Un article sur guineenews époustouflant :vers une présidence à vie pour Alpha Condé ?

 -L’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé, fin 2010, avait suscité, chez de nombreux Guinéens, un espoir confiant, dans un pays meurtri par cinquante années de dictature, d’injustice et de corruption. Pourtant, la confiance se devait d’être prudente et réservée. Un certain nombre de doutes subsistaient en effet quant à la crédibilité des élections présidentielles, notamment au vu du délai d’organisation du second tour de la première présidentielle et de la configuration étrangement favorable du processus de reports de voix. Certaines des amitiés revendiquées du président pouvaient aussi nourrir la suspicion, comme celle de Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères français ou de Vincent Bolloré, à qui fut octroyé dans des circonstances douteuses la concession du port de Conakry quelques mois seulement après l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir. La déchirure ethnique, sur laquelle avait été très largement fondée à l’époque la stratégie de campagne du RPG, risquait enfin d’enfermer le pays dans des clivages potentiellement nocifs pour l’unité nationale.

Un pied à l’international, un pied en Afrique, le président a constamment su ajuster ses discours et ses actes en fonction du profil de ses interlocuteurs : Devant ses pairs, récemment à Abidjan, Alpha Condé, le relais guinéen du Quai d’Orsay, attaque la « Françafrique » et prône l’auto-détermination des peuples africains ; devant François Hollande il y a peu, il assure à la France sa fidélité et appelle au renforcement des relations bilatérales ; en visite en Chine, il rassure les investisseurs sur le climat des affaires et le libéralisme de l’économie guinéenne ; devant les femmes du marché de Madina, et en soussou, il promet, avec la rhétorique du prophète et sans donner plus de gages, des lendemains glorieux : « l’avenir est brillant devant nous, s’il plaît à Dieu ».

Cette rhétorique constamment changeante est l’une des marques de fabrique du président Condé. On n’impose pas à l’intérieur son pouvoir comme on négocie à l’extérieur sa crédibilité. Mieux que personne, il connaît les centres d’intérêts de l’opinion internationale. Mieux que personne, il maîtrise l’agenda, les ombres et les grilles d’exigence implicites de ceux : organes de presse, ONG ou institutions internationales, qui sont capables de barrer la route à ses objectifs politiques en ternissant son image à l’extérieur. Garantie de la liberté de la presse, protection apparente des droits de l’homme et des libertés fondamentales, rigueur dans l’organisation des élections présidentielles, respect formel du pluralisme : Alpha Condé sait que les marqueurs de la démocratie et les indices reconnus de la bonne gouvernance sont finalement nombreux mais très peu sanctionnés par les bailleurs de fonds, laissant ouvert tout un espace d’indécision au sein duquel peuvent être déployées, en interne, les meilleures stratégies de contrôle et d’installation d’un pouvoir absolu.

Le premier mandat avait été marqué par l’épidémie d’Ebola, par la récurrence des manifestations de l’opposition, par des résultats économiques en dent de scie, mais surtout par la main-mise progressive du RPG arc-en-ciel sur l’ensemble des institutions et des administrations guinéennes. On aurait pu craindre un strict déni de démocratie, mais Alpha Condé a su brosser jusqu’à maintenant un tableau clair et obscur. Si les élections législatives avaient été organisées avec plus de trois ans de retard, les élections communales qui se font toujours attendre, avaient été remplacées par la nomination discrétionnaire de « délégations spéciales » qui assurent jusqu’à présent au président un relais local précieux pour la mise en œuvre de ses politiques nationales et le contrôle des élections ; il a toujours su se montrer parfaitement ponctuel dans l’organisation des échéances présidentielles. C’est ainsi qu’Alpha Condé a été réélu, comme il l’avait d’avance annoncé, dans un incroyable slogan « un coup KO » au premier tour des élections à la magistrature suprême, début octobre 2015. Le coup était net et sans bavure ; les élections locales attendront encore. Qu’importe, l’Union européenne et la presse internationale ne se déplacent pas pour des élections communales contrairement à des présidentielles, pour lesquelles au contraire, Alpha se savait attendu.

Depuis, le président s’est résolu à renforcer son rayonnement sur la scène diplomatique, notamment au travers de son mandat à la tête de l’Union africaine qui court jusqu’à janvier 2018. Encensé en Afrique pour son franc-parler, ses prises de positions panafricaines et son opposition de façade à la « Françafrique », son autorité est pourtant plus que jamais contestée en Guinée. Il y a un point, en particulier, qui, depuis le début de son deuxième mandat, cristallise les attentions et alimentent la palabre à Conakry. Ce point est en train de prendre peu à peu forme comme une lointaine rumeur, d’abord relayé par ses proches, et attisé par les partisans du pouvoir dont il a su très vite s’entourer. Alpha Condé en vient maintenant à entretenir lui-même l’ambiguïté à ce sujet. Cette rumeur, c’est celle du troisième mandat.

