé par Alpha Condé. Je dois dire d’emblée que je ne témoignerai ici que de ce dont je suis à peu près sûr, en tout cas, je n’évoquerai que ce que j’ai vécu. Et le peu que je sais, je le sais avec précision, selon la belle expression d’un de mes neveux, El Hajj Bokar Bokoum. Pour le reste, on sait qu’à mon âge, « la mémoire n’en fait qu’à sa tête » (Bernard Pivot)

Vafing, RPG ?

Je l’avais vu au dernier grand meeting du RPG, organisé en banlieue parisienne. A l’entrée de la salle, on était accueilli par ces senteurs qui hantent les Nègres et leurs bruits (Chirac), mafè, tchep, lafidi, kaba tô, etc., une débauche de plats africains généreusement servis. Sans doute pour faire patienter les militants et nombreux sympathisants. Alpha s’était fait attendre plus de deux heures. Vafing et moi nous taillions une interminable bavette pendant que « le président », comme à son habitude, se faisait désirer. Nous avions eu le temps de remonter le cours turbulent du long fleuve de notre exil militant. Nous avons parlé de la FEANF, avec à sa tête bicéphale pour les Guinéens : AEFG/A et AEGF/B; Les pro-Siradiou (libéraux) et les pro-Alphas (ils étaient deux Alpha-Mao, le second préférant écrire Alfa, paix à son âme) :

« Intégrons-nous au sein des masses populaires, éduquons-nous auprès d’elles.. ».

C’était la vulgate extraite du bréviaire féanfiste que « parcoeurisaient » et dont se contentaient maints intellectuels militants, en guise de formation. En coulisse ou au cours de réunions parrainées par les ténors, il était question de soutenir une « aile gauche, patriote, du PDG », pour préparer, « au sein des masses populaires », la défaite des « dirigeants embourgeoisés du BPN » à la tête de qui était « le responsable suprême ».

Et quand il arrivait à certains jeunes turbulents de lancer :

Des noms ! Tous pourris, tous traitres !

Il y avait toujours pour leur fermer le clapet, une voix docte, mâtinée d’un zeste du droit d’aînesse,

« Nous répondons à ces Jeunes Turcs qu’il serait irresponsable de livrer à la droite du PDG les .. ».

Vafing, qui avait une mémoire d’éléphant me taquinait, en mimant un des « gauchos » qui ne démordaient jamais :

-      Il y avait une « aile gauche », mais elle est cassée depuis le « complot » des enseignants..

Devant cette cacophonie entre JT (Jeunes Turcs) et TTT (Ténors Très Théoriciens), Vafing et d’autres, prirent leurs distances en créant le CDRG (Comité de défense de la République de Guinée), appelant un soutien entier à la République née d’un Non historique jamais pardonné par la France coloniale et néocolonialiste. Cette position n’a rien à voir avec les péroraisons des nostalgiques qui continuent encore, ad hominem, à brandir le masque d’AST et une vision anhistorique qui, pour des raisons bassement opportunistes, quitte à faire l’impasse sur l’autre Face de l’Empire, plus hideuse que les grimaces et les griffures excrémentielles des témoignages des suppliciés du Camp Boiro. Certes donc, une certaine France, nous en sommes encore témoins, (voir l’actualité des visites controversées de Sarkozy et Hollande), cherche toujours à avoir la tête de ce Non historique et celle de celui dont on crédite abusivement, l’entièreté du succès d’une séquence historique des luttes de libération.

Mais le CDRG de Vafing était singulier

En effet, il y a quelque 3 ou 4 mois, il me racontait dans la grande cuisine du Palais du peuple, comment on lui refuse encore un titre de séjour. En fin 2018, il n’avait aucun titre de séjour parce que les Services de la ci-devant France colo ne lui pardonnent pas d’avoir soutenu de sa « grande gueule » la République de Guinée ! Je témoigne ici que nous étions un certain nombre de Guinéens, au moins le noyau du groupe de Kaloum Tam Tam, à qui l’on proposait la nationalité française, au lieu de ces titres de voyages que nous allions chercher à Chatelet lors de nos nombreux voyages à travers l’Europe.

« Mais enfin, qu’est-ce qui vous attache au pays mal fichu de ce dictateur », nous disaient en substance, les fonctionnaires des services de migration. Nous refusions. Mais en 1970, quand les rêves soixante-huitards se sont effondrés, et le « grand soir » avec, nous nous sommes vite précipités pour réintégrer la nationalité française, en vertu de la loi du même nom de juillet 1965 ( ?). Vafing a continué de dire niet à cette offre non suspecte d’arrière-pensées ! Même si entretemps, lors d’un séjour «patriotique » au pays, Vafing, après avoir rencontré le responsable suprême et la plupart des dignitaires du BPN, avait échappé de justesse à un traquenard au bout duquel devait finir son patriotisme, probablement au Camp Boiro. C’est son mentor, Diané ou Damantang, qui avait réussi à l’exfiltrer sur un bateau ! D’ailleurs ce dignitaire l’avait dissuadé de venir à Conakry. Si AST n’avait pas pu ou voulu protéger Vafing, si ce dernier a malgré tout continué à défendre bec et ongles, je ne sais quel parti « démocratique » ou quelle « révolution globale et multiforme », on se demande bien pourquoi, l’incorruptible défenseur de la cause de la République-PDG trainait toutes sortes d’avanies, menait une vie de clochard et de forban, contrairement aux tueurs envoyés par Momo Jo, qui se prélassaient dans des palaces entres deux forfaits ? Cependant que Nvafing n’avait pas de travail, sans domicile fixe et cela, parce qu’il était personna non grata, dans une France lovée dans le cocon incassable d’une administration franchouillarde de faux-culs, trop souvent raciste, désinformée par des souchiens de plus en plus ouverts « à tous les souffles » méphitiques de la mondialisation. Il ne restait plus à Vafing que le macadam pour dormir.

