Le « oui » secret de Jean Seberg et Romain Gary

 

 

 

C'ÉTAIT IL YA QUELQUES ANNÉES. Un Corse avisé m'avait parlé, presque en baissant la voix, du mariage de Jean Seberg et de Romain Gary, dans un village posé sur la route d'Ajaccio à Bastia. L'actrice américaine et le double Prix Goncourt. Les amants magnifiques, le couple suicidé. Mon informateur se souvenait que c'était en pleine semaine d'école, après la rentrée des classes et les vendanges catastrophiques de l'année 1963. Il se rappelait aussi que personne n'avait rien su de ces noces d'amour qui auraient dû faire la « une » de tous les magazines de France et d'Amérique, du mariage le plus secret entre la NRF et Hollywood. Il m'avait donné envie de monter à Sarrola.

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Cet automne-là, il n'est pas encore le mystificateur Emile Ajar, Fosco Sinibaldi ou Shatan Bogat, mais déjà l'auteur couronné des Racines du ciel, ancien combattant des Forces françaises libres et compagnon de la Libération. Gary (« braise » en russe) a raccroché son blouson d'aviateur pour des costumes anglais de diplomate. Avec son profil au couteau de peintre, il est devenu le Méphistophélès du Quai d'Orsay, toujours fidèle à sa croix de Lorraine. Elle est la Cécile de Bonjour tristesse, dont Godard a remarqué la coupe garçonne et la manière gracieuse d'allumer sa cigarette ; il en fait une Patricia qui, dans A bout de souffle, troque la chemise d'homme et le pantalon corsaire de l'héroïne de Sagan pour un jean skinny et une marinière qu'elle porte sans soutien-gorge. « Qu'est-ce que c'est, dégueulasse ? », demande-t-elle de ses yeux bleus grands ouverts aux spectateurs des salles obscures. Les filles abandonnent la choucroute de « BB » et demandent les mêmes cheveux ras que Seberg. Elle est l'icône des Cahiers du cinéma et de la Nouvelle vague.

Lorsque Romain Gary et Jean Seberg se rencontrent en 1960, elle vient d’être révélée par Godard dans A bout de souffle.

Ce sont pourtant deux exilés de l'intérieur que, le 16 octobre 1963, Sarrola, un village qui aujourd'hui dévale des montagnes jusqu'à sa zone industrielle, marie incognito. Elle a 24 ans, lui 49. Son pays à elle est celui des plaines de John Wayne, des familles puritaines WASP. Lui est né dans une Vilnius qui faisait encore partie de l'Empire russe, trimballé par la guerre de l'Angleterre à l'Afrique, avant que sa carrière ne l'envoie en Bulgarie, en Bolivie et en Californie. Ils ont choisi la Corse. Des noces en forme d'énigme. « Peut-être le point équidistant entre leur pays à tous les deux ?», avait demandé mon ami corse.

A PARIS, L'ENQUÊTE BREDOUILLE. Roger Grenier, membre du très select comité de Gallimard, a connu Camus et Ionesco, Cortazar et Blondin, Bachelard et Valery Larbaud. A l'occasion du centenaire de la naissance de Romain Gary, il vient de préfacer Le Sens de ma vie, transcription du dernier entretien accordé par son ami à Radio-Canada, quelques mois avant son suicide, en décembre 1980. « Le dernier état de son autobiographie », dit-il. Pas davantage de référence, pourtant, à ce mariage fantôme, que dans Au-delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable ou dans Chien blanc. « Je crains de ne pas pouvoir vous aider, soupire dans son bureau le vaillant éditeur de 94 ans. En 1963, je ne fréquentais pas Romain. Et il ne m'a jamais parlé de ces noces. »

Sous la pluie de livres consacrés à l'écrivain ou à l'actrice, quatorze mots résument en général la cérémonie : « Le mariage eut lieu le 16 octobre 1963 à Sarrola-Carcopino, en Corse. » Seule Myriam Anissimov, auteure de Romain Gary, le caméléon, monument biographique élevé en 2004 aux pieds de l'écrivain, détaille d'un paragraphe l'épisode mystérieux. « Le soir du mariage, ils dînèrent à l'hôtel Campo dell'Oro, près de l'aérogare, à vingt kilomètres du village, et repartirent le lendemain en bateau aussi discrètement qu'ils étaient arrivés. » C'est un établissement pour stewards, hôtesses, pilotes (comme Gary...) et joueurs de football en déplacement, coincé entre les pistes de l'aéroport, la route et la voie de chemin de fer. Depuis les balcons, on croirait que les avions se posent sur la mer, comme de gros goélands.

