FESTIVAL D’AVIGNON : LA SCÈNE AFRICAINE VEUT « DÉCOLONISER » LES REGARDS

Le focus Afrique du « in » d’Avignon a été jugé réducteur par certains. Il a au moins eu le mérite d’installer la création du continent au cœur des débats et, plus largement, d’interroger sur ce qui fait théâtre aujourd’hui.

« Figninto, l’œil troué », chorégraphie de Seydou Boro et Salia Sanou, présentée à Avignon.

Quand cessera-t-on de juger les scènes d’Afrique avec l’œil de ­l’ancien colonisateur, même pétri de bonne conscience ? C’est peut-être la leçon à ­tirer de la polémique sur le ­focus « Afrique subsaharienne », inscrit dans la 71e édition du Festival d’Avignon. Annoncé le 22 mars par Olivier Py, le directeur du « in », avec le reste de la programmation, ce focus est centré sur la danse et la musique, et laisse peu de place au texte.

Il a aussitôt été dénoncé par le metteur en scène congolais Dieudonné Niangouna, fondateur du festival Mantsina sur scène, à Brazzaville. Pour cet artiste engagé, les mots sont un carburant : « Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort », écrivait-il, le 23 mars, sur sa page Facebook. Si la charge de Dieudonné Niangouna a divisé le milieu artistique, elle a eu le mérite de libérer la parole et de susciter une large réflexion. Comment se présentent aujourd’hui les scènes africaines ? Qu’est-ce qui fait théâtre, si tant est que l’on puisse répondre à la question ?

Effervescence artistique

Une chose est sûre : l’Afrique connaît, de ­manière certes inégale selon les pays, une grande effervescence artistique et intellectuelle, comme en témoignent les nombreuses programmations de ces derniers mois (à Paris, l’exposition « Beauté Congo », à la Fondation Cartier en 2015, le festival 100 % Afriques, à La Villette, qui s’est achevé le 28 mai, etc.). L’équipe d’Olivier Py n’avait que l’embarras du choix pour monter, sur l’un des prestigieux plateaux du Festival, l’un des nombreux textes d’auteurs africains contemporains. Elle ne l’a pas fait, c’est son choix – et certains auteurs se « retrouvent » dans le « off », comme la Française originaire du ­Cameroun Léonora Miano et le Congolais Sony Labou Tansi.

Dans un premier temps, l’équipe du « in » n’avait pas souhaité commenter la polémique. A l’approche du Festival, la directrice de la programmation, Agnès Troly, revient sur l’élaboration de ce ­focus. « Il n’y a pas eu la volonté d’effacer les auteurs. Ce focus, c’est ce qu’il nous est apparu important de montrer, en ce moment. C’est une perception des auteurs marquants », dit-elle.

Comment les spectacles ont-ils été sélectionnés ? Agnès Troly a effectué deux déplacements à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, entre octobre et novembre 2016, nous dit-elle. Le premier au festival Récréâtrales, créé en 2002 par Etienne Minoungou, et le ­second à la triennale Danse l’Afrique danse ! Portée par l’Institut français, cette manifestation présentait une quarantaine de spectacles sélectionnés par le chorégraphe burkinabé Salia Sanou, lui-même invité du « in » cette année – avec une pièce créée il y a vingt ans avec Seydou Boro, Figninto, l’œil troué.

« Une grande partie du programme danse du “in” d’Avignon vient de la triennale. Il ne tombe pas du ciel », souligne Salia Sanou, qui vit entre Montpellier et « Ouaga », où il a cofondé avec Seydou Boro, en 2006, La Termitière, centre de développement chorégraphique. Parmi les artistes sélectionnés à la triennale, le chorégraphe burkinabé Serge Aimé Coulibaly qui rendra hommage au père de l’afrobeat Fela Kuti dans Kalakuta Republik (du 19 au 22 juillet, puis les 24 et 25).

« C’EST LA FEMME-MONDE QUI M’INTÉRESSE, ELLE N’EST PAS SEULEMENT AFRICAINE. » DOROTHÉE MUNYANEZA, CHORÉGRAPHE

Il peut y avoir du texte dans une performance. Est-ce du théâtre, ou pas ? Et la question est-elle encore pertinente de nos jours ? Le 16 juillet, le concert du collectif Basokin de Kinshasa, avec ses tambours et son énergie rock, racontera « une Afrique mutante », précise l’équipe du « in ». D’autres spectacles sont ainsi estampillés « musique et récit » : ainsi, la chanteuse Rokia Traoré présentera Dream Mandé-Djata, sur l’épopée de Soundiata Keita, fondateur de l’empire du Mali, renouvelant l’art des griots (du 21 au 24 juillet). Pour finir, dans la Cour d’honneur, les 25 et 26 juillet, la chanteuse béninoise Angélique Kidjo et le ­comédien ivoirien Isaach de Bankolé interpréteront Femme noire, d’après le poème de Léopold Sédar Senghor.