Saint Nvafing, clochard céleste, pensionnaire du Palais du peuple

Donc Vafing et moi nous rencontrions quelque part au quartier des Gobelins dans le 13ème. La Place d’Italie, non loin du domicile du président du RPG, et de la Porte d’Italie où j’habitais. Nous étions toujours sur un banc. Il y avait, par un autre chemin, l’hôpital Cochin, en prenant le bus par mauvais temps, mais accessible à pied en 15 minutes. C’est là que j’ai vu que Vafing se promenait avec sa chambre à coucher, un peu comme le touriste japonais, ou chinois à présent. Mais quand Vafing et moi avions repris nos contacts réguliers, j’ai compris cette position stratégique.

Je l’avais donc revu il y a un an à l’hôpital Cochin tout proche donc des Gobelin où était admis un vieil ami,; Vafing a tenu à me conduire chez lui. Il voulait qu’on marche, mais quand il m’a dit à peu près où il habitait, j’ai dit non, j’ai pris le bus ; en effet je connais tous ces quartiers du 13ème où j’avais habité près d’une décennie pendant les années 70. Et voilà que nous nous retrouvons devant une étrange bâtisse. Pendant tout ce temps passé dans le 13ème arrondissement, ce Palais du peuple à Paris, je n’en avais pas entendu parler et je n’en croyais pas mes yeux. Un vieux bâtiment, mais au style quelque peu baroque, classable par l’UNESCO en son patrimoine. Grosses lettres au fronton de l’imposante bâtisse : PALAIS DU PEUPLE.

Nous avons mangé. Les repas du Palais du peuple viennent de chez un traiteur. Entrée, plat de résistance, fromage dessert. Tout était gratuit pour Vafing. Lui et moi avons élaboré une stratégie pour que je puisse avoir une chambre au Palais. Il m’avait expliqué auparavant, comment, depuis le 115 où les clochards sont admis une seule nuit par semaine, une assistante s’était presque indignée de voir un intellectuel de sa stature être réduit, après plus de soixante ans ininterrompus de résident en France, à cohabiter avec des clochards, une masse d’alcolos, de fumards, de feignants, de crevards, de junkies malgré eux ! Un simple coup de fil à une assistante sectorielle, et le tour était joué.

-      Viens voir ma chambre, BoKoum.

Rien qu’un coup d’œil circulaire.

-      Parfait pour moi.

C’était facile à dire, il était impossible de voir un centimètre carré de cette chambre. Partout des bouquins et de journaux.

Hélas, il y a quatre mois, quand je suis revenu à Paris, après avoir accompagné le corps d’un autre compagnon de soixante ans d’amitié, Dr Sylla Cheick Ousmane, à mon retour donc, j’apprends que Vafing avait fait une mauvaise chute et qu’on l’avait admis à l’Hôpital Pompidou. A un tableau clinique qui était déjà lourd, venait s’ajouter un traumatisme qui devait le clouer à vie dans ce lit. J’ai dû retourner en Guinée après un séjour écourté par la disparition du Khalife de Dinguiraye. Je reviens à Paris pour enfin essayer de passer un printemps ininterrompu avec une partie de ma maisonnée ici. Non, j’apprends le décès de Vafing. C’est à une demi-heure de la levée du corps à la morgue que j’ai appris le cérémonial. Dans la précipitation, pris par l’émotion et l’usure de mes neurones (Ansoumane Bangoura alias Grinda), j’ai claqué la porte d’un cagibi prêté, en y laissant la clé. Il fallait absolument faire ouvrir cette chambre..

Vafing défendait la république de Guinée et non pas « sa » révolution. Il défendait tout l’espoir que représentait le Non historique, avec tous les rêves panafricanistes qui y étaient associés. Ce n’était pas un nostalgique, ni un attardé idéologique. Il ne défendait ni un président, ni un Parti, qu’il fût le PDG ou même le RPG, encore moins les personnalités qui incarnaient ou incarnent ces Partis. Qu’on ne me parle pas de mythomanie quand Vafing dit qu’on lui refusait des titres de séjour par « rancune ». Il n’en a pas voulu à l'époque où ce fût "patriotiquement" incohérent, quand nous, nous avions dû nous résoudre à « retrouver notre » nationalité française. Le rêve de Vafing n’est pas un fantasme. Cette Guinée, cette Afrique éternelle existera, malgré les Guinéens, malgré les Africains, pour reprendre un propos de feu Jean-Claude Diallo.

Ce n’est pas un hasard si Vafing a eu comme dernier domicile un Palais du peuple, à plus de cinq mille kilomètres d’un autre "palais du peuple" où se trémousse le vulgus populi manipulé, abruti par 60 ans de lavage de cerveau, d’empoisonnements pas seulement idéologiques. Militant anticolonialiste de la première heure, soutien indéfectible de la République de Guinée, immensément cultivé, lambinant sur les sentiers peu glorieux d’une retraite prolongée, non accompagnée, j’en connais plus d’un qui aurait un haut-le cœur à l’idée qu’un Vafing fût ministre ou même divisionnaire.

Et Vafing en eût eu la nausée, heureusement.

Il est mort, Vafing, en clochard céleste. Il était plus qu’un patriote, c’était un martyr, un saint.

Que Le Tout Puissant l’accueille en Son Agrément (Naïm, Allah la Nèma).

Shlom, Was-Salam,

Saïdou Nour Bokoum

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NB : ce texte écrit dans l’urgence, on me pardonnera ses stigmates de tous ordres, les corrections viendront.

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