Il n’aurait pas été question de prendre position d’une telle rumeur si celle-ci ne donnait pas tant l’apparence d’être fondée. La constitution guinéenne, officiellement adoptée en mai 2010, mais qui, sur ce point, reprend des dispositions en vigueur depuis la Loi fondamentale de 1990, énonce clairement, dans son article 27, la limitation inconditionnelle des mandats présidentiels, interdisant au président en exercice depuis dix ans de briguer une troisième investiture. Du point de vue de la loi organique, la chose est claire et le problème est tranché : Alpha Condé doit quitter le pouvoir en octobre 2020. Dans son fameux serment, il avait dit ceci :  » En cas de parjure, que je subisse les rigueurs de la loi « . Depuis la fin de l’année 2016, la liste de ceux, ministres, députés ou cadres des administrations guinéennes, ayant révélé à la presse leur sympathie pour ce « projet de troisième mandat » s’est pourtant dangereusement allongée, au rythme même de cette traditionnelle surenchère d’obédience qui caractérise tant la démocratie guinéenne. De mauvais esprits y verraient encore là une remarquable stratégie politique : celle qui consisterait à lancer les plus fidèles dans le bain de la rumeur pour habituer l’opinion publique à l’idée d’une réforme de la constitution, et diluer ainsi dans le temps la résistance sociale, sans trop – ou trop rapidement mouiller le président même.

Mais cela, pourrait-on dire, ne concerne pas encore l’intéressé. Qu’en pense ce dernier ? Au quotidien français Libération, il y a deux mois, lors d’une visite à Paris, ses propos sonnaient pourtant comme une déclaration d’intention : « Arrêtons avec cette vision dogmatique de savoir si la bonne chose est un, deux ou trois mandats. Ça dépend de chaque pays et de la volonté de son peuple. Nous ne voulons plus que l’Occident nous dicte ce que nous devons faire ». Plus récemment, en marge du sommet du G20, ses paroles devant des membres influents de la diaspora africaine étaient à peu près de la même teneur : « Madame Merkel va avoir son quatrième mandat. Qui parle ? Personne ! (…) Nous ne voulons plus que des gens nous dictent ce que nous devons faire. Nous voulons appliquer les règles de la démocratie mais dans nos conditions, les réalités de nos pays. La France n’est pas le Cameroun, la Guinée n’est pas l’Angleterre. La démocratie anglaise est différente de celle de la France. La démocratie française est différente aussi de la démocratie Allemande. Donc, il faut qu’on accepte aussi que les règles démocratiques soient adaptées à chaque cas concret ».

Contourner les questions gênantes par une accusation de l’ingérence occidentale est devenue depuis peu sa principale astuce oratoire. La posture panafricaine masque bien les intérêts d’une classe dirigeante qui sait si habilement exploiter l’habituelle résignation du peuple guinéen en ravivant en même temps les éléments les plus excitants de son orgueil. Quand il se mêle des affaires guinéennes, un étranger a nécessairement tort. Alpha Condé maîtrise parfaitement les ressorts de cette argumentation ad hominem qui, sans être convaincante, condamne au moins l’interlocuteur au silence. À défaut d’une fourniture électrique fiable dans la capitale et d’un réseau routier fonctionnel dans l’intérieur du pays ; à défaut d’une alimentation permanente en eau courante et d’un système de traitement des déchets ; à défaut d’un assainissement des finances d’État et d’une lutte efficace et permanente contre la corruption ; à défaut d’une garantie minimale de sécurité, d’éducation, de santé et de justice, le président prodigue généreusement à son peuple une fierté à peu de frais.

Parce que l’Occident ne doit pas dicter le destin politique de notre pays, il faut donc que des Guinéens lui répondent. C’est l’objet de cette analyse : le peuple guinéen ne voudra pas d’un troisième mandat !

Parce qu’Alpha Condé s’est flatté, à son arrivée au pouvoir, d’incarner le renouveau démocratique de la Guinée, et qu’il a juré à deux reprises, de respecter et de faire respecter les dispositions de notre loi fondamentale ; parce que notre pays a plus que jamais besoin d’alternance, et d’une réforme de ses pratiques politiques en conséquence, nul ne doit tordre le cou de la constitution.

Parce qu’au-delà des mots et des effets d’annonce, la présidence d’Alpha Condé est marquée par la même incurie, les mêmes réflexes de népotisme, les mêmes habitudes de corruption, les mêmes abus de pouvoir que celles de ses prédécesseurs :

Parce qu’aucun des indices du développement, de l’émergence, ou simplement d’un progrès économique ne montre aujourd’hui que la stratégie de gouvernance d’Alpha Condé pour notre pays sont les bonnes – parce que les Guinéens souffrent aujourd’hui dans leur chair, plus sans doute qu’ils n’ont jamais souffert par le passé d’où la nécessité vitale d’une véritable alternance démocratique.

Le peuple doit déployer toute son énergie et tous ses efforts, au-delà des appartenances ethniques et des intérêts partisans, pour mobiliser la résistance des Guinéens de la diaspora, et des Guinéens de l’intérieur, pour avertir la presse, nationale et internationale et les organisations non gouvernementales, pour lutter – sous toutes les formes pacifiques qu’il sera possible de concevoir – pour barrer la route à un projet d’amendement constitutionnel qui renverrait le pays aux années les plus sombres de ses dictatures passées.

C’est la seule voix de salut pour un changement profond et qualitatif visant à préserver la paix, la concorde et l’unité.

Thierno Brel Barry

Source : www.guineenews.org

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