LE COUPLE S'EST CONNU TROIS ANS AVANT CE MARIAGE, À LOS ANGELES. Gary et sa femme, l'écrivain Lesley Blanch, recevaient au consulat de France la jeune actrice et son mari, François Moreuil, un avocat d'affaires plein d'ambition. A table, Mme Moreuil est timide et sublime dans sa robe en soie bleu nuit de Givenchy. Le consul général fanfaronne et joue les matamores, en ancien niçois qu'il fut. Vingt-quatre ans les séparent, leurs yeux ne se quittent pas. C'est love at first sight. « Vos mocassins sont superbes ! Permettez-vous que je les essaie ? » provoque Gary en baissant le regard vers les chaussures de Moreuil, qui s'exécute à la fois interdit et flatté. Quelques mois plus tard, Jean Seberg entame une procédure de divorce, qui aboutit en juin 1962, juste avant la naissance de Diego, cet enfant qu'ils ont tant désiré. Gary se sépare officiellement de son épouse britannique le 5 septembre 1963. Peu de temps avant le mariage incognito dans le village de la Basse-Gravone.

A l'hôtel Campo dell'Oro, les barmen se souviennent des tournois de bridge d'Omar Sharif, qui un soir d'ivresse avait offert sa montre de prix à l'un des leurs, mais pas de l'écrivain ni de l'actrice. Claudine Merli, la propriétaire de l'établissement, est formelle : « Dans le livre d'or, j'ai Brel, Brassens, Bécaud, mais pas Seberg et Gary. » Et pour cause : l'hôtel a été construit en 1969, soit six ans après le mariage. Avec ses biographes, Gary continue à jouer à cache-cache. Direction Sarrola, avec pour boussole une photo de la noce, cliché inédit confié par Diego Gary au Mercure de France pour un album consacré en avril 2014 à Jean Seberg, et qu'il a gentiment accepté de prêter à « M ».

Diego avait 1 an au moment du mariage. Dans mon sac, j'ai pris son livre, S ou L'espérance de vie. Le fils de Romain et de Jean a aujourd'hui 52 ans, et je me souviens de cette image bouleversante : visage fin, cheveux raides, plein de ce chagrin trop lourd pour ses 18 ans, l'orphelin se tenait seul derrière le cercueil de son père, dans la cour des Invalides, où la France rendait hommage au compagnon de la Libération. Sa naissance avait été cachée elle aussi, pour ne pas froisser les convenances d'Hollywood et du Quai d'Orsay. « Je revois nos petits déjeuners sur la place de Porto-Vecchio, derrière l'église où mes parents se sont mariés », écrit-il au détour d'une page. Porto-Vecchio est à trois heures en voiture de Sarrola. Et, dans Le sens de ma vie, Gary explique qu'il n'a « jamais mis les pieds dans une église ». Deuxième fausse piste ? « C'est un roman », me rassure Roger Grenier au téléphone.

ILS SONT SIX SUR LA PHOTO DE DIEGO. Au milieu, les nouveaux mariés, tels qu'on les devine par la grâce d'un bouquet de fortune. Jean porte un petit manteau blanc évasé - Dior, peut-être -, jeté sur une robe qu'on imagine trapèze, comme en raffolent les années 1960. Pas de voile. Pas de lunettes de star. En 1963, l'actrice a abandonné sa coupe culte pour la coiffure de Grace de Monaco. Depuis qu'ils vivent ensemble rue du Bac, à Paris, Romain a fait de sa Jean une ambassadrice de l'élégance française. Derrière eux, sur le cliché, un muret comme on en voit dans tous les villages corses, le posatoghju où l'on s'assied, à la tombée du jour, pour discuter. Il ressemble bien à celui de Sarrola, même s'il paraît plus bas sur la photo. « Nous l'avons rehaussé il y a cinq ans environ, pour le mettre en conformité avec les normes de sécurité en vigueur », rassure le jeune maire, Alexandre Sarrola, qui a succédé à son grand-père, Noël, au terme d'un mandat historique de soixante ans exactement. Son aïeul pose à la gauche de Jean Seberg, un poil plus petit que l'actrice, sec comme un sarment de vigne. A sa droite, « le cousin François, qui faisait secrétaire de mairie », explique le chœur du village venu expertiser la photo témoin.

Ce 16  octobre 1963, à 14 h 30, « Natale » (Noël, en corse) était venu chercher le couple à l'aéroport, arrivé par l'une des deux ou trois caravelles hebdomadaires en provenance de Nice. Puis les a « montés » lui-même au village, dans sa traction, sur la route creusée de fondrières qui ne laissait passer qu'une voiture à la fois. Sans doute leur a-t-il fait faire le tour du village, comme tous les maires de Corse qui veulent convaincre que le leur est le plus beau. A 16 heures, sur la place déserte où trône le monument aux morts, monsieur le maire avait ouvert la salle des mariages au couple de stars, son écharpe tricolore ceinte autour de la taille comme toujours.