Agnès Troly insiste : « Le texte est présent dans 80 % des spectacles du focus Afrique. » Et de citer en exemple la création de la chorégraphe Dorothée Munyaneza, Unwanted, coproduite par le Festival, à propos des femmes violées lors du génocide des Tutsi de 1994, et d’autres conflits. « C’est la femme-monde qui m’intéresse, elle n’est pas seulement africaine. Ce sont les témoignages que j’ai recueillis qui sont la matrice de l’œuvre », explique l’artiste originaire du Rwanda.

« Sans Repères », de Nadia Beugré et Nina Kipré.

A Ouagadougou, Agnès Troly a découvert des auteurs : « Aux Récréâtrales, j’ai vu une pièce écrite par Hakim Bah, Gentil petit chien, jouée par des acteurs africains ainsi que par des élèves de l’Ecole de la comédie de Saint-Etienne. C’est une vraie rencontre. » Le dramaturge, nouvelliste et poète guinéen a par ailleurs reçu le prix Théâtre RFI en 2016 pour son texte Convulsions. Celui-ci fera l’objet d’une lecture, le 15 juillet, à Avignon (Jardin de la rue de Mons), dans le cadre de la programmation de Radio France internationale « Ça va, ça va le monde ! » consacrée à des auteurs africains (du 15 au 20 juillet).

Autre invité de RFI, le Franco-Ivoirien Koffi Kwahulé dévoilera aussi une œuvre coécrite avec Michel Risse, Ezéchiel et les bruits de l’ombre, aux ­Sujets à Vif, espace performatif du « in ». Enfin, en écho à ce focus, un cycle de films africains est présenté en partenariat avec les cinémas Utopia (du 9 au 23 juillet).

Droit à la parole

Pour autant, la polémique n’est pas close. « On ne peut pas faire comme si le droit à la ­parole n’avait pas été refusé à l’Afrique pendant des siècles et comme si cela n’avait pas laissé des traces. Il y a quinze ans, voire tout juste dix ans, il se trouvait encore des professionnels ou des critiques en France pour avancer qu’il n’y avait pas de théâtre ni de metteur en scène en Afrique », déclare au Monde le dramaturge ­togolais Gustave Akakpo.

Il est temps de mettre fin aux relations « inégalitaires », et « de subordination », entre la France et ses anciennes colonies dans le secteur culturel, tranche la metteuse en scène franco-ivoiro-malienne Eva Doumbia. Le théâtre, tel qu’il se joue dans l’Hexagone, peut déterminer certaines pratiques, comme la diction en Afrique, expliquait-elle sur sa page Facebook le 8 avril. De plus, ajoute-t-elle au Monde, « si les propositions africaines ne correspondent pas au goût occidental, on ne sait pas les regarder pour ce qu’elles sont ».

Et de poursuivre : « En Afrique, il n’y a pas, me semble-t-il, de désir de théâtre. Ses formes, sa diction, ses récits l’éloignent de la population. En revanche, je crois qu’il y a un désir réel d’art dramatique, qui peut prendre différentes formes comme le koteba [satire sociale traditionnelle au Mali], la griotique, le conte, le mythe, les sorties de masques, les danses rituelles »

Chorégraphe nigérian dont on a pu voir le ­sublime Qaddish dans le « in » en 2013, Qudus Onikeku se dit « consterné ». Il renvoie dos à dos Olivier Py et Dieudonné Niangouna, voyant dans la proposition du premier une ­démarche au mieux en quête d’exotisme, au pire coloniale. Et, dans les propos du second, une vision dépassée, et franco-française, qui accorde une toute-puissance au théâtre de texte, niant de multiples formes d’expression artistique et scénique issues du continent africain. Pour preuve, bien que chorégraphe, ­Qudus Onikeku n’est-il pas l’un des trois artistes à représenter le Nigeria à la Biennale d’art contemporain de Venise, jusqu’au 26 novembre ?

Comment libérer le regard ? Observons ce qui se passe sur le continent, suggère Rokia Traoré. « Depuis dix ou quinze ans, il y a pas mal d’artistes qui ont fait le choix de revenir ­vivre en Afrique, ou d’y ouvrir des lieux. Ils proposent des récits à partir de travaux menés dans leur pays. C’est une première depuis la fin de l’ère coloniale. Petit à petit, cela crée un ­public », déclare-t-elle au Monde. Ainsi, le chorégraphe congolais Faustin Linyekula – qui est aussi dramaturge et comédien – a recentré ses activités à Kisangani depuis 2006, en y installant ses Studios Kabako, après une dizaine d’années hors du continent.

« AUJOURD’HUI, CE SONT LES ARTISTES ET LES INTELLECTUELS, ET NON LES ­POLITIQUES, QUI PEUVENT RACONTER LE PAYS. » ROKIA TRAORÉ, CHANTEUSE

Rokia Traoré est revenue vivre au Mali en 2009, où elle a créé à Bamako la Fondation Passerelle, en vue de soutenir l’économie de la musique et des arts de la scène : « J’évoluais dans un marché occidental, mais j’avais la ­sensation insupportable de ne pas pouvoir montrer mon travail en Afrique, faute de lieux et de politique culturelle. » Nombre ­d’artistes africains le disent : ils ne veulent plus ­seulement être un produit d’exportation. ­Développer une politique culturelle en Afrique, ajoute la chanteuse malienne, c’est aussi donner ­envie aux jeunes de rester, et de ne pas ­basculer dans le « triste sort des ­migrants »… « Aujourd’hui, ce sont les artistes et les intellectuels, et non les ­politiques, qui peuvent raconter le pays, affirmer un sentiment d’appartenance. Ce faisant ils développent des outils pour l’éducation, la culture et même l’économie », conclut-elle.

Pour Serge Aimé Coulibaly, le renouveau du théâtre africain se fera dans un détour par la tradition. « Dans nos pratiques, il n’y a pas un moment où l’on danse, un autre où l’on chante, et encore un autre où l’on parle. Tout se fait en même temps. Cela correspond à notre manière d’être au monde. Si ma mère veut m’annoncer une bonne nouvelle, elle va parler mais aussi chanter et danser. Tout cela correspond à une seule forme d’expression, celle d’une personne dans son entièreté », plaide-t-il. Il ajoute : « La séparation de la parole et du corps n’est absolument pas burkinabée. Elle est arrivée avec la pratique occidentale du théâtre. »

Nécessaire décloisonnement

Ce décloisonnement est aussi défendu par des intellectuels et des penseurs africains engagés dans une nécessaire et inévitable décolonisation des imaginaires, à l’instar d’Achille Mbembe et de Felwine Sarr qui ­viennent de ­codiriger Ecrire l’Afrique-Monde (éd. Philippe Rey-Jimsaan, 397 p., 20 euros) et participeront à des débats à Avignon avec les Ateliers de la pensée. C’est une manière ­nouvelle de dire que l’Afrique est l’héritière du patrimoine mondial parce qu’elle en est coproductrice.

Les plaques bougent, constate Etienne ­Minoungou : « Avant, le théâtre en Afrique empruntait essentiellement aux dramaturgies occidentales, auxquelles étaient formés les artistes. Et le traditionnel était réservé pour le théâtre de sensibilisation. Résultat : le public était une élite très occidentalisée. Aujourd’hui, les créations piochent des deux côtés, de manière très consciente. Si on emprunte au théâtre occidental, c’est pour une raison bien précise. »

Ce va-et-vient des formes artistiques a modifié les mises en scène et permis d’aller à la rencontre d’un nouveau public. Persuadé que le théâtre peut être en Afrique un espace de « la discussion sociale », Etienne Minoungou a conçu un festival qui se tient à domicile, dans les concessions familiales d’un quartier populaire de la capitale burkinabée. Un ancrage physique qui amène à repenser la notion de scène. « En s’installant dans les cours, détaille Etienne Minoungou, les metteurs en scène créent différemment. La séparation entre le public et les ­comédiens, à l’italienne, s’efface pour des propositions beaucoup plus riches, faisant du théâtre une agora, une prise de parole collective. »

L’art se réinvente aussi en fonction de la langue choisie. « On voit de plus en plus de pièces en langues nationales, poursuit Etienne ­Minoungou. Or, la richesse poétique de ces langues contamine les formes du théâtre. » L’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o, qui a abandonné l’anglais pour le kikuyu, l’avait compris dès le milieu des années 1970. Mais il n’y a pas d’obligation, prévient Serge Aimé Coulibaly : « L’important est d’être libre dans son choix. Nous sommes à une période où tout est à construire en Afrique et où l’on peut décider quel sens donner à cette construction. On peut être très africain et très universel en même temps, c’est ce grand écart qui m’intéresse. Etre africain ne nous fait pas exister en dehors du monde. »

Clarisse Fabre et Séverine Kodjo-Grandvaux

Le Monde

 
 



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