Martine Pieri a 86 ans et cinq filles. Depuis la mort de « Noël », c'est la seule, au village, qui se souvient de cette journée particulière. « J'étais avec mon pauvre mari et un vigneron dont on était montés voir la vigne. Seul un tiers du raisin avait pu être pressé, cette année-là, après une saison de chien. Devant la mairie, je dis : "Tiens, la voiture de monsieur le maire !" Mais, dans la mairie, Noël me fait signe avec les deux mains de ne pas entrer », mime-t-elle. Martine Pieri reste sur le muret pour voir sortir les mariés. « "Ce sont des Russes ?", je demande à Noël, car j'avais vu un jour un architecte russe qui ressemblait à ce marié que je ne trouvais pas très beau. "Ce sont des étrangers", a répondu Noël. Un peu plus tard, je découpe le morceau dans le journal qui raconte le mariage, j'avais la manie de découper ce qui se passait à Sarrola. "Regarde, Noël", je lui dis, "voilà la noce de tes étrangers". »

Ce n’est que le 23 octobre 1963, soit sept jours après sa célébration, que le mariage de Romain Gary et Jean Seberg est relaté dans Nice-Matin.

A la mairie, je retrouve l'article de Nice-Matin, plus un autre du Provençal, taillés avec les ciseaux de Martine. Ils portent la date du 23 octobre, une semaine après le mariage. Magie d'une époque sans smartphone, ni tweets, ni selfies : aucune photo de la noce ne les accompagne. « Romain Gary et Jean Seberg tels qu'on aurait pu les voir dans leur découverte d'un village pittoresque », clame la légende d'un cliché d'archives où le couple semble en croisière. Sept jours de retard, et pas d'illustr', comme on dit dans le métier. Jours de France, Paris-Match, tout le monde a raté le mariage de Jean Seberg et de Romain Gary. Même les paparazzis qui, cette année-là, ont empoisonné le tournage du Mépris, à Capri.

Seberg et Gary les redoutent plus encore que Bardot. En cet automne 1963, l'actrice américaine vient de participer, à Washington, à la grande marche pour les droits civiques des Noirs emmenée par Martin Luther King. Elle a aussi dîné avec son mari à la Maison Blanche, à l'invitation de John et Jackie Kennedy, mais elle dérange une Amérique paranoïaque qui - le FBI l'a avoué depuis - va comploter contre cette alliée des Black Panthers jusqu'à sa mort. Gary, de son côté, veut éviter de froisser son ex-femme, l'excentrique auteur des Sabres du paradis. Voilà pourquoi ils ont choisi la Corse. Et fait affaire avec un maire zitu e mutu, comme on dit sur l'île - taiseux et muet. Arrangeant, aussi. « Noël ne refusait rien à personne, sourit le sénateur Nicolas Alfonsi, son allié politique. Si on lui demandait un billet pour aller sur la Lune, il répondait : je vais réfléchir ». Cet automne-là, il accepte de ne pas publier les bans « Gary-Seberg » pendant le délai réglementaire, arguant d'une « urgence à procéder à mariage ».

L'académicien Jérôme Carcopino n'aurait-il pas pu recommander à l'écrivain ce village facile d'accès dont il est originaire ?, s'était interrogé Nice-Matin. « Pas du tout. Je n'ai pas vu l'académicien depuis son passage au village il y a deux ans », avait éludé Noël Sarrola. Marie-Jeanne Poggiale, dite Mijanou, a une autre idée. L'ancienne institutrice rappelle que Sarrola abritait un compagnon de la Libération, Joseph Casile. Prise de Tobrouk, bataille de Bir-Hakeim, campagne de Tunisie… Sa petite-fille, Sophie Emond-Gonzard, montée passer l'été au village, se souvient que son grand-père avait rencontré Romain Gary, qui voulait « écrire quelque chose sur les compagnons de la Libération ». Mais c'était bien après 1963.

IL FAUT REVENIR À LA PHOTO. Le couple à gauche, c'est Charles et Françoise Feuvrier, les témoins, qui se sont posés avec les futurs mariés à Ajaccio. Lui est général de division aérienne, ancien du groupe de bombardement Lorraine des FFL, comme Gary. Il est resté très proche de Charles de Gaulle. Sa signature et celle de son épouse, à droite sur l'acte de mariage, c'est un peu l'ombre tutélaire du Général sur les noces. Dans sa biographie, Anissimov écrit que Feuvrier, l'organisateur de la cérémonie, a bénéficié de la « complicité » de Sarrola, un « ancien combattant de la France libre ». Dans le canton, tout le monde sait pourtant que l'ancien maire, radical de gauche rond et consensuel, n'a jamais prétendu à ce brevet de gloire. « Pendant la guerre il est resté au village sans faire grand-chose », confirme son ami Paul Leca, le maire de Valle-di-Mezzana, le village le plus proche. Si le général Feuvrier l'a connu, ce n'est pas à ce titre.

Le couple travaillera ensemble sur Les oiseaux vont mourir au Pérou, Le couple travaillera ensemble sur Les oiseaux vont mourir au Pérou, un film réalisé en 1968 par Gary, avant de divorcer en 1970.

On n'est jamais loin, avec Romain Gary, de ces réseaux forgés dans l'armée des ombres et les méandres des services secrets gaullistes, que ressuscite la Ve naissante, et dont la Corse va raffoler. Couvert de médailles, Feuvrier n'est pas un inconnu dans le monde militaire. Il n'y a d'ailleurs pas laissé que de bons souvenirs. Avant de devenir le responsable du personnel chez Peugeot, où la CGT se souvient encore de ses méthodes musclées, il fut directeur de la Sécurité militaire de l'Etat, et chargé, à ce titre, de faire la guerre à l'OAS. « On ne peut exclure que Philippe Massoni, qui travaillait en liaison avec Feuvrier en Algérie, ait été chargé de s'occuper de l'affaire», réfléchit Jean-Charles Marchiani, autre préfet corse. On peut aussi penser que le général Feuvrier, proche du Président de la République, a contacté lui-même pour les détails du mariage le préfet de Corse: à l'époque, Marcel Turon, un bon vivant qui profitait de cette sinécure offerte par le régime gaulliste, dix ans avant les premiers frémissements du nationalisme, et fréquentait souvent la table familiale des Sarrola. « Papa m'a toujours dit que le mariage de Gary s'était fait par un préfet, dit la fille du maire, Catherine Cérati-Sarrola. Il était bien avec tous. »

« Je vous écrirai un petit mot quand vous pourrez en parler », avait lâché Gary à M. Sarrola avant de prendre congé. Mais, cinq jours plus tard, la presse parisienne finit par avoir vent de l'affaire. L'épicerie du village est assaillie d'appels : « Sarrola n'avait que trois lignes de téléphone, raconte Thomas Gianelli, le fils de l'épicière, nous avions le 7 ». Des journalistes locaux viennent chercher monsieur le maire à la terrasse du Royal, son repaire ajaccien, et même jusque dans ses vignes. « Je ne suis au courant de rien... Je n'ai pas célébrrrré de marrrriage depuis août », commence par assurer l'édile, madré comme un paysan. Avant de se dédire d'une pirouette : « J'ai été beaucoup plus discret qu'une urne puisque j'ai tenu cinq jours ! » « Sarrola me donnait souvent des tuyaux, raconte Pascal Bontempi, à l'époque chef d'agence du Provençal et correspondant du Figaro dans l'île. Mais cette fois-là, il ne m'a rien dit. » « Il avait donné sa parole d'honneur à Romain Gary » sourit le journaliste ajaccien Constant Sbraggia, qui a cuisiné Sarrola, peu avant sa mort. Le maire était resté laconique, fidèle à son serment. « Il semblait obsédé par le jeune âge de la mariée », raconte Sbraggia. Et par l'humeur de son époux : « Gary ne parlait pas, ne souriait pas, semblant à peine concerné par l'événement. » Détaché. La photo des noces laisse d'ailleurs une drôle d'impression. Gary a passé un bras autour des épaules de Jean Seberg. Mais de l'autre main, bravache et potache, il mime avec deux doigts le V victorieux des libérateurs.

A l'aeroport d'Orly (Paris) : l'ecrivain Roman Kacew dit Romain Gary alias Emile Ajar avec sa femme Jean Seberg et leur fils Alexandre Diego ainsi que leur chien Sandy, le 14 decembre 1968

UNE AUTRE CHOSE AVAIT FRAPPÉ LE MAIRE : LE COUPLE SEMBLAIT PRESSÉ.

(A suivre sur abonnement au Monde

Commentaires  

 
0 #2 pot bebe bio 16-02-2017 02:38
Est-ce que je peux reprendre une partie de votre article pour
mes recherches
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0 #1 belle gosse 12-05-2016 13:55
:lol: :lol: :lol: 8) 8) 8) 8) :-? :-?
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